Brûlez Sagan et Baudelaire, ce sont des criminels
Le droit français pousse à la censure.
- La bibliothèque Louis Jouvet de Villiers le Bel après les émeutes de 2007 Charles Plattiau / Reuters -
Ne récitez plus ni Molière ni Baudelaire, ils devraient à peine avoir droit de cité dans vos bibliothèques. Comme l'expliquait France Inter ce mois-ci, c'est une censure rampante et juridique qui s'abat sur la littérature française depuis que la loi se focalise sur certains produits néfastes pour la santé et s'insinue dans dans les fantasmes littéraires. A tel point que certains auteurs classiques ne pourraient peut-être pas publier leurs livres s'ils les écrivaient aujourd'hui. Emmanuel Pierrat, avocat spécialiste de l'édition et lui-même éditeur, m'a aidée à nettoyer mes étagères.
Adieu Sagan
Le charmant petit monstre de la littérature, dont le journal Toxique est republié ces jours-ci, ainsi que son roman Des bleus à l’âme, était un dangereux personnage, une apôtre de la vitesse. Dans Avec mon meilleur souvenir, recueil de textes, un chapitre s'intitule «La Vitesse». Elle y écrit ceci:
«Qui n'a pas cru sa vie inutile sans celle de 'l'autre' et qui, en même temps, n'a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif, qui n'a pas senti son corps tout entier se mettre en garde, la main droite allant flatter le changement de vitesse, la main gauche refermée sur le volant et les jambes allongées, faussement décontractées mais prêtes à la brutalité, vers le débrayage et les freins, qui n'a pas resenti, tout en se livrant à ces tentatives toutes de survie, le silence prestigieux et fascinant d'une mort prochaine, ce mélange de refus et de provocation, n'a jamais aimé la vitesse, n'a jamais aimé la vie—ou alors, peut-être, n'a jamais aimé personne.»
Vibrant éloge de la vitesse. Répréhensible surtout. «Sagan était une dangereuse délinquante par l'écriture puisqu'elle fait l'apologie de l'excès de vitesse, explique Emmanuel Pierrat. Toute présentation sous un jour favorable d'un délit ou d'un crime est susceptible d'être une apologie, et donc réprimé comme tel par une loi de 1881». Une loi antérieure donc, au texte en question. Mais depuis sa publication, la vitesse, elle, n'est plus perçue de la même façon. L'excès de vitesse était réprimé mais il y avait une sorte de tolérance. Depuis la fin des années 80 jusqu'à la fin des années 2000, une série de lois en ont fait un délit beaucoup plus grave, et ont notamment créé le délit de grande vitesse. Dans les années 60, à 160 sur l'autoroute, vous aviez une amende. Désormais, on vous menotte, on peut vous conduire en prison. Et vous faire un procès pour apologie de la vitesse (C'est la Ligue contre la violence routière qui s'en chargera).
Il faudrait aussi déchirer Sagan pour Bonjour Tristesse, et son héroïne qui fume scandaleusement («Je fumais beaucoup, je me trouvais décadente, et cela me plaisait»). Mais on trouve à cet égard des auteurs plus éhontés: Molière par exemple, dans la première scène du Dom Juan de Molière.
«Quoique puisse dire Aristote et toute la philosophie; il n'est rien d'égal au tabac: c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme.»
Avance rapide: 1869, Baudelaire (qui écrivait tant, et en le revendiquant, sous l'emprise de la drogue) publie Les Petits Poèmes en prose, parmi lesquels «Enivrez-vous». Si le lecteur a le choix entre s'enivrer «de vin, de poésie, ou de vertu», l'apologie de l'ivresse demeure.
La loi Evin empêche toute publicité liée au tabac et à l'alcool. Mais l'Etat, sans doute, ne serait pas prêt à poursuivre tous les artistes contrevenants, ou à empêcher la publication de photos de Sartre ou Malraux sans leurs cigarettes ou de Tati sans sa pipe. Cette loi est appliquée avec précision parce qu'il existe des gens pour y veiller. En l'occurrence le CNCT, Comité National de lutte Contre le Tabagisme. Ce comité, au nombre des «ligues de vertu» comme les appelle Pierrat, est connu pour sa puissance et sa stratégie procédurière. Entre 1978 et 1999, il a engagé 275 procédures, et en a gagné les trois quarts.
