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Insulté, un jeune arbitre lâche le foot, pas son combat contre l’homophobie

Jacques Besnard, mis à jour le 26.05.2016 à 14 h 20

Le cas de Jesús Tomillero témoigne de la triste condition des gays dans le monde du football.

Montage Slate.fr de photos postées sur Instagram et Twitter par Jesús Tomillero, qui donne un carton rouge à l’homophobie

Montage Slate.fr de photos postées sur Instagram et Twitter par Jesús Tomillero, qui donne un carton rouge à l’homophobie

En 1990, Justin Fashanu devint le premier footballeur à faire son coming out en une du Sun. Après avoir été rejeté par son frère, insulté par les «supporters» de Nottingham Forest, accusé d’agression sexuelle, l’ancien international espoir britannique mit fin à ses jours en 1998. Près de vingt ans après ce drame, force est de constater que la condition des gays dans le monde du football a très peu évolué.

 

L’histoire de Jesús Tomillero, arbitre espagnol amateur, en est la preuve. Cela fait dix ans que, du haut de ses 21 printemps, ce dernier faisait régner l’ordre chaque week-end avec passion sur les pelouses andalouses. «Mon frère jouait au foot et, un jour, il n’y avait personne pour arbitrer un match amical. Je me suis proposé. J’ai commencé comme ça. Arbitrer, c’est ce que j’aime le plus au monde car j’aime éduquer les joueurs, faire respecter le règlement et aussi faire du sport. Je me suis donné corps et âme à l’arbitrage», assure-t-il avec un accent du sud de l’Espagne à couper au couteau. 

Depuis deux semaines, l’homme en noir a donc sifflé la fin de sa carrière, en tout cas de manière temporaire, totalement dégoûté: «J’ai encore envie de me battre mais j’ai décidé de faire une pause car là je suis fatigué...»

J’ai sifflé un penalty contre une équipe. Un des spectateurs a crié: ‘Ça ne te fait pas honte de siffler ce que tu as sifflé, pédé de merde. Le but qu’on va te mettre, c’est dans le cul.’ Le pire, c’est que de nombreux spectateurs se sont mis à rire...

Jesús Tomillero

Pas facile, en effet, de faire respecter l’ordre au milieu de vingt-deux bonhommes passablement énervés par la conquête d’un ballon. Surtout quand on est gay. Depuis qu’il a décidé de sortir du bois et de faire son coming out sur les réseaux sociaux il y a un peu plus d’un an, Jesús subit «énormément» de railleries, de menaces et d’insultes de la part de certains joueurs mais aussi spectateurs. «Certains pères de familles avaient des enfants de 7 ans avec eux. Des gamins de 15 ans m’ont également insulté», déplore-t-il.

Le dernier triste exemple en date –un match de jeunes joueurs de moins de 17 ans au début du mois de mai– a été la goutte d’eau. «J’ai sifflé un penalty contre une équipe. Un des spectateurs m’a insulté et a crié: “Ça ne te fait pas honte de siffler ce que tu as sifflé, pédé de merde. Le but qu’on va te mettre, c’est dans le cul.” Le pire, c’est que de nombreux spectateurs se sont mis à rire...»

«Et voilà de nouveau des insultes contre l’homosexualité dans un match entre deux jeunes clubs andalous, de mineurs»

Pas de soutien de sa fédération

Originaire de La Línea de la Concepción, une petite ville jouxtant Gibraltar, Jesús a immédiatement contacté la police locale pour identifier et sanctionner l’auteur de ces actes homophobes. L’affaire a bien évidemment été largement été médiatisée en Espagne et partout dans le monde. Jesús a aussi reçu de nombreux messages de soutien sur Twitter. C’est le cas du chef de gouvernement par intérim Mariano Rajoy (PP), parti dont le jeune homme est d’ailleurs membre, ou encore de Pablo Iglesias, le chef de file de Podemos.

«Stoppons l’homophobie»

Du côté du monde du football professionnel, ce n’est pas la même limonade. Selon ses dires, seul un joueur, Iker Casillas, capitaine emblématique de la sélection espagnole, l’a contacté pour lui adresser un message de soutien. 

«Une accolade et beaucoup d’encouragement! Le monde du football est plus respectueux qu’on ne le croit! Des ploucs, il y en partout.»

C’est le cas également d’un des cadres du FC Barcelone, qui l’a contacté pour lui assurer que le club catalan allait monter un projet contre l’homophobie. En février 2016, l’Observatoire espagnol pour la lutte contre la LGBT-phobie avait d’ailleurs dénoncé les insultes homophobes lancées par certains supporters barcelonais à l’encontre de Cristiano Ronaldo. Les faits avaient eu lieu au Camp Nou lors de la minute de silence en l’honneur du mythique Johan Cruyff.

 

Prends du recul et sois fort. Essaye de passer au-dessus de tout ça et de ne pas prendre ça personnellement

Nigel Owens à Jesús Tomillero sur newstalk.com

L’arbitre de la rencontre n’avait pas inscrit une ligne concernant ces faits dans son rapport d’après-match. Selon le jeune homme, le comité des arbitres andalous l’aurait également dissuadé de parler de son histoire. Jesús n’aurait pas non plus reçu de soutien de la fédération espagnole de football. «Ils voient ça dans un mauvais œil le fait que quelqu’un parle de ces choses dans les médias...» analyse celui qui rêve d’endosser une carrière politique.

D’autres cas au rugby et en NBA 

Comme Jesús avant lui mais dans différents sports, d’autres arbitres ont décidé d’annoncer publiquement leur homosexualité. En NBA, Violet Palmer avait été la première femme arbitre du championnat à faire son coming out en 2014. Un autre arbitre de la ligue américaine, Bill Kennedy, a fait pareil après avoir été insulté sur le parquet par Rajon Rondo, joueur des Sacramento Kings. «Tu es un pédé, un putain de pédé Billy», lui avait lancé la star très classe...

«Ces mots ne reflètent absolument pas mes sentiments vis-à-vis de la communauté LGBT. Je n’ai pas voulu offenser ni manquer de respect à qui que ce soit.»

Enfin, dans le monde de l’ovalie, Nigel Owens arbitre de la dernière finale de la Coupe du monde de rugby, a décidé de se libérer d’un poids qui avait failli lui coûter la vie. Après avoir fait une tentative de suicide plus jeune, le Gallois a finalement décidé de se livrer, comme il l’avait ensuite expliqué à L’Équipe:

«Quand j’étais jeune, j’ai connu des moments très difficiles. Parce que je n’avais pas l’occasion d’en parler, je ne savais pas à qui m’adresser et, dans le monde du rugby, personne n’était officiellement gay... C’était une période très triste. J’avais 25, 26 ans... J’étais effrayé par ce que les gens pourraient dire s’ils découvraient que j’étais gay. J’ai eu de la chance... Je n’ai pas fait mon coming out pour aider les gens! Je l’ai fait pour ma propre santé, ma propre vie.»

 

En 2015, après un match des Six Nations entre la France et l’Angleterre, Nigel avait reçu des messages homophobes sur son compte Twitter. Il avait alors souhaité rencontrer le jeune homme de 18 ans qui l’avait insulté. Même problème lors de la défaite du XV de la Rose contre la Nouvelle-Zélande en mars 2016 du fait de fans anglais. Le Gallois avait alors admis avoir pensé un temps arrêter l’arbitrage, avant de se raviser. Touché par l’affaire de son jeune collègue andalou, il a souhaité lui prodiguer quelques sages conseils: «Prends du recul et sois fort. Essaye de passer au-dessus de tout ça et de ne pas prendre ça personnellement.»

Jesús n’a de toute façon pas l’intention de lâcher. Il sera dès le 28 juin devant les députés européens à Bruxelles pour défendre un futur texte pour lutter contre l’homophobie dans le sport: «une loi qui interdirait l’accès aux installations sportives aux personnes insultantes pour homophobie ou racisme». Il y a encore du boulot.

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
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