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Pour être heureux, oubliez-vous!

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 10.06.2016 à 17 h 32

Plusieurs essais récents tentent de détruire la croyance la plus partagée de ce début de siècle: celle selon laquelle la voie vers le bonheur serait introspective et individuelle.

«Le syndrome du bien-être», Carl Cedeström et André Spicer, édition L'Échappée.

«Le syndrome du bien-être», Carl Cedeström et André Spicer, édition L'Échappée.

De nos états de conscience les plus troubles à la régulation de l'écosystème bactérien de nos intestins, la quête du bien-être qui nous obnubile est-elle en train de tourner au cauchemar? C’est l’hypothèse avancée par Carl Cedeström et André Spicer, deux professeurs d’économie, l’un Suédois et l’autre Néo-zélandais –ce qui leur donne une certaine autorité en la matière– dans un essai sarcastique paru en avril, Le syndrome du bien-être.

Les deux auteurs se demandent pourquoi «bien se nourrir est devenu une activité qui confine à la paranoïa», pourquoi la méditation pleine conscience et la gym sont prescrits aux cadres dirigeants sur encouragement (voire injonction) des DRH, ce qui motive les adeptes de la quantification de soi qui mesurent et enregistrent leurs moindres activités physiques, ou encore comment la pratique du sport amateur s’est transformée en une gestion de l’hygiène de vie jadis réservée aux athlètes olympiques. Derrière ces nouvelles obsessions, il y a autant de méthodes diverses que de modes, et un rayon de librairie qui s'étoffe de jour en jour, mais une même aspiration fondamentale: se conformer à la nouvelle «obligation d’être heureux» et de s’occuper de soi.

Carl Cedeström et André Spicer, les deux jeunes auteurs plutôt bien portants du Syndrome du bien-être, ici à Paris en mai 2016 lors de la présentation de leur livre.

C’est précisément ce paradoxe qui justifie l’inquiétude des auteurs.

«Le bien-être n’apparaît plus comme un idéal auquel nous pouvons librement choisir d’aspirer, mais bien comme un impératif moral qui a fini par se retourner contre nous.»

Pour les auteurs du Syndrome du bien-être, le meilleur indice que celui-ci n’est plus une option personnelle mais s’est mué en morale se lit d'ailleurs dans la culpabilité attachée aux comportements «déviants». Ce n’est plus la sexualité qui fait l’objet de réprobations et fait naître la culpabilité, mais plutôt les atteintes au capital physique comme le fait de fumer, de boire, de manger gras ou sucré, de ne pas faire d’exercice ou d’être confronté à des idées négatives alors qu’on devrait se sentir bien, s’aimer soi-même et être à l’écoute de ses émotions…

Le poids de l’injonction au bonheur est trop lourd

Si accéder au bien-être relève du choix, alors l'échec est aussi de notre responsabilité

Carl Cedeström et André Spicer s'inquiètent, à la suite d’une longue lignée d’auteurs critiques des dérives de l’individualisme radical, d'un paradoxe apparent de la recherche frénétique de l'état de bien-être: «loin de produire les effets bénéfiques vantés tous azimuts», cet investissement dans notre moi profond «provoque un sentiment de mal-être et participe du repli sur soi.»

Il expliquent pourquoi.

«Le syndrome du bien-être résulte pour une grande part de la croyance selon laquelle nous sommes des individus autonomes, forts et résolus, qui devons nous efforcer de nous perfectionner sans relâche. Or c'est précisément le fait d'entretenir cette croyance qui entraîne l'émergence de sentiments de culpabilité et d'angoisse.»

Un étrange phénomène de rétroaction s'est mis en marche: l’anxiété augmente à mesure que les professionnels censés nous en débarrasser se multiplient. Rien de surprenant dans la mesure où la mécanique de la quête du bien-être et de ses médiateurs consiste à rendre le client, le lecteur, l’auditeur, le coaché ou le patient «responsable de son propre bonheur» et donc, comme mécaniquement, de son échec à y parvenir.

«Le revers de la médaille est que celui-ci doit dorénavant se sentir coupable chaque fois qu’un problème survient dans sa vie: rupture amoureuse, perte d’emploi ou maladie grave. Accéder au bonheur relèverait donc d’un choix: le nôtre, et, par extension, engagerait notre responsabilité. Par ce qu’elle comporte de déplaisant, une telle prise de conscience ne peut que faire naître un sentiment d‘intense anxiété chez l’individu.»

Ce «syndrome du bien-être» est le nom que le duo donne à l’un des phénomènes les plus dévastateurs du versant sombre de l’individualisme contemporain, formulé en ces termes par Jean-Pierre Le Goff dans son dernier essai, Malaise dans la démocratie:

«Le rapport que l’individu entretient avec lui-même est marqué par une construction de soi censée ne devoir rien à personne et se déploie sous le double registre paradoxal de la recherche de la “performance sans faille” et de la réconciliation harmonieuse avec le monde, les autres et soi. D’un côté, l’individu se doit d’être performant dans tous les domaines et de plus en plus tôt dans son parcours de vie; de l’autre, il est à la recherche d’une image apaisée et pacifiée de lui-même et du monde qui lui procure sagesse et repos.» 

Ces différents auteurs approfondissent une piste ouverte à la fin des années 1970 par Christopher Lasch qui, dans son étude de la personnalité narcissique américaine, a montré que «la haine et la fascination de soi (sont) les deux faces d’une même pièce». C’est la fameuse «fatigue d’être soi» identifiée par Alain Ehrenberg, état de détresse qui naît du sentiment de ne pas être à la hauteur de l’injonction à devenir soi-même. Comme le reformulent Cederström et Spicer, «face à la tyrannie du choix, nous perdons nos moyens», qu’il s’agisse de choisir un fromage au supermarché, un métier ou un partenaire pour la vie: «Ayant à faire un choix entre leurs multiples moi potentiels, il devient plus facile de comprendre pourquoi l’homme et la femme contemporains sont rongés par l’anxiété.» Ou comme le formule Le Goff, «un tel modèle intériorisé de la performance engendre un stress permanent et la sourde crainte de ne jamais pouvoir “être à la hauteur”».

Une quête vouée à l’échec

Il est important de rappeler que le «syndrome du bien-être» ne s’attaque pas aux activités concernées ni à ceux qui les pratiquent, qu’il s’agisse de yoga, de botanique ou de régime sans gluten: les auteurs déplorent plutôt que ces activités soient «reconverti[es] en méthodes innovantes» pour améliorer notre employabilité, gérer notre carrière, maximiser nos capacités de concentration, nous conformer à une morale hygiéniste et à une vision publicitaire et donc inatteignable du bonheur.

En bons marxistes, les auteurs voient dans cet investissement du corps et ce repli sur soi «des solutions séduisantes et auxquelles de plus en plus de gens ont recours pour ne plus avoir à se préoccuper du monde qui les entoure.» Le syndrome du bien-être serait l'autre nom de l'effondrement des espoirs collectifs de changement social, un tournant associé aux désillusions politiques et au refuge dans les pratiques new age de la génération des années 1970.

Pendant ce temps, qu’advient-il du reste de la population qui ne peut pas se payer le luxe de boire des smoothies frais tous les matins ou de prendre des cours particuliers de yoga?»

Carl Cederström et André Spicer, Le syndrome du bien-être

Si cet égoïsme pouvait au moins les rendre heureux, on pourrait en discuter. Selon les chasseurs de mythes du «syndrome du bien-être», il n’en est rien. Et pour cause. Ce n’est pas parce qu’on décide de devenir indifférent aux pressions du monde extérieur que celui-ci nous laisse tranquille en retour. C’est pourquoi vouloir gérer le mal-être au travail par la pratique de la méditation, comme cela est encouragé dans certaines entreprises, risque d’entraîner de grandes désillusions. Ces méthodes «ne traite[nt] jamais le stress, l’angoisse ou la dépression comme des troubles résultant de [notre] cadre de travail […] Si nous éprouvons du stress parce que nous croulons sous le travail, ou si nous ne sommes pas rassurés quant à l’issue du prochain plan de restructuration de notre entreprise, nous n’avons qu’à chasser toutes nos pensées négatives, respirer profondément et nous concentrer sur nous-mêmes. Et le tour est joué!», moquent-ils à propos des guides de conduite de développement personnel, qui placent l’individu souverain et sa volonté toute puissante au centre de la vie sociale.

Cette évolution est d’autant plus cynique que, plus le marché du travail se précarise, plus il semble que le «jargon positif» qui valorise l’authenticité, la créativité et l’individualité au travail se popularise dans les entreprises, les cabinets de recrutement, les livres de management sur le bonheur et même les agences de recherche d’emploi. Plus vulnérable que jamais sur un marché incertain ou le travail est en rareté, les salariés doivent «dissimuler leurs peurs et renvoyer en permanence une image positive d’eux-mêmes.»