Le sexe
«Comment se peut-il que sa façon de marcher - une enfant, ne l'oubliez pas, une simple gamine - m'excite si abominablement? (...) Légère tendance à traîner la jambe. C'est très enfantin et à la fois infiniment impudique. (...) L'ai entendue, peu après, décocher une volée de sottises éhontées à son amie Rose par-dessus la clôture. Mon corps tout entier vibrait de cette résonance aigrelette qui allait crescendo.»
Dans ce passage de Lolita, il ne se passe rien. Tout est dans ce désir interdit d'un homme, «spécimen vigoureux et superbe du mâle de cinéma», pour une enfant. Ce désir même est plus coupable qu'un acte qui se repentirait. «Nabokov fait l'éloge de la nymphette, dit qu'il n'y a rien de plus beau, de plus envoûtant, de plus sexy, souligne Pierrat. Il fait l'éloge de la nymphette et c'est une apologie complète de ce que l'on considère comme de la pédophilie.»
Des passages de Proust pourraient entrer dans la même catégorie. Ainsi dans Albertine Disparue le narrateur se retrouve seul après le départ de celle qu'il aime. Pour se consoler de son absence, il propose à une petite fille, dans la rue, de venir chez lui. S'il la compare à «un chien au regard fidèle», l'ambiguïté demeure; elle se renforce même à ces lignes: «à la maison je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa présence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut insupportable. Et je la priai de s'en aller, après lui avoir remis un billet de cinq francs». Il serait facile de défaire La Recherche de passages entiers. Notamment ceux évoquant les bordels, qui ont pourtant nourri tant d'écrivains. «La prostitution est libre mais le proxénétisme, donc sous forme de maisons de passe par exemple, est l'une des infractions les plus sévèrement réprimées en France.» Des associations luttant contre la violence faite aux femmes, comme le Nid, ou des ligues chrétiennes (mélange incongru mais réaliste) pourraient lancer des procédures.
L'ouvrage de Frédéric Mitterrand qui a tant fait polémique récemment, La Mauvaise vie, est passé au travers du crible des lois parce que quels que soient les sujets abordés, prostitution, tourisme sexuel, il n'en fait jamais l'apologie.
«Suicide, mode d'emploi»
Les livres sur le suicide n'étaient pas interdits il y a 30 ans. L'ouvrage de Claude Guillon et Yves le Bonniec, titré Suicide, mode d'emploi: histoire, technique, actualité, publié en 1982, fait scandale. On ne sait pas très bien en vertu de quoi l'interdire, il n'existe pas de loi pour ça. Qu'à cela ne tienne, on en créé une: en 1987, l'Assemblée adopte un texte prohibant non seulement la provocation au suicide, mais aussi la propagande ou la publicité pour tout produit, objet ou méthode présentée comme permettant de se donner la mort. «Suicide mode d'emploi» est mentionné dans les débats à l'Assemblée comme exemple de ce que la loi vise à interdire.
Aujourd'hui l'éloge du suicide fait par Nerval dans Aurélia, suicide libérateur et rassurant, pourrait déranger. De même que pourraient déranger, sur le suicide, des textes de Balzac, de Hugo ou de Chateaubriand. Et cette scène finale du Roi sans divertissement, dans laquelle le héros se suicide en fumant un bâton de dynamite? C'est sans doute l'association de défense contre l'incitation au suicide (ADIS) qui prendrait les choses en main, comme elle l'avait fait pour Suicide mode d'emploi. Surtout considérée l'actualité brûlante du suicide.
Ne pas écrire
Bien sûr, il y a aussi les textes qui ne seraient pas même écrits. Pas besoin alors pour l'éditeur de faire appel à un avocat, de s'interroger sur tel ou tel passage. Il est des histoires qu'un auteur ne doit pas raconter: les siennes, si elles ont été condamnées. La Loi Perben II interdit tout individu, depuis 2004, de publier ou de mettre en scène dans une expression artistique ce pour quoi il a été condamné (texte passé inaperçu parmi toute une série). Le Journal du voleur de Jean Genet, récit autobiographique racontant les délits de l'écrivain, ne pourrait plus être publié. Autre exemple, davantage d'actualité: le chanteur Bertrand Cantat, en liberté conditionnelle après le meurtre de sa compagne Marie Trintignant, écrit un nouvel album. Il a pour interdiction d'y évoquer même l'événement ou toute chose ayant rapport avec, même pour exprimer ses regrets, même pour s'excuser. Ce qui explique en partie les retards pris par l'album, selon Maître Pierrat. «Interdire d'écrire, c'est la négation complète de la liberté d'expression, principe au nom duquel n'importe qui, et quoi qu'il ait fait, a le droit de s'exprimer».
Revisiter le passé
Non seulement nombre d'œuvres pourraient ne plus être publiées aujourd'hui — ou bien trop amputées – mais il n'est même pas dit qu'on continue de publier celles écrites en d'autres temps. L'écrivain Tony Duvert, prix Médicis en 1973, était publié aux Editions de Minuit. Ses oeuvres, désormais décrétées «à caractère pédophile» ne sont pas rééditées, elles ne ressortent plus depuis les années 80. Et si l'on est prêt à retoucher des photographies de Sartre ou de Malraux, pour gommer leur cigarette, pourquoi ne pas gommer de même certains passages de la littérature?
Charlotte Pudlowski
Image de Une: La bibliothèque Louis Jouvet de Villiers le Bel après les émeutes de 2007 Charles Plattiau / Reuters
Mis à jour le 02/11/2009 à 10h10










































Ce pourrait être le maître mot de tout ces tartuffes du penser correct. De tout temps ils ont existé et ce qui est rassurant c'est que, le temps passant, ils furent toujours ridiculisés.
Ce qui est curieux c'est que ces cris d'orfraie sont très sélectifs. Il n'en est d'exemple que la publication de romans ou de films policiers dans lesquels une multiplicité d'atrocités est complaisamment exposée sans que s'élève la moindre voix, même si le film est diffusé à une heure où les bambins sont encore devant leur téléviseur. Autre exemple de sélection vous montrerez sans problème l'assassinat d'un homme ou d'une femme (voire de quelques centaines) mais vous aurez les pires difficultés à passer l'abattage d'un animal...
Ah, au fait , quand va-t-on décrocher des murs du musée d'Orsay l'Absinthe de Degas ?
Vu toutes les couillonades que certains auteurs sortent et l'apologie des drogues qui est faites dans certains romans, un peu de censure ne ferait pas de mal. Il faut quand même remarquer qu'il y a une différence entre un écrivain qui cite des problèmes, (crime, drogue) la façon dont il les cite et l'apologie que certains en font.
Et je voit mal ce que Molière aurait comme censure, l'ayant déjà eu à l'époque, il s'est arrangé pour faire du politiquement correct.
Et pour ceux qui fustigent le "penser correct", il en font eux-même usage en interdisant la censure, vouloir censurer c'est devenu du "penser incorrect".
Un peu d'incorrect ne nuit pas, mais l'excès qui si.
A ce sujet, la censure se doit aussi de ne pas être absolue, gomer les cigarettes de Malraux ou la pipe de Tati, interdire Tintin pour cause de racisme, ce n'est pas de la censure, c'est du crétinisme pur.
Maintenant faire une distinction entre Les 120 Journées de Sodome et n'importe quel autre écrit, ce serait pas mal.
Comme il n'est pas plus mal de distinguer une apologie d'une complaisance. Baudelaire a écrit du vin et du haschich, au compte de la censure aujourd'hui on pourrait parler de prosélytisme. L'art se passe totalement de la morale, elle doit même s'en absoudre, et à ce compte cette censure du pensée propre est non seulement inutile mais dangereuse. Confiner à l'interdit ce qui hurle de partout fini par faire un bruit qu'on ne peut plus ignorer parce qu'il devient un désastre. Ce que souligne cet article ce n'est pas que la censure existe ou non, l'enfer à toujours existé en bibliothèque, mais l'accumulation des règles de censure qui, prit bout à bout, peuvent pafaitement faire un autodafé de la liberté d'écrire, de penser, même s'il s'agit d'apologie. Un simple jugement de tribunal pourrait ainsi légiférer en faveur d'une épuration livresque. La systémique du meurtre et de la violence imposé par la culture américaine et renforcé par le discours marchant (la violence indirect, vendu comme positive) ne fait jamais l'objet de césure de l'état. Ce qui sert le nivellement est autorisé. en revanche ce qui prend la voie de traverse est mis sous surveillance rapproché.
Le penser incorrect, comme vous dites semble consister pour vous à renoncer un peu à la liberté au terme de la morale. Le conservatisme n'a rien d'incorrect, c'est même exactement le contraire. Le pensée incorrect ce n'est pas de s'opposer pour s'opposer, c'est réfléchir sur les conséquence éventuelle, même et surtout si cette réflexion débouche sur une conclusion douloureuse.