Monde

Mon oncle était garde rouge pendant la Révolution culturelle

Temps de lecture : 9 min

Et il ne regrette rien.

Une photo de propagande diffusée par le régime chinois en 1971, montrant des gardes rouges pendant la Révolution culturelle. XINHUA / AFP.
Une photo de propagande diffusée par le régime chinois en 1971, montrant des gardes rouges pendant la Révolution culturelle. XINHUA / AFP.

Lishui est le surnom de mon oncle, un fermier qui a vécu toute sa vie dans la banlieue de Tianjin, une grande ville du nord-est de la Chine. Quand quelqu’un parle de Lishui, le grand frère de ma mère, c’est toujours pour dire: «Lishui est un gars gentil, honnête, toujours de bonne humeur.» Quand j’étais petite et que je l’entendais arriver, je sortais de la maison en courant, grimpais sur ses épaules et lui tirais les oreilles.

Plus je pense à Lishui, plus je suis troublée par le fait qu’il ait été Garde rouge pendant la Révolution culturelle, mouvement mené entre 1966 et 1976 par le dirigeant de l’époque, Mao Zedong, qui a provoqué de grands bouleversements et infligé d’immenses souffrances au peuple chinois. Ce qui me perturbe le plus, c’est que mon oncle si gentil et honnête affirme ne pas regretter le moindre de ses actes –même pas aujourd’hui, alors qu’il est largement admis, à la fois en Chine et ailleurs, que la Révolution culturelle fut une énorme erreur historique. (En juin 1981, le parti a voté une «Résolution sur certaines questions dans l’histoire de notre parti depuis la fondation de la République populaire de Chine» qui qualifie la Révolution culturelle «d’erreur». C’est ce que le parti a réussi à faire de mieux en termes d’excuses. Et ces dernières années ont vu une vague d’excuses publiques et personnelles d’anciens gardes rouges, qui étaient les jeunes chargés de l’application de la vision démente de Mao).

Pour rédiger cet article, j’ai interrogé Lishui à deux reprises sur son expérience de garde rouge, une fois en avril et une autre en novembre 2015. J’ai aussi parlé avec d’autres membres de la famille de leurs souvenirs de Lishui et de la Révolution culturelle, qui a fait de lui ce qu’il est devenu.

«À bas les seigneurs et leurs bâtards!»

L’histoire de Lishui commence en mai 1966, alors qu’il avait 18 ans. Il m’a raconté avoir entendu une annonce gouvernementale retentir dans les haut-parleurs du village:

«Certains représentants de la bourgeoisie se sont insinués dans notre parti, dans notre gouvernement, notre armée et nos départements culturels. C’est un groupe de révisionnistes contre-révolutionnaires qui attendent le bon moment pour s’emparer du pouvoir.»

Un soir, peu de temps après cette annonce, alors que le père de Lishui faisait une représentation en théâtre d’ombres à la chandelle pour ses plus jeunes enfants, Lishui entendit des tambours, des gongs et des voix qui chantaient: «À bas les seigneurs et leurs bâtards!»

«Qu’est-ce que c’est?», demandèrent les petits frères et sœurs de Lishui.

«Les gardes rouges», répondit leur père.

Peu après, me raconta Lishui, il découvrit que presque tous les jeunes de son entourage étaient devenus des gardes rouges. Il ne tarda pas à les rejoindre, pour des raisons qu’il n’arrive pas à exposer très clairement. «C’est comme être emporté par un courant», justifie-t-il. Il y avait également une attirance de base pour le statut. Vu le temps consacré à des activités politiques, il y avait moins de travail dans l’équipe de production du village de Lishui. Ses plus jeunes frères et sœurs n’avaient pas besoin d’aller à l’école.

Un jour, les gardes rouges reçurent «l’ordre d’en haut» de nettoyer les «Quatre vieilleries» –vieilles coutumes, vieille culture, vieilles habitudes et vieilles idées. Leur première démarche fut de fouiller les maisons et de confisquer toutes les propriétés qui tombaient dans l’une de ces vastes catégories; cela pouvait être une peinture traditionnelle ou une table.

La maison du grand-père de Lishui fut l’une des premières visées. Terrifié par la perspective d’une punition sévère, le vieil homme donna sa collection de livres et de peintures avant que ces jeunes gens, parmi lesquels figuraient ses propres petits-fils, ne les trouvent. Les gardes rouges empilèrent les livres et les peintures et les brûlèrent. Pour montrer sa sincérité et pour éviter d’être puni davantage, mon arrière-grand-père fit bouillir son eau sur le bûcher devant les gardes.

Lishui suivit également les autres gardes rouges à l’extrémité ouest de la bourgade, où se trouvaient les tombes ancestrales des villageois. Des dizaines de jeunes gardes se mirent à creuser les tombes, à casser les cercueils et à piller les sépultures, emportant les bijoux et abandonnant les ossements dans l’herbe sèche. Les tombes de notre famille ne furent pas épargnées.

Mais Lishui ne regrette pas cela non plus. Il m’a raconté avoir suivi les gardes de nombreuses fois mais a insisté sur le fait qu’il n’avait jamais rien pris. «C’était les meneurs» qui prenaient les bijoux; expliqua-t-il, «mais personne ne sait ce qu’ils ont fait des boucles d’oreille et des bracelets en or.» Pour lui, ce qu’ils faisaient «n’était pas vraiment mal» parce qu’ils avaient l’intention de convertir le terrain pour qu’il puisse servir à planter des céréales.

Opéra banni

Les gardes rouges bannirent aussi du village la pratique de l’opéra de Pékin, une forme artistique autrefois très prisée. Un jour, après qu’ils eurent fini de détruire une partie du temple local, Lishui et les autres gardes rouges cassèrent la porte de la réserve des décors et des costumes d’opéra et les brûlèrent. Mon oncle rapporte qu’il avait pensé alors, l’espace d’un instant, à quel point son père aimait l’opéra de Pékin, et qu’il s’était souvenu de l’ancien temps, lorsque son père l’emmenait sur scène et le laissait s’entraîner à réciter les répliques d’un petit rôle.

Je n’ai jamais eu l’occasion de demander à mon grand-père –qui était acteur d’opéra de Pékin dans son village et qui, jusqu’au dernier jour de sa vie, ne lâcha pas sa radio afin d’écouter le célèbre acteur d’opéra Mei Lanfang– ce qu’il avait ressenti en voyant son propre fils brûler ces bribes tant aimées de sa vie. Mais je sais que mon grand-père arrêta de chanter de l’opéra de Pékin pendant de nombreuses années tant que les pièces classiques furent interdites et que seuls les huit «opéras modèles» furent autorisés.

Les gardes rouges creusèrent un trou dans la rivière gelée, attachèrent Fu à une grosse pierre et le poussèrent dans le trou

Au fil du temps, les gardes rouges passèrent des attaques contre les objets aux attaques contre les personnes. Mon oncle affirme qu’il l’avait senti arriver, mais qu’il n’avait pu ni l’arrêter, ni s’arrêter lui-même.

À chaque fois que les gardes rouges et les «milices du peuple» scandaient des slogans, les enfants de ma famille sortaient pour voir ce qui se passait. Et puis un jour, les chants se sont arrêtés devant une maison voisine, où habitait une dame de plus de 60 ans. Son mari faisait des affaires lorsqu’ils étaient jeunes, alors la dame devint une cible: «vieux cheveux blancs». Les gardes rouges trouvèrent une paire de boucles d’oreille en or cachée derrière des cadres photo. La vieille dame fut traînée dehors et battue avec des bâtons aussi épais que des bras.

Ce même hiver, me raconta ma grand-mère, un homme appelé Fu, un des rares propriétaires terriens du village, fut accusé d’avoir eu avant la fondation de la République populaire de Chine une conduite «extrêmement coupable et malfaisante.» Alors les gardes rouges creusèrent un trou dans la rivière gelée, attachèrent Fu à une grosse pierre et le poussèrent dans le trou. Au début il y eut un cri et un bruit de lutte dans l’eau. Puis tout redevint calme, et on n’entendit plus que le vent.

Autocritique

Mon arrière-grand-père, le grand-père de Lishui, craignait pour sa vie. Bien qu’il ait déjà perdu sa propriété, il semblait que des centaines de paires d’yeux étaient fixés sur son passé: celui d’un jeune homme de bonne famille, éduqué selon les codes du confucianisme, qui entretenait une concubine et dirigeait le village sous le régime nationaliste pré-communiste du Kuomintang. Il avait négocié avec l’armée d’occupation japonaise lorsqu’elle avait traversé son village, leur avait donné de la bonne nourriture et des cadeaux pour qu’ils épargnent la bourgade.

Des fonctionnaires chinois devant des copies du Petit livre rouge de Mao, en 1971 à Pékin.

Un jour, ma mère eut une conversation avec mon arrière-grand-père. «Ils n’ont tué personne pendant qu’ils vivaient dans notre village, n’est-ce pas le fruit de mon dur travail?», lui affirma-t-il. «Ils ont tué tellement de gens dans le village voisin. Je ne crois pas que j’ai eu tort.»

Rien de tout cela n’importait pendant la Révolution culturelle. Mon arrière-grand-père fut forcé de monter sur une estrade et d’accepter la critique, coiffé d’un «haut chapeau» qui ressemblait à un bonnet d’âne, et de faire la liste de ses crimes. Craignant d’autres représailles contre son grand-père, Lishui se rendit chez lui pour l’aider à rédiger son autocritique.

«Il était vieux et ses yeux étaient malades, alors il m’a raconté ses histoires et je les ai écrites», m’a confié Lishui. «Je l’ai aussi guidé pour qu’il écrive ce que les gardes rouges voulaient entendre. Je me souviens de quelques lignes: “Je suis né en 1899; à 8 ans j’ai commencé à étudier les Quatre livres et les Cinq classiques enseignés par des professeurs particuliers. Je vais réfléchir profondément et intensément à mon passé.”»

Mais pas question pour Lishui de reprocher les tourments de son grand-père aux gardes rouges. «Nous étions loyaux, et nous suivions les recommandations du président Mao», souligne Lishui, «et ce qui est plus important encore, nous pensions faire des choses bonnes et utiles.» Il ajoute que le socialisme chinois «était confronté à de grandes difficultés à cause des contre-révolutionnaires à l’époque.»

Mais en 1976, tout s’est arrêté. En juillet, un tremblement de terre tua de nombreux habitants du village de Lishui et détruisit les maisons déjà délabrées; en septembre, Mao mourut; et en octobre, mon oncle entendit une nouvelle annonce dans les haut-parleurs du village: la Bande des Quatre, une puissante faction politique qui dirigeait la Révolution culturelle, avait été arrêtée. La Révolution culturelle était terminée.

Une fois le charme rompu, Lishui se retrouva de nouveau fermier. Une photographie de cette époque le montre jeune et heureux, vêtu d’une chemise blanche, d’un pantalon vert de l’armée et d’un chapeau militaire.

«Le but de la Révolution culturelle était bon»

Les choses ne se sont pas arrangées pour le socialisme chinois, et pour mon oncle non plus. Il est amer à l’idée que la Chine a rejeté les valeurs pour lesquelles il s’est battu et a sacrifié sa jeunesse, le genre de socialisme où les travailleurs et les fermiers comme lui étaient les maîtres du pays. Dans sa jeunesse, Lishui croyait en un socialisme sans classes. Il reste fier d’avoir été ce qu’il appelle un «bon élève» du président Mao. (Pendant le Grand Bond en avant, une politique désastreuse mise en place par Mao dans les années 1950 pour faire grimper la production économique et qui provoqua une terrible famine, Lishui fut l’un de ces enfants qui poussèrent leurs parents à donner leurs outils en fer, y compris leur matériel agricole, pour qu’ils soient fondus et transformés en acier. Aujourd’hui encore, il ne parle jamais de Mao Zedong en citant son nom mais dit toujours «le président Mao»).

Mais dans la Chine très inégalitaire d’aujourd’hui, il semble que Lishui subisse un retour de bâton.

Regardez aujourd’hui: les fonctionnaires sont les seigneurs, et ce pays est plein de capitalistes

Lishui

Mon oncle est désormais agriculteur dans la banlieue de Tianjin, et affirme n’avoir rien de plus que la pension de 15 dollars que le gouvernement lui verse chaque mois. Il aime toujours parler politique. «Le but de la Révolution culturelle était bon», insiste-t-il. «Il manque à notre société d’aujourd’hui l’esprit positif de la Révolution culturelle.»

Lishui est sérieux lorsqu’il dit cela. «Pendant la Révolution culturelle, personne n’osait commettre des abus de pouvoir comme aujourd’hui», estime-t-il. «Les fermiers et les ouvriers étaient quasiment les vrais maîtres du pays. Regardez aujourd’hui: les fonctionnaires sont les seigneurs, et ce pays est plein de capitalistes. Je dirais que 99% des responsables des villages en Chine», dont certains sont choisis par le biais d’un processus quasi-démocratique, «ont donné des pots de vin pour se faire élire.»

Début 2013, lorsque le président chinois Xi Jinping a lancé une vaste campagne anti-corruption, son portrait a fait son apparition sur le mur de mon oncle. Pendant nos conversations, Lishui, très enthousiaste, faisait le rapprochement entre cette campagne et un mouvement dirigé par Mao en 1963, les Quatre nettoyages, censé extirper les éléments «réactionnaires» de la politique chinoise. Mais à la grande déception de Lishui, il n’y a pas eu de nouvelle Révolution culturelle. La dernière fois que j’ai rendu visite à mon oncle, le portrait de Xi n’ornait plus le mur. Lishui attend toujours.

Karoline Kan Journaliste

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