Économie

Monsanto, trois vies et beaucoup de scandales

Temps de lecture : 6 min

Passée de la chimie à l'agriculture puis aux biotechnologies, la firme américaine, que Bayer veut racheter, jouit d'une réputation sulfureuse.

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Un manifestant contre Monsanto le 21 mai 2016 à Paris. JOEL SAGET / AFP

Le géant des biotechnologies Monsanto est à nouveau sous le feu des projecteurs, cette fois parce que le groupe de chimie-pharmacie allemand Bayer veut le racheter pour la somme de 55 milliards d’euros, ce qui en ferait la plus grosse acquisition depuis le début de l'année 2016. Quelques jours plus tôt, l'Union européenne avait décidé d’ajourner sa décision sur le renouvellement de l'autorisation du glyphosate, substance controversée utilisée dans l'herbicide Roundup de Monsanto. Et ils étaient des milliers, dans plus de 500 villes dans le monde, à manifester contre l’entreprise américaine.

C’est plutôt sous cet angle là, celui du scandale, que la firme est connue. L’histoire de Monsanto, depuis sa création, est celle d'une longue série de scandales sanitaires et de batailles judiciaires.

Du fabricant de saccharine au géant de la chimie

Présente aujourd’hui dans 66 pays, l’entreprise est née il y a 115 ans aux Etats-Unis sous la houlette d’un chimiste autodidacte, John Francis Queeny, celui-là même qui a introduit aux Etats-Unis la saccharine, le premier édulcorant artificiel. Monsanto, qui porte le nom de famille de son épouse, prend vite la première place de ce marché, tout en se diversifiant. Dans les années 1920 elle produit de la caféine, de la vanilline, de l’aspirine, du caoutchouc ou encore des phosphates.

En 1935, Monsanto rachète la Swann Chemical Company, une entreprise à l’origine de la création des PCB, des polluants aujourd’hui bannis de la planète. A cette époque-là, «des preuves de la toxicité des PCB» ont déjà été établies, raconte la revue d’enquête The Ecologist. Mais ce n’est pourtant pas par là que viendra le premier gros scandale, quelques douze ans plus tard:

«Un cargo français chargé d’engrais (nitrate d’ammoniac) explose à quai dans le port de Galveston, au Texas, devant une usine de plastiques de Monsanto, qui fabriquait du styrène et du polystyrène. L’accident, qui fait 500 morts, reste dans les annales comme l’un des premiers désastres de l’industrie chimique», raconte The Ecologist, traduit par Courrier international.

Deux ans plus tard, une autre usine explose, à Nitro en Virginie. Des centaines d’ouvriers développent des chloracnés, un trouble de la peau causé par l’exposition aux dioxines. Ces maladies révèlent la haute toxicité de l'herbicide que produit l’usine, comme l’a raconté Marie-Monique Robin dans son documentaire Le monde selon Monsanto. Là encore, la dangerosité potentielle de la dioxine est connue depuis 1938, mais la firme n’en a cure.

Trente-trois ans plus tard, une ville entière devra être évacuée à cause des pollutions à la dioxine. A Times Beach, dans le Missouri, les salariés de Monsanto souffraient «d’inflammations cutanées, de douleurs inexplicables des membres, des articulations et d’autres parties du corps, d’affaiblissement, d’irritabilité, de nervosité, de baisse de la libido», raconte The Ecologist. Et là encore, l’entreprise fait tout pour dissimuler la vérité. «Les notes internes montrent que la compagnie savait que ces hommes étaient malades, mais qu’elle en dissimulait les preuves.» Elle paiera plus tard des millions de dollars d’indemnités à ses ouvriers.

L’un des principaux producteurs mondiaux de PCB

Mais revenons aux années 1940, à l’époque où Monsanto et le monde entier découvrent les joies des PCB, dits aussi «pyralènes», du nom du produit vendu par Monsanto, grâce à l’acquisition de la Swann Chemical Company. Ils connaissent leur période la plus florissante dans les années 1950 et 1960 aux Etats-Unis.

A cette époque, le centre mondial de fabrication des PCB se trouve à East Saint Louis, dans l’Illinois. Une ville dédiée au développement des industries lourdes, au paysage «apocalyptique», aujourd’hui «rayée de la carte des Etats-Unis», comme l’a montré un reportage de Rue 89. «La zone occupe la première place dans l’Illinois pour le nombre de décès in utero et de naissances prématurées, la troisième pour la mortalité natale et l’une des premières aux Etats-Unis pour l’asthme infantile», rapportait The Ecologist en 2003.

Les PCB seront interdits aux Etats-Unis en 1976, mais dix ans plus tôt, des employés de l'entreprise avaient découvert le pot aux roses. Ils avaient vu que des poissons immergés dans un ruisseau près de la ville d’Anniston, en Alabama, mouraient en moins de dix secondes, le tout en «pissant le sang et en perdant leur peau comme s'ils avaient été bouillis vivants», raconte le Washington Post. Les documents relatant ces découvertes sont estampillés «CONFIDENTIEL: lire et détruire» et les habitants d’Annsiton ne seront au courant que trente ans plus tard.

Peu avant l’interdiction définitive, les responsables de Monsanto tenteront une dernière fois de maquiller la vérité lorsqu’une étude, commandée par eux, conclut que les PCB provoquaient des tumeurs chez le rat. La multinationale décida simplement d'en changer les conclusions, estimant qu’elle «ne pouvait pas se permettre de perdre un seul dollar», comme l’écrivit l’un des documents obtenus par le Washington Post. Monsanto a finalement été jugée coupable, en 2002, d'avoir pollué la ville et ses habitants.

Monsanto se spécialise dans l’agriculture

Monsanto est également connue pour avoir produit, avec la firme Dow Chemical, l’agent orange, et même le «Super agent orange», un herbicide déversé par l’armée américaine sur les forêts tropicales du Vietnam entre 1961 et 1971, qui a touché des millions de Vietnamiens, selon une étude de la revue Nature. «Les conséquences se font encore sentir aujourd'hui, avec de nombreux cancers et des malformations de naissance au Vietnam, ainsi que des séquelles diverses chez nombre d'anciens combattants américains», rapporte Le Monde.

Au milieu des années 1980, Monsanto et Dow Chemicals ont été condamnés à verser 180 millions de dollars à un fonds de compensation destiné aux soldats. Il y a trois ans, 39 vétérans sud-coréens ont encore été dédommagés, après quatorze ans de procédure.

Les années 1960 sont aussi le début de la conversion de la firme d’une entreprise chimique en une entreprise tournée vers l’agriculture et spécialisée dans les engrais. 1960 est en quelque sorte la deuxième naissance de la société, qui a d’ailleurs effacé sur son site toute trace de son existence entre 1901 et 1960. Cette conversion prendra toute son ampleur dans les années 1970, avec le lancement du Roundup, présenté comme «biodégradable» et «bon pour l'environnement».


Certains se souviennent peut-être de la publicité qu’en faisait Monsanto, avec le chien Rex: «Roundup ne pollue ni la terre ni l'os de Rex», clamait le spot. Depuis, plusieurs études concordantes ont montré que le glyphosate est responsable de malformations fœtales. Il est par ailleurs classé cancérogène probable par l'OMS et considéré comme un perturbateur endocrinien par le ministère de la Santé. Monsanto a été condamnée deux fois, aux Etats-Unis et en France, pour publicité mensongère.

La conversion en firme biotechnologique

Après trente années dédiées à l’agriculture conventionnelle, et alors que le brevet sur le glyphosate s’apprête à expirer, Monsanto va amorcer un nouveau stade de sa mutation en se lançant dans les biotechnologies. En 1982, «les scientifiques de Monsanto sont les premiers à opérer une modification génétique sur une cellule de plante», clame le site de la firme.

Elle lance en 1994 son nouveau produit, le «Posilac», une hormone de croissance injectée aux vaches pour augmenter leur production laitière. «L'hormone entraîne des mammites, des inflammations de la mamelle, qui contraignent les éleveurs à traiter leurs vaches avec des antibiotiques, dont on retrouve ensuite la trace dans le lait. Ce produit miracle est aujourd'hui interdit partout, sauf aux Etats-Unis», raconte Le Monde. Monsanto déploie toute son énergie pour faire taire les journalistes et chercheurs qui veulent révéler ces dangers, et notamment sur Fox News.

Les années 1990 sont aussi les années de développement de nombreux OGM: le soja génétiquement modifié Roundup Ready, le colza Roundup Ready et le coton Roundup Ready sont lancés sur le marché. La fin de la décennie et les années 2000 sont émaillés de scnadales liés à ces organismes. Des résistances se développent sur le coton Bollgard, qui sécrète une toxine microbienne (Bt) censée stopper les insectes nuisibles au coton. «Les effets négatifs du coton Bollgard au Bt ont été plus rapides que prévu, au point que Monsanto et ses partenaires ont dû retirer du marché plus de 2 millions de tonnes de semences de coton transgénique et verser des millions de dollars pour dédommager les cultivateurs du sud des Etats-Unis», écrit The Ecologist.

Monsanto est aussi accusée de piller le vivant. L’Inde se lance dans la bataille judiciaire après avoir découvert, en 2011, qu’une aubergine génétiquement modifiée de Monsanto a été produite à partir de variétés locales.

Aujourd’hui, les annonces sur un éventuel rachat du géant vert et de ses 22.500 employés, signe peut-être la fin d’une époque. En 2015, les surfaces cultivées dans le monde avec les semences de Monsanto ont diminué. «Pour le roi des OGM, l’ambiance n’est pas à l’euphorie», estimait Le Monde dans un article récent:

«La consolidation, quand elle atteint ces niveaux, est toujours le signe d’un marché en repli, qui cherche, dans l’effet de taille et l’élimination des rivaux, la solution à ses problèmes de croissance, et peut-être de réputation.»

Aude Lorriaux Journaliste

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