Science & santé

Pourquoi la greffe de pénis est en train de prendre

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.05.2016 à 14 h 29

Les États-Unis viennent d’annoncer leur première transplantation pénienne. C’est la troisième au monde. Qui peut être concerné par cette prouesse chirurgicale? Les candidats potentiels sont plus nombreux qu’on pourrait l’imaginer.

Greffe de pénis | Brownpau via Flickr CC License by

Greffe de pénis | Brownpau via Flickr CC License by

C’est une nouvelle frontière de la chirurgie, aux confins de la transplantation, de la sexualité et de la symbolique: la greffe pénienne effectuée avec un greffon étranger. On ne compte, pour l’heure, que trois tentative à travers le monde: l’une chinoise, l’autre sud-africaine, la dernière américaine. La première, techniquement réussie a ensuite été refusée par le greffé. La deuxième a été un vrai succès. On attend les suites de la troisième, pratiquée les 8 et 9 mai Massachusetts General Hospital de Boston.

À elles trois, ces interventions correspondent aux trois indications principales d’une telle transplantation: un accident, une infection (après circoncision), un cancer (du pénis). D’autres indications existent concernant notamment les personnes souhaitant un changement de genre incluant une modification de leurs organes génitaux.

Première tentative sur le continent américain, la greffe pratiquée aux États-Unis a été largement médiatisée, le New York Times donnant de nombreux détails, de même que l’établissement hospitalier de Boston. Dirigée par les Drs Curtis L. Cetrulo, Jr. , et Dicken SC Ko, l’intervention a duré une quinzaine d’heures. Elle a été pratiquée chez Thomas Manning, 64 ans, de Halifax, qui souhaitait qu’une large publicité soit faite sur son cas pour briser les tabous sur le sujet et, autant que faire se peut, aider les personnes directement concernées. Cet homme avait du subir une très large pénectomie en 2012 du fait d’une tumeur maligne du pénis.

Un triple objectif

Il s’agit là d’une maladie excessivement rare, survenant le plus souvent entre 60 et 70 ans. Son incidence, estimée à 1 pour 100.000 hommes en moyenne, varie toutefois selon les pays, l’hygiène et les habitudes sexuelles. La circoncision pratiquée avant la puberté semble pouvoir jouer un rôle préventif. Le traitement de la tumeur primitive est le plus souvent chirurgical plus ou moins associé à une chimiothérapie. Un autre patient américain de la même équipe médicale, dont le pénis a été détruit par brûlure dans un accident de la circulation, va être opéré dès qu’un greffon compatible sera disponible.

On ne parle pas souvent de ces blessures génito-urinaires. Celles-ci sont aussi dévastatrices que tout autre traumatisme qu’un soldat peut subir

Les auteurs de la tentative américain précisent que leurs trois objectifs sont le rétablissement d’une apparence normale, d’une fonction urinaire et, autant que faire se pourra, d’une fonction sexuelle. On sait que la perte ce cette dernière après amputation peut avoir de redoutables conséquences psychologiques.

En décembre dernier des chirurgiens américains du centre hospitalier universitaire de Johns Hopkins (Baltimore) annonçaient qu’ils se préparaient à pratiquer une première greffe de pénis; la première d’une série de soixante, toutes pratiquées chez des militaires amputés au niveau des parties génitales lors des combats. Cette première devait concerner un soldat blessé en Afghanistan, a indiqué le centre hospitalier universitaire Johns Hopkins. Denise Grady, dans le New York Times, donnait alors de nombreux détails et le Washington Post évoquait la dimension psychologique de cette chirurgie.

Blessures de guerre

Les chiffres officiels du Pentagone font état, entre 2001 et 2013, de 1.367 militaires américains déployés en Irak et en Afghanistan ayant été victimes des blessures aux parties génitales.

«On ne parle pas souvent de ces blessures génito-urinaires, observait le Dr. W. P. Andrew Lee, chef du service de chirurgie reconstructive du Johns Hopkins, dans le  New York Times. Ces blessures sont aussi dévastatrices que tout autre traumatisme qu’un soldat peut subir.»

Peut-être même plus. Le chirurgien évoque notamment «le retour de jeunes hommes dans la vingtaine avec la région du pelvis totalement détruite».

«Soulager la souffrance et le désespoir»

Comme leurs confrères de Boston (qui sont in fine passés à l’acte les premiers), les chirurgiens de Johns Hopkins précisaient espérer pouvoir rétablir la fonction urinaire mais aussi les «sensations» et la capacité d’avoir des rapports sexuels quelques mois seulement après les interventions.

L’équipe de Boston entend, pour sa part, parfaire sa technique chez des patients civils avant de passer aux interventions chez des militaires émasculés, souvent très jeunes –et «qui ne peuvent même pas uriner debout». Quant au ministère américain de la Défense, il explique ne guère souhaiter que les militaires blessés soient pris en charge avec des techniques non éprouvées. Il faut ici compter avec la longueur des traitements anti-rejets chez de jeunes greffés.

«Nous espérons que ces techniques de reconstruction nous permettront de soulager la souffrance et le désespoir de ceux qui ont subi des blessures génitales dévastatrices et qui sont souvent tellement découragés qu’ils envisager de mettre un terme à leur existence», a déclaré le Dr Cetrulo. Il a aussi souligné la part due, ici, au don d’organe (prélèvement post-mortem) et salué les proches qui ne ce sont pas opposés au prélèvement du greffon.

