France

«Je suis déjà mort, il ne peut plus rien m'arriver»: comment on devient djihadiste

Eric Dupin, mis à jour le 01.06.2016 à 6 h 06

Dans un essai consacré à la figure du «surmusulman», le psychanalyste Fethi Benslama invite à dépasser certaines contradictions dans lesquelles se perdent souvent les tentatives d'explication de l'islamisme violent.

Des images d'une caméra de surveillance montrant deux suspects des attentats de Paris, Mohamed Abrini et Salah Abdeslam, le 11 novembre 2015.

Des images d'une caméra de surveillance montrant deux suspects des attentats de Paris, Mohamed Abrini et Salah Abdeslam, le 11 novembre 2015.

De sa pratique clinique en Seine-Saint-Denis, le psychanalyste Fethi Benslama a tiré un enseignement qui éclaire d'un jour nouveau les questions les plus dérangeantes posées par l'islamisme. Pendant une quinzaine d'années, il a rencontré des jeunes perdus «dans des états dépressifs et dépréciatifs d’eux-mêmes, dans une errance, dans un désespoir de leur monde». Des jeunes auquel la radicalisation islamiste propose «un idéal total» salvateur: «Ils décollent, ils ont l’impression de devenir puissants, leurs failles sont colmatées, ils sont prêts à monter au ciel». Jusqu'au terrorisme suicidaire, dans le pire des cas...

Le livre de Benslama, Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman (Le Seuil) permet de dépasser certaines contradictions dans lesquelles se perdent souvent les tentatives d'explication de l'islamisme violent. Ses acteurs sont-ils des damnés de la terre ou bien de dangereux psychopathes?

L'explication platement sociologique ne tient pas. Les djihadistes sont loin d'avoir tous vécu une jeunesse misérable. Nombre d'entre appartiennent même aux «classes moyennes». Au demeurant, comme l'écrit Benslama, «prétendre se limiter à l'intention et à la conscience, aux facteurs sociaux, pour expliquer les cruautés de la jouissance est tout simplement sommaire».

Inversement, l'auteur récuse l'interprétation qui ramène le phénomène à une simple folie et ne partage pas le jugement du psychiatre Boris Cyrulnik traitant les djihadistes  de «gogos de l'islam». Ceux-ci «ne sont pas fous», même s'ils manifestent fréquemment des «troubles psychopathologiques», et il convient de prendre au sérieux les déchirements identitaires qui les conduisent au pire.

De même, Benslama invite-t-il à sortir d'une autre fausse alternative: l'islamisme serait le produit naturel d'un islam fondamentalement agressif et violent ou bien il n'aurait «rien à voir avec l'islam». L'auteur explique, pour sa part, que l'islamisme est «l'invention par des musulmans, à partir de l'islam, d'une utopie antipolitique face à l'Occident».

L'orgueil démesuré du surmusulman

Le mal-être des individus peut entrer en résonance avec des blessures historiques. Une rencontre aux conséquences potentiellement explosives. Pour Benslama, l'islamisme est déjà vieux de près d'un siècle. Son traumatisme fondateur serait l'abolition du califat, en 1924, par Kemal Atatürk, le créateur du premier Etat laïque en Turquie.

La constitution des Frères musulmans, en 1928, en Egypte serait la première manifestation de ce courant visant à subordonner le politique au religieux et à ressusciter le «califat». L'islamisme est ensuite devenu, selon Benslama, «une solution ultra-religieuse au désespoir musulman», ce dernier s'alimentant à différentes sources, du colonialisme aux humiliations géopolitiques en passant par les échecs économiques et les douleurs de l'émigration/immigration.

Le fardeau de ces malheurs historiques aurait ainsi engendré la figure du «surmusulman», «hanté par la culpabilité et le sacrifice» et, par voie de conséquence, «amené à surenchérir sur le musulman qu'il est». Un processus qui les amène à une inversion fatale.

«L'une des significations majeures du mot musulman est l'humble», rappelle Benslama. A l'opposé, pour le «surmusulman», «il s'agit de manifester l'orgueil de sa foi face au monde». Cette arrogance n'est d'ailleurs pas sans rapport avec la conscience du danger que court l'islam dans des sociétés bien peu religieuses:

«L'angoisse de beaucoup de musulmans est de vivre dans un monde où la sécularisation, dont ils consomment par ailleurs les objets, leur fait vivre le sentiment de devenir autres, de ne plus être eux-mêmes.»

La surenchère religieuse des «surmusulmans» les conduit à un sentiment de toute-puissance. «Ils ne se soumettent à Dieu qu'en le soumettant à eux», s'autorisant tous les actes, même les plus monstrueux.

C'est pourquoi, d'après l'auteur, le djihad attire tant de délinquants. Ceux-ci le rejoignent «par désir d’être des hors-la-loi au nom de la loi, une loi supposée au-dessus de toutes les lois, à travers laquelle ils anoblissent leurs tendances antisociales, sacralisant leurs pulsions meurtrières».

Le salut par le sacrifice

C'est ici que l'on retrouve les jeunes en perdition rencontrés par le psychiatre. Benslama observe que les deux-tiers des djihadistes ont entre 15 et 25 ans. Il relie cette caractéristique avec les tourments de l'adolescence qui s'est étendue dans nos sociétés à mesure que la sortie de l'enfance s'accélérait et que la maturité tardait à se faire sentir.

La réponse islamiste renvoie alors à des «fragilités psychologiques» particulièrement difficiles à vivre dans la période adolescente. Chez plusieurs jeunes suivis par Benslama, «l'élan religieux était précédé par une période où ils étaient devenus apathiques, se dépréciaient, éprouvaient des sentiments d'insuffisance, de honte».

Dans les cas les plus graves, l'engagement islamiste correspond même à une fascination pour la violence qui peut se traduire par une démarche suicidaire. Ce n'est pas sans raison que la propagande de l'Etat islamique met en scène les actes les plus barbares:

«Des témoignages de jeunes sur les réseaux sociaux disent combien ces scènes atroces les fascinent, voire exercent des effets d'excitation érotomaniaque sur leurs esprits.»

Force est de constater qu'aujourd'hui, «l'islamisme radical est le produit le plus répandu sur le marché par internet, le plus excitant, le plus intégral». Pour l'auteur, «c'est un passe-partout de l'idéalisation à l'usage des désespérés d'eux-mêmes et du monde». Sans oublier qu'il offre à sa manière de réelles gratifications comme de prendre part à des actions «héroïques», «moyennant des avantages matériels, sexuels, des pouvoirs réels et imaginaires».

Tout cela permet de mieux comprendre la séduction exercée par l'islamisme radical sur de jeunes esprits en proie à de multiples difficultés. La perspective de la mort, au combat ou dans des attentats, n'effraie pas ceux qui cherchent le salut par le sacrifice.

«Je suis déjà mort, rien ne peut plus m'arriver», a confié à Benslama un jeune dans une «indifférence glaçante». Les tendances suicidaires, fréquentes à l'adolescence, trouvent ici manière à s'exprimer. Tout se passe alors «comme si la mort choisie sauvait le sujet de l'anéantissement». Voilà qui explique pourquoi tant de djihadistes mettent en scène leurs crimes et leur propre destruction.

Ce désir de mourir propre à l'islamisme ne peut être confondu avec le «martyr» de l'islam traditionnel. Celui-ci «rencontre la mort sans désirer mourir» alors que la mort est bien la «finalité» du combat pour l'islamiste.

Dislocations identitaires

«Quand j'ai lu les testaments de certains kamikazes, je me suis aperçu qu'ils se voyaient déjà disloqués avant leurs actes», rapporte Benslama. Des dislocations personnelles produites par de vifs déchirements identitaires. Issus de l'immigration, bien des terroristes ne savaient plus très bien où ils habitaient. Ils ne se sentaient pas appartenir aux sociétés dans lesquelles ils vivaient mais n'avaient pourtant plus guère de liens réels avec leurs pays d'origine.

L'islamisme propose alors une réponse toute faite à cette pénible errance identitaire. Benslama a rencontré des jeunes «qui adoptaient subitement un discours et un mode d'être ultra-islamistes, étaient mus par le désir, parfois l'urgence, de s'enraciner ou parfois de se ré-enraciner dans le ciel, à défaut de pouvoir le faire sur terre».

On sait que l'islamisme attire beaucoup de jeunes qui n'étaient pas spécialement religieux, voire même qui n'étaient même pas musulmans. Pour autant, Benslama n'est pas pessimiste pour l'avenir. Il est persuadé que l'islamisme, aux ressorts essentiellement réactifs, finira par être vaincu.

Ses échecs en Tunisie, le pays de l'auteur, et en Egypte attesteraient d'une exaspération croissante des musulmans à son égard. Mais la défaite de l'islamisme, prévient-il, prendra «sans doute une bonne partie du XXIe siècle». Raison de plus pour faire l'effort de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la radicalisation islamiste pour mieux la combattre.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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