France

Terrorisme lexical: arrêtons de prendre le langage en otage

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 26.05.2016 à 9 h 14

Évoquer des «prises d’otages» ou du «terrorisme» pour désigner des conflits sociaux fait débat par temps calme. Dans le contexte actuel, cette pratique devient presque «criminelle».

«Ils nous prennent en otages» | Stéfan via Flickr CC License by

«Ils nous prennent en otages» | Stéfan via Flickr CC License by

Le mouvement d’opposition à la loi de réforme du code du travail, la fameuse loi El Khomri, se poursuit et se durcit depuis plusieurs jours, avec au programme une circulation des trains et un trafic aérien perturbés et un blocage des raffineries, ce qui occasionne une rupture de stock dans plusieurs stations services. Une nouvelle journée nationale de manifestation, la neuvième, est prévue jeudi 26 mai.

Signe que la tension monte de toutes parts, un classique du traitement médiatique et politique des mouvements sociaux refait surface: la dénonciation d’une «prise d’otages» des Français par les syndicats. La formulation hautement polémique est employée par les membres du gouvernement, de la ministre du Travail Myriam El Khomri au Premier ministre Manuel Valls. L’homme fort du gouvernement s’est si bien coulé dans l’uniforme du chef de guerre qu’il privilégie le vocabulaire martial en toutes circonstances, allant jusqu’à promettre de «libérer», remarque Public Sénat, des sites pétroliers, ou qualifiant l’attitude jusqu’au-boutiste de la CGT de «radicalisation».

Il n’est pas toujours aisé de mettre les mots sur les choses, et les analogies sont sources de richesse et de créativité de la langue, à l’inverse de «la langue de caoutchouc» parfois privilégiée pour ne froisser personne –l’imprécis «mouvement social» ou le mal nommé «accident de voyageur», «à la suite duquel» les régies de transports informent leurs passagers de la perturbation du trafic. Et après tout, cette «prise d’otage» linguistique, périodique et passagère, fait partie des formules si courantes qu’elle pourrait entrer dans le Larousse.

Rigueur sémantique

Mais du côté des commentateurs politiques, c’est, si on ose dire, l’escalade militaire depuis quelques jours avec le passage de la classique «prise d’otages» des Français par les syndicats à un constat plus horrifié encore: il est question de «terrorisme social» dans l’éditorial, défavorablement commenté sur les réseaux sociaux, que signe le directeur adjoint de la rédaction du Figaro le 23 mai. Le signataire a pris soin de préciser, ironie ultime, qu’«il [était] effectivement temps d’appeler les choses par leur nom». Dans un pays qui a connu, six mois auparavant, l’attentat terroriste le plus meurtrier de son histoire contemporaine, on ne peut qu’insister sur cette rigueur sémantique qui doit tous nous habiter.

Il n’est en aucun cas question de nier ou de passer sous silence le fait que bloquer l’approvisionnement de carburant revient à faire suprêmement chier la vaste majorité des gens, alors même qu’ils ne sont pour rien dans ce conflit. Certaines séquences sociales sont ainsi pousse-au-crime: il est vrai que, comme le remarque Gilles Bridier sur Slate, la CGT assume, dans ses objectifs (un retrait pur et simple de la loi) comme ses formes d’action (le blocage, y compris de sites sensibles comme les centrales nucléaires), une radicalité qui l’éloigne de la sympathie d’une majorité de Français, pourtant hostiles aux trois quarts au contenu de la loi Travail. Alors que le syndicat se lance dans cette aventure périlleuse, et que d’autres préavis ont été déposés pour le mois de juin, l’acmé du mouvement pourrait coïncider avec l’Euro de football, une «situation totalement irrationnelle dans laquelle la multiplication des événements à risque accroît la probabilité d’un dérapage ou d’un accident».

Ce contexte à haut risque devrait donner des raisons supplémentaires de réserver les mots de la violence armée à leur univers référent, puisque l’année 2015 nous a rappelé qu’ils pouvaient encore servir dans leur sens le plus littéral.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte