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«Elle» et les sortilèges de la sorcière Isabelle Huppert

Isabelle Huppert dans «Elle» | SBS Distribution

Isabelle Huppert dans «Elle» | SBS Distribution

L’association parfaite de Paul Verhoeven et d’Isabelle Huppert engendre un film tourbillon autour d’une figure féminine d’une puissance exceptionnelle.

Brutale, l’agression. Irruption, coups, viol, insultes. L’homme masqué a frappé et disparu. Le chat n’a pas moufté.

Elle, sonnée. Meurtrie. Agressée dans sa chair, dans son intimité, dans sa demeure cossue de banlieue chic, dans son habitude de maîtriser les choses et les gens.

Elle, elle ne fera pas ce que la plupart ferait. Ne se plaindra ni ne portera plainte. Agressée peut-être; victime, certainement pas. Mais qui est-elle?

S’ouvrant sur une scène violente, le film fait mine d’en décrire ensuite les protagonistes, les circonstances, les antécédents. Michèle (Isabelle Huppert) est une femme d’affaires qui dirige sans états d’âme une entreprise de jeux vidéo où le porno et la violence sont des ressources profitables.

Elle fut jadis directement mêlée –mais jusqu’où?– à un fait divers sanglant. Elle est aussi, entre autres, l’amante du mari de son associée et l’accueillante voisine d’un jeune couple de bourgeois réac bon teint, surtout assez attirée par le monsieur.

Patronne implacable, femme séductrice et manipulatrice, elle se découvre vulnérable, se sent aussi menacée par le retour dans l’actualité des meurtres atroces commis autrefois par son père, ou par la faiblesse geignarde de son ancien mari, ou par l’esprit d’opposition de son plus brillant informaticien, ou par l’infantilisme de son fils… Sa manière de répondre sera moins le résultat d’une stratégie que la manifestation de la force même qu’elle incarne.

Ailleurs, les situations mises en place feraient une ou plusieurs histoires, peut-être trop. Ici cela fait autre chose: Elle n’est pas un récit, Michèle n’est pas un personnage.

Isabelle Huppert dans Elle | SBS Distribution

Elle est une plongée en chute libre dans les puissances obscures de la psyché, celles qui guident les comportements collectifs comme les actes individuels, en plus, à côté ou à rebours des règles morales et sociales.

Codes pulvérisés

Grâce à l’association parfaite de Paul Verhoeven, qui travaille ces enjeux depuis toujours, et d’Isabelle Huppert, qui atteint ici au génie pur, les codes du romanesque, de la vraisemblance psychologique et de l’identification sont pulvérisés.

Pulvérisés par un alliage psychotrope entre un humour ravageur et une lucidité foudroyante. Que le protagoniste le plus faible soit un romancier, homme de la narration complètement dépassé, quand l’affaire est dominée par une maîtresse des images et des techniques n’est à cet égard guère surprenant.

De péripétie en péripétie, de trahison en séduction, la mobilisation des forces du désir sexuel, de la puissance de l’argent, de l’intimidation sociale et familiale fait jouer dans une lumière de plus en plus éclatante les ressorts des rapports humains.

Ah, petit rappel puisqu’il semble que cela reste nécessaire: Elle ne raconte pas que le monde est comme ça, territoire dominé par les seules forces obscures et où n’existe nul part ce que nous avons coutume d’appeler l’amour.

Elle n’est pas un roman réaliste, c’est une œuvre qui, avec une indispensable dose d’humour, relève du mythe, qui met en scène des forces qui agissent les humains sous une forme dramatisée.

Moraliste pessimiste mais pas cynique, Paul Verhoeven est aussi un styliste hors pair, et la finesse tendue des séquences, les modulations de tonalités, la capacité à virer de la comédie de mœurs à l’onirisme gothique, toujours pour dépasser l’anecdote et mobiliser ensemble l’émotion et la pensée des spectateurs, sont ici prodigieuses.

Au-delà de la virtuosité

Elles ne peuvent s’accomplir que grâce au jeu exceptionnel d’intériorité tendue, opaque, dangereuse d’Isabelle Huppert. Rarement elle n’avait eu à tenir, au cinéma, une partition aussi riche et complexe, qui s’approfondit sans cesse de l’infernale combinaison d’apparente neutralité et des plus ou moins trompeuses démonstrations physiques et émotionnelles.

Elle n’est pas un récit, Michèle n’est pas un personnage. Elle est une plongée en chute libre dans les puissances obscures de la psyché

Comme si, de son visage, de son corps, de sa voix, de ses gestes, la comédienne jouait simultanément sur plusieurs claviers, virtuosité jamais gratuite, qu’elle soit spectaculaire à l’extrême ou entièrement rentrée.

Cette circulation infiniment déroutante, attirante et inquiétante des signes est décisive pour faire de cette «Elle» non pas une héroïne mais une sorte de foyer brûlant, de vortex qui attire et affole et décuple ce qui travaille obscurément tous ceux qui l’entourent. Parfois jusqu’à les faire mourir.

Elle est très exactement ce qu’autrefois on aurait appelé une sorcière. Figure de chair et d’airain par qui le scandale des pulsions et des phobies arrive.

Avec Elle, Paul Verhoeven accomplit mieux qu’il ne l’a jamais fait ce qu’il n’a cessé d’approcher, aux États-Unis et aux Pays-Bas. Qu’il ait trouvé en France (avec une distribution et une production entièrement française) la possibilité de cet accomplissement est remarquable mais pas si étonnant. Il y faut en effet une absence totale de puritanisme et de politiquement correct, et une forme de distance, de décalage.

Elle était le grand film du Festival de Cannes 2016; qu’un jury visiblement plus intéressé, en tout cas pour la Palme d’or, par le déclaratif et l’illustratif l’ait négligé n’y change rien. C’est surtout un intense et rare moment de cinéma.

Elle

De Paul Verhoeven.

Avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny, Charles Berling, Virginie Efira, Judith Magre.

Durée: 2h10.

Sortie le 25 mai

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