Culture

Comment le comic ultra-violent «Preacher» a pu être adapté à la télévision

Vincent Manilève, mis à jour le 27.05.2016 à 14 h 33

La chaîne AMC a dû «nettoyer» quelque peu cette bande dessinée culte des années 1990 pour en faire l’une des séries les plus attendues de 2016.

Extrait de la série «Preacher» (AMC), via Allociné

Extrait de la série «Preacher» (AMC), via Allociné

Quatre minutes. C’est le temps qu’il faut à chaîne américaine AMC pour donner le ton de sa série très attendue Preacher, diffusée depuis le 22 mai. Durant ce temps très court, qui correspond au tout début du premier épisode, on voit successivement un prêtre africain exploser et se répandre sur ses fidèles et la pancarte de bienvenue d’une église texane inviter à «ouvrir leurs fesses et leurs trous à Jésus». De l’hémoglobine, des insultes et une bonne dose d’anticléricalisme, on retrouve ici l’essence même du comic éponyme qui a inspiré la série.


Entre 1995 et 2000, les auteurs britanniques Garth Ennis et Steve Dillon ont raconté dans cette bande dessinée l’histoire de Jesse Custer, un prêtre texan possédé par un esprit maléfique le rendant capable de contrôler les humains. Accompagné d’un vampire irlandais alcoolique et de son ex-petite amie devenue tueuse à gages, il partait en road trip pour retrouver Dieu qui avait récemment démissionné de son poste. Le pitch de Preacher peut sembler farfelu, et il l’est, mais les 66 numéros de la saga ont régalé de nombreux jeunes adultes en quête d’humour noir et de transgression.

Parmi ces fans de la première heure, on retrouve deux canadiens: l’acteur Seth Rogen (En cloque mode d’emploi, L’interview qui tue…) et son ami réalisateur Evan Goldberg (coscénariste de Délire Express, Supergrave…). Alors qu’ils finissaient leur premier film ensemble, en 2007, les deux hommes fantasmaient déjà à l’idée d’adapter Preacher. «On se disait “On est des auteurs maintenant! On fait un film d’action comique! Peut-être qu’ils nous laisseront faire Preacher”», expliquait Rogen il y a quelques jours lors d’une conférence de presse.

Mais à l’époque, les deux Canadiens savaient que cette adaptation dont ils rêvaient tant était un serpent de mer. De nombreux réalisateurs et producteurs s'y sont cassés les dents par le passé pour une raison simple: la religion. Ces vingt dernières années, on a entendu les noms de réalisateurs comme Sam Mendes (James Bond), Kevin Smith (Dogma), et Mark Steven Johnson (Daredevil) ou HBO, Columbia Pictures ou Miramax à la production. «Aucun d’entre eux ne pouvait laisser une série comme Preacher explorer non seulement les thèmes controversés de la religion, mais aussi la sexualité graphique et la violence de son intrigue», écrivait il y a peu le site Looper. Et effectivement, si l’on parcourt les différents tomes de Preacher (publiés en France chez Urban Comics), les raisons de s’inquiéter d’une éventuelle adaptation télévisuelle ne manquent pas.

«Nigger», castrations et «tête-de-fion»

En quelques pages à peine, les insultes défilent. Pour décrire l’ancrage du racisme au Texas, le mot «nigger» est utilisé par les personnes les plus infâmes. Au début du comic par exemple, on peut voir l’horrible shérif Root expliquer que, si une église a brûlé et tué 200 personnes, c’était à cause de «nègres de Mars».

Extrait de Preacher. DC TM & © 1996-2016 Garth Ennis and Steve Dillon. All Rights Reserved. Vertigo is a trademark DC Comics © 2016 URBAN COMICS

Un autre mot, très violent et tabou en anglais, apparaît à plusieurs reprises: «faggot», qui associe l’homosexualité à un comportement de loser. Un peu plus loin dans les comics, le fantôme de John Wayne, qui accompagne le prêtre Jesse Custer dans ses aventures, va ainsi utiliser ce mot pour l’insulter.

Extrait de Preacher. DC TM & © 1996-2016 Garth Ennis and Steve Dillon. All Rights Reserved. Vertigo is a trademark DC Comics © 2016 URBAN COMICS

Visuellement, le choc est aussi au rendez-vous. On peut voir un personnage avec une mâchoire explosée, un autre avec la cervelle en bouillie, et un dernier avec la peau du visage arrachée. En tout, il y a quatre castrations explicites, par coup de feu, avec des cisailles de jardinage, avec des produits chimiques ou via un chien particulièrement méchant. Tout en étant un ressort comique, un personnage emblématique de la violence dans cette BD a hérité du surnom de «tête-de-fion», et pour cause: fils du shérif Root, le garçon avait décidé de se suicider comme son idole Kurt Cobain, le fusil orienté contre son visage. Seulement voilà, en ratant son coup, il a hérité d’un visage déformé que seul des auteurs comme Ennis et Dillon osaient montrer à l’époque.

Extrait de Preacher. DC TM & © 1996-2016 Garth Ennis and Steve Dillon. All Rights Reserved. Vertigo is a trademark DC Comics © 2016 URBAN COMICS

Dans une interview accordée à Vanity Fair, Sam Catlin, le showrunner de l’adaptation télévisée qui a aussi travaillé sur Breaking Bad, se souvient du jour ou Rogen et Goldberg lui ont fait découvrir Preacher: «Je ne comprenais même pas comment ça peut être un comic, et encore moins une série télé. Comment ont-ils pu laisser imprimer ça?» Et pourtant, Catlin et la chaîne AMC vont se laisser convaincre par le projet fou des deux Canadiens, et ce pour deux grandes raisons.

La série Preacher garde son âme, mais opère de gros changements

Tout d’abord, le contexte télévisuel vis-à-vis des comics. Cela fait plusieurs années déjà que des chaînes comme AMC ou des services de vidéos à la demande comme Netflix adaptent des héros et anti-héros de chez Marvel ou DC Comics. Récemment, on a pu voir Daredevil, Jessica Jones, Arrow, Gotham ou The Flash. Le public devenait aussi familier avec ces personnages que les fans des comics de base. Et le succès de The Walking Dead, série très gore sur les zombies également produite par AMC, a fait sauter un nouveau verrou en terme d’audace visuelle et scénaristique.

Il y a un million de petites choses qui, si vous êtes un fan du comic, vont être dévastatrices, avoue Rogen. Mais je pense que vous vous en remettrez

Seth Rogen

Selon Catlin, toujours dans l’article de Vanity Fair, des séries comme The Walking Dead et Game of Thrones ont rendu les chaînes «plus aventurières, mais aussi parce que le public attend ça désormais. Avec des programmes télé d’une telle qualité, il faut quelque chose de nouveau pour attirer l’attention des gens. Preacher peut être jugé bon, mauvais, ou laisser indifférent. Que ce soit un succès ou un échec, ou je ne sais pas, si tout le monde se fait virer, c’est quelque chose qu’on n'a jamais vu avant à la télévision.» Et dans un univers de plus en plus concurrentiel en terme de production, AMC ne pouvait pas rêver mieux que ce projet transgressif pour se démarquer.

Ensuite, des changements ont été apportés à la BD initiale, qu’il s’agisse de détails ou de l’intrigue même. Au début, Rogen et Goldberg voulaient coller au plus près du comic, pour ne pas froisser les fans exigeants dont ils font eux-mêmes partie. Après tout, pourquoi changer uns histoire qui marche et a séduit un grand nombre de lecteurs? Le showrunner Catlin leur a pourtant expliqué qu’on ne peut construire une série comme un comic, qu’il fallait remodeler «l’arc» principal tout en conservant le cœur de Preacher, c’est-à-dire ses personnages, héros comme méchants.

Au placard «nigger» et «faggot»

Garth Ennis, l’un des deux auteurs du comic, a même donné sa bénédiction: «Il a défendu l’idée que l’on prenne une nouvelle voie pour permettre à un nouveau public de découvrir la série et de ne pas coller strictement aux comics», explique Seth Rogen à io9. L’acteur voulait aussi oublier le relatif échec de Green Hornet, autre adaptation de comic menée en collaboration avec Michel Gondry, qui a trop voulu faire plaisir aux fans, se privant ainsi des autres franges de la population. Pour trouver l’équilibre, le récit ne suit donc pas la même chronologie que la BD, même si l’esprit démoniaque et le prêtre Custer restent essentiels.

D’ailleurs, la série va explorer plus en profondeur la question de la foi, assez absente de la bande dessinée. On peut noter aussi que le personnage de Tulip, l’ex de Custer, n’est plus blanche mais afro-américaine dans la série (l’excellente Ruth Negga), et le vampire Cassidy ne porte plus ses lunettes en permanence pour permettre à l’acteur Joe Gilgun de faire passer plus d’émotions à travers ses yeux. «Il y a un million de petites choses qui, si vous êtes un fan du comic, vont être dévastatrices, avoue Rogen. Mais je pense que vous vous en remettrez.»

Le personnage de tête-de-fion, dont on parlait plus haut, a aussi été modifié pour le rendre moins effrayant

Il a fallu aussi s’occuper de la violence verbale et graphique développée par Ennis et Dillon pour la rendre acceptable auprès d’un public adolescent et adulte. En écrivant le comic au milieu des années 1990, Ennis voulait parlait sans filtre de cette partie des États-Unis où le racisme côtoie l’homophobie et le sexisme. Ainsi, explique le site Vulture, dans la série, le shérif Root est toujours aussi raciste mais le mot «nigger» a disparu de son vocabulaire. Même chose pour le mot «faggot», d’autant plus que Seth Rogen sort à peine d'une polémique autour de blagues homophobes dans un précédent film. Le personnage de tête-de-fion, dont on parlait plus haut, a aussi été modifié pour le rendre moins effrayant que dans la BD, comme le montre l’image ci-dessous.

Extrait de la série Preacher (AMC)

Preacher pourrait donc réussir le pari risqué dans lequel il s’est lancé: transformer une bande dessinée sacrée en série capable de réunir fans exigeants et publics en quête de renouvellement. Et quand on regarde le premier épisode, on se dit que le showrunner n’est pas loin d’avoir raison: Preacher ne ressemble à rien d’autre actuellement. Seul l'avenir nous dira si la série réussira à s'imposer auprès du public, mais il s'agit d'ores et déjà d'une excellente nouvelle pour l’industrie des séries télé.  

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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