Le refuge vers le bien-être est pour ces auteurs un comportement de fuite, un comportement qui assume son désintérêt souverain de tout ce qui l'entoure:

«Pendant ce temps, qu’advient-il du reste de la population –sous-entendu celle qui ne peut pas se payer le luxe de boire des smoothies frais tous les matins, de faire appel aux services d’un coach minceur ou de prendre des cours particuliers de yoga?»

Sortir de sa boîte crânienne

La solution d’un retour au politique ne convaincra néanmoins que ceux qui ne l’ont jamais quittée, c’est à dire désormais une minorité des lecteurs engagés dans des mouvements sociaux collectifs. A l’heure où les médias font remonter une pléthores d’envies de changement, on ne peut nier que c’est à partir de l’individu et de sa «quête de sens» qu’une alternative à ce système néfaste d’autonomie sans marge de manœuvre doit être trouvé.

Une telle vision alternative du bien-être est enseignée par exemple le philosophe Matthew B. Crawford dans son dernier livre, Contact, comment nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. L’essai de Crawford reprend la balle au bond et propose d’aller au-delà du constat désenchanté qu’il partage avec les auteurs du Syndrome du bien-être.

Crawford dresse le même constat que les auteurs du Syndrome du bien-être, il a lu lui aussi les auteurs qui ont diagnostiqué l’épuisement de l’individu autonome. Pour lui, le sujet autonome «vit dans une relation de maîtrise créative par rapport à un monde qu’il projette», un monde que «nous avons du mal à appréhender (…) en tant qu’entité ayant une réalité propre», à force de s’être entendu dire que la réalité extérieure était quantité négligeable (sinon pure fiction) et pouvait se plier à notre volonté. Une conception qui découle de l’idéal d’émancipation issu de la philosophie des Lumières, un mode de pensée qui a libéré les individus des tutelles extérieures, mais qui désormais se retourne contre lui et qui dans le contexte actuel constitue «une invitation au narcissisme» voire à l'autisme. C’est ce qu’exprime beaucoup mieux que sa traduction le titre original, «The World Beyond Your Head», littéralement, «le monde situé au-delà de votre boîte crânienne». Crawford entame une passionnante enquête d'histoire des idées, qui suit l'évolution de l'idée d'autonomie chez les penseurs américains, obsédés par l'idée d'authenticité et de «self-reliance» (le fait de ne se reposer que sur soi). Un programme politique et moral pour lequel «tout ce qui se passe à l'extérieur de notre boîte crânienne est perçu comme une source potentielle de non-liberté, et donc une menace contre le moi».

Selon Crawford, le monde extérieur et l'existence d'autrui jouent «un rôle purement négatif dans nos efforts pour appréhender le réel et parvenir à l'indépendance intellectuelle.» Le philosophe s'attache à démonter minutieusement cette conception libérale de l'individu dans son essai. L'auteur, qui a quitté la vie d’analyste dans un think tank pour se consacrer à la mécanique moto, a poussé très loin la réflexion sur les vertus du travail manuel à une époque qui voit dans le travail abstrait et la manipulation de symboles le stade supérieur de l’épanouissement individuel. Il montre dans les chapitres de Contact pourquoi les facteurs d’orgues baroques, les cuisiniers et les sportifs proposent des chemins d’épanouissement plus concrets que tous les préceptes du développement personnel thérapeutique, qui ne font qu'enfermer l'individu dans son mal-être et ses insuffisances, et l'égarent dans un vaste mensonge dont la conséquence est l'isolement moral.

Le conseil de Crawford est donc de sortir de soi, de renoncer à se considérer comme l'unité de valeur de la société, pour oser se fondre dans un rapport avec l'altérité. En apprenant un langage musical ou un code linguistique, chacun se déploie à l'intérieur de limites concrètes et extérieures à l'individu, dans des «gabarits culturels qui canalisent nos énergies», de sorte qu'opposer individualisme et conformisme, autonomie et autorité extérieure, n'a plus guère de sens. «Mieux encore, écrit-il: pour être créatif, il faut justement être fortement enraciné dans une communauté» de pratiquants, soutient Crawford en prenant l'exemple des traditions esthétiques et musicales. Il nous convainc que c’est en buttant contre une entité extérieure à nous-mêmes qui offre une résistance (un autre être humain, une discipline artistique ou toute structure qui résiste à notre sentiment de toute-puissance) que l’homme peut se sentir, sinon heureux, à tout le moins présent et fonctionnel dans le monde qui l’entoure. A moins que son livre ne soit le stade ultime de la littérature de quête du bien-être…

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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