Culture

432 contre 440 Hz, l'étonnante histoire de la guerre des fréquences

Ursula Michel, mis à jour le 17.09.2016 à 16 h 13

L’immense majorité de la musique est aujourd'hui réglée à une fréquence de 440 Hz, alors qu'elle l'a longtemps été à 432. Une évolution qui a donné lieu aux théories les plus farfelues, entre complot nazi et numérologie mystique.

My piano. Tricia via Flickr CC License by.

My piano. Tricia via Flickr CC License by.

Les musiciens le savent, les autres pas vraiment, mais l’immense majorité de la musique est réglée à une fréquence de 440 Hz. Pour beaucoup, cette norme pourrait n’avoir que peu d’intérêt et pourtant, elle est depuis quelques années le sujet d’une polémique, voire d’une théorie complotiste qui frôle le point Godwin. Existe-t-il vraiment une fréquence naturelle, balayée par les nazis pour contrôler les peuples via la musique? Notre ADN vibre-t-il véritablement au 432 Hz? Une fois démêlé le vrai du faux, que reste-t-il de cette thèse mystico-conspirationniste?

En 2014, invité à discuter avec ses fans suite à son inscription sur Facebook, le regretté Prince n’avait daigné répondre qu’à une seule des milliers de questions posées: elle concernait justement le choix de la fréquence 432 Hz, le «standard absolu» pour le Kid de Minneapolis.

Capture d'écran Mashable.

La fréquence pour les nuls

Pour comprendre cet intérêt pour le 432 Hz en lieu et place du 440, encore faut-il comprendre ce qu’est une fréquence. Il s’agit, comme nous l’explique Amaury Cambuzat, le leader du groupe Ulan Bator, «du nombre de cycles complets de vibrations en une seconde. Les sons graves ont une fréquence basse, par exemple entre 16 et 500 hertz, les sons aigus ont une fréquence élevée, par exemple supérieure à 8.000 Hz. L'oreille humaine entend de 20 à 16.000 Hz. Zone utile, car correspondant aux fréquences de la voix humaine et des sons familiers de nos activités: 500 à 3.500 Hz.»

Mais la normalisation de la hauteur des sons (fréquence) ne date que du milieu du XXe siècle. Durant l’Antiquité, la musique était adiastématique, c’est-à-dire qu’on ne s’intéressait pas à reproduire d’une représentation à l’autre un même son de référence. Pour le musicologue Romain Estorc, «il faut attendre le début du XIe siècle de notre ère pour que Gui d’Arezzo, dans son ouvrage Micrologus, aux alentours de 1026, développe la théorie de la solmisation, avec les noms que l’on connaît (do ré mi fa sol la si) et avance l’idée d’une note égale en tout temps à une même hauteur».

Ainsi, au fil du temps, se dessine l’idée de créer une note précise, immuable, sur laquelle s’accorder. Mais quelle fréquence choisir? Cela dépend des instruments, de la nature des matériaux utilisés, et aussi du régionalisme et des époques. Romain Estorc poursuit:

«Pour la musique du XVIe siècle, on utilise le la 466 Hz, pour le baroque vénitien (du temps de Vivaldi), c’est le la 440 Hz, pour le baroque allemand (du temps de Telemann, de Jean-Sébastien Bach…), c’est le la 415 Hz, pour le baroque français (Couperin, Marais, Charpentier…) on s’accorde sur le la 392 Hz! Il existe différents diapasons comme le diapason Haendel, 423 Hz, le diapason Mozart 422 Hz, celui de l’opéra de Paris, dit Berlioz, 449 Hz, celui des pianos Steinway aux USA, 457 Hz.»

Il y a donc pléthore de fréquences, multitude d’accordements différents et avec la démocratisation de la musique, l’industrialisation de masse des instruments et l’augmentation de l’enseignement va naître l’idée d’uniformiser tout ce petit monde, de lui trouver une sorte de règle acoustique pour ne pas courir au suicide économique qu’aurait provoqué un trop grand nombre de tonalités différentes sur le marché.

Les prémices de cette rationalisation apparaissent en 1884, comme le souligne Amaury Cambuzat, «quand le compositeur Giuseppe Verdi obtient de la commission musicale du gouvernement italien un décret de loi normalisant le diapason à un la à 432 vibrations par seconde. Ce décret est exposé au conservatoire Giuseppe-Verdi de Milan. Il fut approuvé à l’unanimité par la commission des musiciens italiens».

De la normalisation à la numérologie en passant par le nazisme

Grâce à Verdi, le 432 Hz fait donc son apparition comme référence à la fin du XIXe siècle. En 1939, changement de braquet: la Fédération internationale des associations nationales de standardisation, organisme aujourd’hui connu sous le nom d’Organisation internationale de normalisation, décide d’un diapason étalon-mètre à 440 Hz. Cette décision sera entérinée quelques années plus tard, lors d’une conférence internationale à Londres en 1953, malgré les protestations des Italiens et des Français, attachés au la 432 Hz de Verdi. Enfin, en janvier 1975, le diapason la 440 Hz devient une norme (ISO 16:1975), ce qui définit par la suite son utilisation dans tous les conservatoires de musique. La fréquence 440 Hz a donc gagné la bataille institutionnelle, s’érigeant en standard international.

Cette hégémonie, et les dates auxquelles elle s’est solidifiée, n’a pas manqué de faire réagir les conspirationnistes de tout poil. En effet, la promulgation en 1939 du 440 au détriment du 432 a fait penser à un coup d’état musical des nazis –les Allemands avaient très tôt, vers 1700, choisit le 440 Hz. Avec la volonté d’Hitler de rebâtir le grand empire germanique disparu, la musique s’est vue instrumentalisée, devenant un fer de lance de ce désir de grandeur perdue. Peut-être, comme l’indique judicieusement Amaury Cambuzat, «se sont-ils basés sur une affirmation de Platon: si tu veux contrôler le peuple, commence par contrôler sa musique. Les nazis ayant prouvé leur capacité à la récupération et leur obsession de l’imposition de normes (comme ils ont adopté le symbole de la svastika)...». La musique ne serait donc qu’une victime collatérale.

Point de complot international à préférer le 440Hz au 432 donc, mais pourtant les thèses conspirationnistes s’emballent. Avec des calculs que Nostradamus ne renierait pas, certains «spécialistes» s’en donnent à cœur joie sur la Toile. Le la 432Hz serait ainsi «le réglage qui fait vibrer la raison dorée de l’univers PHI et unifie les propriétés de la lumière, du temps, de l’espace, de la matière, de la gravité et du magnétisme avec biologie, du code de l’ADN et de la conscience. Quand nos atomes et ADN commencent à résonner en harmonie avec le schéma en spirale de la nature, notre sens de connexion à la nature est dit être "agrandi". Le nombre 432 est également reflété dans les rapports du Soleil, de la Terre, de la Lune, de la précession des équinoxes, de la Grande Pyramide d’Égypte, Stonehenge, le Sri Yantra et beaucoup d’autres sites sacrés», peut-on lire sur le site Esprits Science Métaphysiques.com. Ce galimatias, qui met sur un pied d’égalité scientifique l’ADN et la conscience, brasse un mysticisme délirant, propose de savants calculs qui prouveraient presque que 432 est l’autre nom de Dieu.

Si des expériences visuelles ont été menées pour observer comment l’eau ou le sable vibrent différemment selon les deux fréquences, elles ne prouvent rien scientifiquement. Certains chercheurs se sont aperçus que l’eau se cristallise sous des formes harmonieuses quand elle est soumise à un diapason à 432 Hz alors qu’elle se cristallise, lorsqu’elle reçoit des vibrations à 440 Hz, de manière anarchique et abstraite. Ce constat, plus esthétique que scientifique et donc soumis à une subjectivité évidente, est encore amoindri par les conditions inconnues des tests, l’humidité et la température modifiant grandement les résultats.

Si l’importance de la fréquence musicale demeure indéniable, le corps humain étant intrinsèquement sensible à son environnement, vouloir y discerner un diapason supérieur à tous est une ineptie. Amaury Cambuzat reste persuadé «qu’aucune de ces fréquences diapason, qu’il s’agisse du 440 Hz ou autres, n'est absolue. Il faudrait moduler et modifier en permanence cette fréquence selon les lieux, les saisons, et tant d’autres facteurs biologiques pour pouvoir nous rapprocher d’une fréquence de "vibration parfaite". Encore une fois, en supposant que cette dernière existe. 432 Hz pourrait devenir la fréquence majoritaire de nos jours mais certainement pas universelle. Pour affirmer une telle théorie, il faudrait nier que tout est en mouvement, en permanente évolution, ne pas tenir compte des peuples qui se basent sur leur mode traditionnel pour chanter et jouer de leurs instruments en rapport direct avec leurs sens, leur culture et ce qui les entoure, et certainement pas sur un diapason normalisé à 432 ou bien à 440 Hz».

Si de nombreux artistes auraient calé leurs fréquences à 432 Hz comme Jim Morrison, Janis Joplin ou John Lennon (de très fortes présomptions pèsent encore sur Imagine), leurs choix ne dérivaient pas d’une obsession pour la pureté, la perfection ou la soi-disant supériorité d’un diapason sur l’autre mais seulement d’une recherche, d’une curiosité artistique qui expérimente et décloisonne les normes pour mieux en embrasser la diversité.

 

Bibliographie pour tordre le cou aux rumeurs:

Emmanuel Comte, Le Son des vibrations

Claude Abromont et Eugène de Montalembert, Le Guide de la théorie de la musique

Ursula Michel
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Journaliste
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