France / Économie

Nos dirigeants ne savent pas trancher entre Ford et Schumpeter

Temps de lecture : 4 min

Face aux mutations du monde et de l’économie, les gouvernants sont incapables de faire des choix. Résultat: ils ne peuvent ni empêcher le modèle social de se déliter ni profiter des avantages de la modernité.

Les responsables politiques observent s’opposer les deux faces de l’époque | The Tire Zoo via Flickr CC License by

Est-ce historique ce désarroi des responsables mondiaux? Cette impuissance à présenter une solution contre l’affaissement «inéluctable» de la croissance mondiale, contre l’instabilité «permanente» des marchés, contre la panne de l’ascenseur social et contre la montée des colères au sein des peuples? La planète est prise dans une gigantesque tourmente économique, sociale, politique et les pouvoirs semblent dépassés et impuissants. Ils ne proposent que de s’adapter, de mettre à la cape, en clair d’attendre la fin de l’orage en s’arrangeant seulement pour aller un peu mieux que le voisin.

Les uns parlent de «stagnation séculaire», laissant entendre que ce Moyen Âge économique va durer longtemps. La Chine nomme «nouvelle normalité» sa propre croissance, mais le vocable s’applique à tous. Le recul social et intellectuel semble la normalité, personne ne sait plus que faire.

Les optimistes rétorquent que jamais l’humanité n’a connu une prospérité aussi partagée et aussi bouillonnante. Les Objectifs du millénaire de l’ONU (lutte contre la faim et la pauvreté, mortalité infantile, éducation primaire, santé des mères et même environnement depuis la COP21) ont été atteints plus vite que prévu. La crise de 2008 a ralenti les progrès, elle ne les a pas arrêtés.

Décevante politique traditionnelle d’adaptation

Dans le même temps, l’innovation est florissante et galopante. Elle force à des révolutions dans tous les domaines les uns après les autres, l’enseignement, le travail, les loisirs, la culture, la politique. Révolution au sens plein: un nouvel esprit «coopératif» provoque l’enthousiasme d’une jeunesse avide de renverser les hiérarchies de l’économie «fordienne» d’hier pour embrasser les opportunités du monde neuf «schumpétérien». Leur nouveau mode de vie se dessine: global, participatif, libre, responsable, ouvert, multicolore.

Les responsables observent s’opposer les deux faces de l’époque. D’un côté, le vieillissement, l’épuisement de la croissance, l’endettement de tous, les inégalités, la déconnexion de la finance de l’économie réelle. De l’autre, l’entrée du monde dans l’ère de la connaissance, de la qualité plutôt que la quantité, de la vie prolongée et de l’homme augmenté. Mais entre les ruines du fordisme et les dangers du schumpétérisme, nos peuples ne savent pas choisir. Les politiques ne font que refléter ce trouble. Ils sont transis.

Ceux qui espèrent que «ça va aller mieux» assez vite se trompent lourdement sur l’ampleur de ce qui se passe. Nous serions au début d’une vague de révolution technologique, celles étudiées par l’économiste Simon Kuznets (prix Nobel 1971) dans leur impact sur les inégalités. Sa conclusion est qu’elles durent quinze ou vingt ans. La politique traditionnelle d’adaptation risque alors de n’avoir que de maigres résultats contre les bouleversements incessants et de décevoir longtemps.

Conflit de l’ère de la connaissance

Il faut souligner que ce conflit de l’ère de la connaissance se noue autour de l’enseignement: il oppose le camp les diplômés du supérieur et des débrouillards à ceux dont la qualification professionnelle ou secondaire a cessé de garantir le CDI à vie. De ce point de vue, les populations dans les pays développés sont partagées en deux parties à peu près égales. Le conflit du diplôme relance celui de l’égalité, il sera sûrement l’un des plus difficiles à résoudre.

La majorité des femmes et hommes politiques «de gouvernement» n’arrivent pas à se faire une philosophie générale: à vouloir conserver l’ancien monde, ils se mettent au milieu du gué

Sur cette division du diplôme naissent les partis extrêmes affirmant détenir une solution simpliste. Les populistes, qui veulent «revenir en arrière», déglobaliser, fermer les portes, nationaliser. Les solutionnistes, qui veulent à l’inverse faire au plus vite le grand plongeon dans le futur technolibéral, abolir les États à l’ancienne vus comme des coûts devenus inefficaces, des empêcheurs d’inventer en rond.

La majorité des femmes et hommes politiques «de gouvernement» n’arrivent pas à se faire une philosophie générale. À vouloir conserver l’ancien monde, ils se mettent au milieu du gué: ils ne peuvent ni empêcher le modèle social de se déliter ni profiter des avantages de la modernité. Ils obtiennent, si l’on résume, les vieux de la CGT, tandis que les jeunes entreprenants partent chez Google ou autre en Californie. En outre, les réformes lentes ou timides voient leurs effets négatifs perdurer et les bénéfices tarder. C’est offrir un gros avantage aux opposants.

Sauts fédéraux indispensables

Les dirigeants hésitants, au milieu du gué sur le social, se trouvent dans la même inconfortable situation sur une autre pierre: celle de la souveraineté. Les États ont perdu beaucoup de leur force face aux marchés mondialisés, les «populistes souverainistes» en font leurs choux gras. Du coup, les gouvernements n’osent pas faire ce qu’il faudrait, dire à leur peuple qu’il faut abandonner encore certaines prérogatives, cette fois-ci à des entités étatiques plus grandes, l’Europe et l’ONU.

La démocratie ne pourra se reconstruire qu’au niveau supérieur post-national, comme le dit avec justesse Guy Verhofstadt dans Le Mal européen à propos de l’Union européenne. La stabilité monétaire et financière mondiale, perdue depuis que l’économie américaine n’a plus de poids suffisant pour la domination du seul dollar, ne se retrouvera qu’avec un accord autour d’une monnaie ultime, comme le dit avec clarté Michel Aglietta dans La Monnaie: entre dettes et souveraineté. La technologie a besoin elle aussi que soient harmonisés au plus haut le respect des libertés, le traitement des droits d’auteur, l’utilisation des datas, les pratiques génétiques.

Mais tous ces sauts fédéraux, indispensables pour que la politique puisse retrouver de la force et remettre le monde économique en ordre, n’arrivent pas. Personne n’ose exposer la dureté du temps. Et les pessimistes gagnent du terrain.

Cet article a d’abord été publié dans Les Échos.

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