Monde

Pourquoi Donald Trump attire tant de fans violemment antisémites

Claire Levenson, mis à jour le 20.06.2016 à 15 h 05

Sur Twitter, les juifs qui critiquent Trump sont harcelés par des trolls antisémites et le candidat républicain reste silencieux.

Graffiti représentant de manière caricaturale le candidat républicain Donald Trump sur un mur de Barcelone, le 7 juin 2016 | JOSEP LAGO/AFP

Graffiti représentant de manière caricaturale le candidat républicain Donald Trump sur un mur de Barcelone, le 7 juin 2016 | JOSEP LAGO/AFP

En mars, la journaliste conservatrice Bethany Mandel a écrit un article intitulé «Depuis que je tweete sur Trump, j’ai tellement d’ennemis antisémites que j’ai dû acheter un revolver»Dans le journal The Forward, elle raconte que, depuis qu’elle a critiqué les fans de Trump sur Twitter après la primaire républicaine de Caroline du Sud, des fans néonazis du milliardaire lui ont dit, entre autres, qu’elle «méritait le four». Elle a reçu des menaces de mort sur Facebook et porté plainte.

En février, elle avait tweeté: «Je n’ai jamais autant reçu de tweets antisémites que depuis l’ascension de Trump.»

Ben Shapiro, un autre journaliste juif anti-Trump, a également été obligé de porter plainte. Il expliquait à Bethany Mandel «[avoir] reçu plusieurs menaces de mort et [dormir] avec un fusil près du lit». Après avoir quitté le site conservateur Breitbart, qu’il jugeait trop pro-Trump, Shapiro avait été visé par un torrent de haine antisémite. Sur Twitter, des trolls lui ont souhaité de finir dans une chambre à gaz avec sa femme et ses enfants.

Cibler les juifs sur Twitter

Plus récemment, Julia Ioffe, qui a écrit un article dans GQ sur Melania Trump, a déposé plainte, après un déluge de posts violents censés venger Trump. Pour l’occasion, les fans du candidat républicain ont ressorti les pires caricatures antisémites des années 1930 et ont même utilisé Photoshop pour poster des images de la journaliste avec une tenue de prisonnier de camp de concentration.

Le dernier cas en date est celui de Jonathan Weisman, un journaliste du New York Times, qui se fait insulter par des néonazis depuis qu’il a retweeté un article sur Trump intitulé «Voici comment le fascisme arrive en Amérique». Dans un éditorial, il a expliqué qu’il préférait retweeter les insultes pour conserver cette «base de données de la haine». Le seul message qu’il a envoyé à Twitter pour se plaindre est une image de lui décapité.

Les trolls néonazis ont même mis en place un signal pour cibler les juifs sur Twitter. Il s’agit d’encadrer le nom de la personne avec plusieurs parenthèses

Il y a eu de nombreux autres cas, comme Jake Tapper de CNN, Jeffrey Goldberg de The Atlantic et John Podhoretz de Commentary. Ce dernier expliquait dans The Daily Beast que la rhétorique de Trump sur le politiquement correct a «libéré des forces obscures». Les trolls néonazis ont même mis en place un signal pour cibler les juifs sur Twitter. Il s’agit d’encadrer le nom de la personne avec plusieurs parenthèses. Plusieurs journalistes, dont Jeffrey Goldberg de The Atlantic, ont depuis ajouté ces signes autour de leurs noms sur Twitter pour se moquer des trolls.

«Mon nouveau tatouage.»

Dynamiser les jeunes d’extrême droite

Si Donald Trump, dont la fille Ivanka s’est convertie au judaïsme, n’a pas lui-même fait de déclarations antisémites, son discours xénophobe (particulièrement sur les Mexicains et les musulmans), nationaliste («L’Amérique d’abord» est son slogan de politique étrangère) et parfois complotiste plaît beaucoup à certains groupes suprémacistes blancs:

«À la différence des commentaires antimusulmans, l’antisémitisme n’est pas explicite dans la campagne de Trump, explique le journaliste Yair Rosenberg, qui écrit pour le magazine juif Tablet. Mais son discours contre l’intelligentsia politique et son adhésion à certaines théories du complot, l’idée qu’il y a un réseau obscur d’intérêts puissants et maléfiques, cela plaît beaucoup aux antisémites, et ils affluent donc vers lui.»

Le complotisme de Trump était particulièrement virulent en 2011 et 2012, lorsque le milliardaire a passé des mois à dire que Barack Obama était un musulman né au Kenya. Il a aussi insinué que le père de Ted Cruz était peut-être complice dans l’assassinat de John F. Kennedy, que les vaccins pouvaient causer l’autisme et que des milliers de musulmans du New Jersey avaient célébré les attentats du 11-Sseptembre.

Ce discours qui va à l’encontre des faits historiques et scientifiques attire les militants à la marge qui pensent que Washington, les médias et Wall Street sont de vastes escroqueries. Parmi eux, beaucoup sont des suprémacistes blancs violemment antisémites et racistes. Comme le résumait le journaliste Ben Shapiro dans National Review«le trumpisme engendre le conspirationnisme et le conspirationnisme engendre l’antisémitisme».

Ces fans antisémites de Trump font partie d’un mouvement identifié sous le nom de «droite alternative» (ou «alt right» en anglais). Il s’agit d’un agrégat diffus de jeunes d’extrême droite en rebellion contre l’establishment républicain et qui agissent surtout sur internet. Ils existaient avant Trump mais ont été dynamisés par sa campagne. Un des comptes Twitter du mouvement a pour photo de bio un portrait de Marion Maréchal-Le Pen. On peut y lire quotidiennement des messages racistes et antisémites, comme celui-ci, censé décrire l’Amérique idéale en cinq mots: «Donald Trump expulse toutes les personnes à la peau foncée.»

Suprémacistes blancs de l’ère internet

Comme l’explique Rosie Gray dans Buzzfeed, les militants de l’«alt-right» sont un peu les suprémacistes blancs de l’ère internet et ils utilisent le hashtag #altright pour regrouper leurs commentaires racistes, antisémites et homophobes.

Le journaliste Yair Rosenberg, qui tweete beaucoup sur l’antisémitisme, explique qu’avant la campagne de Trump les insultes antisémites à son égard venaient surtout de personnes violemment anti-Israël, mais que, ces derniers mois, les trolls néonazis et suprémacistes blancs étaient devenus plus actifs sur Twitter.

C’est aussi l’impression de Josh Marshall, le rédacteur en chef du site Talking Points Memo, qui a récemment tweeté:

 «L’ascension de Trump a radicalement fait augmenter les commentaires antisémites contre les juifs sur Twitter, et pas seulement les critiques hyper agressives d’Israël et du sionisme. Plutôt le style “sale youpin, retourne à Auschwitz”.»

Les supporters de Trump sont également virulents au-delà d’internet: pendant des meetings politiques, certains ont hurlé des insultes racistes, tapé des militants noirs, et crié «Sieg Heil»

Le trumpisme engendre le conspirationnisme et le conspirationnisme engendre l’antisémitisme

Ben Shapiro, dans National Review

Pendant sa campagne, Trump a même retweeté un post venant de @whitegenocide, un compte Twitter obsédé par l’idée d’un «génocide blanc» dans une Amérique multiculturelle. Le post en question n’est qu’une photo ridiculisant Jeb Bush mais il n’est pas anodin qu’un candidat retweete un compte avec un tel nom. 

Profiter de la colère

Si les hommes politiques ne peuvent être tenus entièrement responsables des actions de leurs supporters, Trump est particulièrement ambigu. En février, le candidat a reçu le soutien de David Duke, l’ancien leader du Ku Klux Klan, mais Trump a tergiversé avant de le condamner clairement, commençant par dire qu’il ne connaissait pas David Duke, pourtant une des personnalités racistes et antisémites les plus célèbres des État-Unis.

En mai, un journaliste de CNN a également demandé à Trump s’il condamnait ses fans qui avaient harcelé la journaliste Julia Ioffe avec, entre autres, des caricatures antisémites violentes. «Oh je ne suis pas du tout au courant de ça. Vous voulez dire mes fans?» avait répondu le milliardaire.  Lorsque le journaliste avait de nouveau demandé s’il avait un message pour ses supporters, Trump avait répondu: «Je n’ai pas de message pour les fans... Une femme a écrit un article plein d’inexactitudes.»

Cette attitude avait été immédiatement saluée par le site néonazi Daily Stormer, où avait été publié un texte intitulé «Le glorieux leader Donald Trump refuse de dénoncer l’armée des trolls de Stormer».

Plutôt qu’essayer de calmer ses fans, Trump préfère tenter de profiter de leur colère pour ses gains politiques, son message principal étant qu’à l’inverse des autres politiciens il est contre le «politiquement correct»:

«Il ne veut pas clairement condamner ses adeptes antisémites car cela serait nuisible à sa marque politique, explique Yair Rosenberg. La spécificité de son style est de dire des choses choquantes et de ne jamais s’excuser. Ce refus de condamner dynamise encore plus ses fans extrémistes.» 

Claire Levenson
Claire Levenson (142 articles)
Journaliste
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