Les précédents

La bibliographie chirurgicale ne fait état que de deux autres greffes de pénis. La précédente a été pratiquée fin 2014 en Afrique du Sud. Le greffé, 21 ans, avait été victime d’une grave infection survenue après une circoncision. L’intervention avait été pratiquée pendant près de neuf heures par des spécialistes de l’université de Stellenbosch et de l’hôpital Tygerberg. Le greffon avait été prélevé sur un cadavre, toutes les règles éthiques ayant été respectées. L’un des chirurgiens, le Dr Andre Van der Merwe, spécialistes des transplantations rénales, avait alors déclaré que les difficultés rencontrées, tenaient notamment au diamètre des vaisseaux sanguins.

Les greffes de pénis avec donneur ne posent sans doute pas de problème technique mais des questions psychologiques majeures

À la différence des États-Unis, la principale indication de ces greffes sera la réparation des conséquences désastreuses de circoncisions rituelles pratiquées en dehors de toutes les règles d’hygiène et conduisant à des infections suivies d’amputations péniennes. La circoncision –rituelle– du receveur avait été pratiquée quand il avait 18 ans et donc déjà sexuellement actif. L’ablation-mutilation qui avait suivi avait concerné la quasi-totalité de son pénis. Le jeune homme a été informé des contraintes concernant le traitement immunosuppresseur qu’il devra suivre. Contrairement à leurs confrères américains, les chirurgiens sud-africains avaient attendu trois mois avant de communiquer.

Besoins méconnus

Fin 2014, ils estimaient qu’une période de deux ans serait nécessaire pour que leur patient retrouve la plénitude de ses fonctions génitales. Ses sensations antérieures n’étaient alors pas pleinement revenues mais il pouvait néanmoins uriner, avoir des érections et atteindre l’orgasme. Trois mois plus tard, on apprenait que le greffé serait père avant la fin de l’année.

Les chirurgiens  soulignaient les besoins méconnus qui peuvent exister dans ce domaine, dans leur pays mais aussi partout où la pratique de la circoncision n’est pas effectuée dans le respect absolue des règles hygiéniques.

La circoncision traditionnelle, par ablation à vif du prépuce, a généralement lieu à la fin de l’adolescence dans plusieurs cultures sud-africaines. Les accidents infectieux, aux conséquences parfois mortelles, ne sont pas rares.

Rejet psychologique

La première allogreffe pénienne avait  été pratiquée  en septembre 2005 par le Pr Weilie Hue et son équipe, du département d'urologie de l'hôpital de Guangzhou. Les auteurs avaient ensuite résumé leur travail en 2007 dans la revue European Urology. L’intervention n’avait alors duré que sept heures. Le greffé, 44 ans,  avait été victime d'une amputation du pénis quelques mois auparavant lors d'un accident de la circulation. Le prélèvement du greffon avait été effectué chez un  homme de 22 ans, en état de mort cérébrale.

L'intervention réalisée sous microchirurgie avait consisté à faire une anastomose minutieuse entre les veines, les artères, les nerfs, l'urètre et les tissus du greffon et du receveur. Dix jours plus tard, l’intervention avait toutes les apparences du succès: cathéter est retiré, peau en cours de cicatrisation, patient pouvant uriner normalement et sous traitement immunosuppresseur.

 «Au quatorzième jour postopératoire, rapporte l'équipe chirurgicale, en raison de sévères problèmes psychologiques du bénéficiaire de la greffe et de sa femme, le pénis transplanté a dû être retiré, à notre grand regret. L'analyse anatomique a confirmé qu'il n'y avait eu aucune réaction de rejet.» 

Aux différentes indications connues, il faut ajouter les demandes formulées par certaines personnes transgenres

Symbolique identitaire

«En cas d'émasculation, des autogreffes peuvent être parfois effectuées ou encore des reconstructions, expliquait alors, dans Le Figaro, le Pr François Richard, chef du célèbre service d'urologie du groupe hospitalier Pitié-SalpêtrièreLes greffes de pénis avec donneur ne posent sans doute pas de problème technique mais des questions psychologiques majeures.» Le Dr Martine Perez ajoutait alors: «Quoi qu'il en soit, les greffes de pénis ne connaîtront sans doute pas un grand développement, l'organe ne pouvant être réduit à sa fonction, mais s'inscrivant dans toute une symbolique identitaire.»

S’il est clair que l’organe ne peut, ici, être réduit à ses fonctions, le développement de cette nouvelle intervention chirurgicale pourrait, de même que les greffes d’utérus, connaître un développement plus important que ne l’imaginait Le Figaro il y a dix ans. Aux différentes indications connues, il faut ajouter les demandes formulées par certaines personnes transgenres souhaitant pouvoir bénéficier d’une modification anatomique de leur identité –des interventions qui pourraient, dans certains cas, être une source de greffons.

Dans tous les cas il apparaît que la solidarité inhérente au don et la maîtrise de la gestuelle chirurgicale n’ont aucun sens si elles ne sont pas étroitement associées à une prise en charge psychologique d’une particulière complexité.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte