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Turquie: dans la tête d'Ahmet Davutoglu, le vizir déchu

Ariane Bonzon, mis à jour le 24.05.2016 à 0 h 36

Le Premier ministre turc, qui avait négocié avec l'UE l'accord sur les réfugiés, a été victime de sa rivalité avec le président Erdogan.

Une effigie d'Ahmet Davutoglu lors du congrès de l'AKP à Ankara, le 22 mai 2016. ADEM ALTAN / AFP.

Une effigie d'Ahmet Davutoglu lors du congrès de l'AKP à Ankara, le 22 mai 2016. ADEM ALTAN / AFP.

Il aura tenté le tout pour le tout, mais il a échoué. Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu n’a pas réussi à affirmer son pouvoir exécutif face au président Erdogan. Et il s’en va comme il est venu: par la seule volonté du «Sultan», dont l’un des fidèles d’entre les fidèles, l’ex-ministre des Transports Binali Yildirim, élu dimanche 22 mai à la tête du Parti de la justice et du développement (AKP), formera le prochain gouvernement.

Peut-on pour autant faire d’Ahmet Davutoglu un démocrate? Non, selon Jean-Baptiste Le Moulec, spécialiste de la Turquie à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence: «Face au mouvement de Gezi, en mai 2013, Davutoglu évoquait comme Erdogan et d’autres ténors du gouvernement AKP un complot étranger pour justifier la violence oppositionnelle. Et il a soutenu la chasse aux sorcières contre le mouvement Gülen [qualifié d’«État parallèle», ndlr]. La différence de conception du pouvoir entre Davutoglu et Erdogan dépend surtout de la nature de leur charisme respectif. La popularité de Davutoglu repose sur la légende d’intellectuel musulman éclairé passé à l’action politique, légende qu’il s’est lui-même construite.»

Et sur l’essentiel, l’ancien Premier ministre et le président se rejoignent car «il reste,  poursuit Jean-Baptiste Le Moulec, que les deux hommes ont été étroitement associés et qu’ils partagent une vision binaire, culturaliste, du monde, divisé entre musulmans et non musulmans».

De Konya à l’université du Bosphore

Né à Konya, dans un milieu ultra-conservateur, le jeune Ahmet, dont le père est enseignant, étudie dans un «lycéen anatolien» (anadolu lisesi). Comme tous les bons élèves qui fréquentent ces établissements assez sélectifs où l’on étudie en turc et en anglais, le jeune homme peut ensuite rejoindre une université stambouliote. Pour Ahmet Davutoglu, ce sera la prestigieuse Université du Bosphore, dont il sortira avec un doctorat.

Pourtant, jamais il ne s’est vraiment senti «chez lui» sur ce campus à l’américaine qui surplombe la côté européenne d’Istanbul. «Il n’était pas dans son élément dans cet environnement occidentalisé et kémaliste. Et durant ces années-là, il a acquis la conviction que tout était fait pour tromper les Turcs sur leur "véritable" identité», explique Jean-Baptiste Le Moulec. Nous ne sommes pourtant que dans les années 1980, mais déjà Ahmet Davutoglu édifie-t-il ses réseaux. Avec d’autres jeunes Anatoliens, pieux et conservateurs, il lance une Fondation qui, vingt ans plus tard, ouvrira sa propre université, à Uskudar, sur la rive asiatique d’Istanbul.

Et puis il choisit d’aller enseigner non pas à l’Ouest, aux Etats-Unis ou en Europe, mais à l’Est, à l’université islamique internationale de Kuala Lumpur, dont il revient en 1995. Parmi l’élite des pays émergents, Ahmet Davutoğlu est l’un des hommes politiques qui a le plus ouvertement exprimé le sentiment d’humiliation qu’éprouve le monde musulman à l’égard de l’Occident. Il est aussi celui qui en a le plus théorisé la revanche.

Pas un membre fondateur de l’AKP

Ahmet Davutoglu ne joue cependant pas un rôle essentiel dans la création, en 2001, du Parti de la Justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) ni même dans la définition de son programme.

«Au début, les formulateurs de la politique étrangère de l’AKP, ce sont Yasar Yakis [transfuge d’un parti de centre droit, ndlr] et Abdullah Gül, précise Jean-Baptiste Le Moulec, ce qui laisse supposer que cette ouverture de la Turquie vers l’Est, du reste annoncée par la normalisation des relations turco-syriennes à partir de 1999, serait advenue quelqu’ait été le ministre. En Turquie, la conviction qu’il fallait rééquilibrer ses relations entre Est et Ouest avait gagné du terrain parmi les experts de politique étrangère.»

Dans Profondeur stratégique (Stratejik Derinlik), publié en 2001, le professeur en relations internationales qu’est devenu Ahmet Davutoglu développe l’idée fondamentale selon laquelle la Turquie ne doit pas être au service des Américains et du bloc occidental, mais au centre d’un nouvel ensemble dont les Arabes et les Kurdes, qui sont avec les Turcs les trois grands acteurs de la civilisation islamique, seraient le pivot. Un projet qu’il espère mettre en branle grâce au développement économique et au soft power turc.

Dans les coulisses du pouvoir

Quand Abdullah Gül prend la suite de Yasar Yakis aux Affaires étrangères (2003-2007), Ahmet Davutoglu devient son conseiller. Il enseigne alors dans le département anglophone de l’Université de Marmara à Istanbul et écrit dans le quotidien pro-AKP Yeni Safak.

Les deux hommes ont beaucoup en commun: tous deux, originaires d’Anatolie, ont fait des études supérieures, possèdent une solide expérience de l’étranger, dans des pays musulmans, et sont proches des milieux de la banque et d’affaires. Ahmet Davutoglu a par exemple pour ami Murat Ulker, le numéro un de la biscuiterie turque, au neveu duquel il unit sa fille.

Quoiqu’animé d’une volonté d’autonomie à l’égard des Etats-Unis, le projet turc de Ahmet Davutoglu s’inscrit plutôt bien dans le cadre de la politique américaine de remodelage du grand Moyen-Orient décrété par George W. Bush. Ankara ne rechigne pas alors à se définir comme une source d’inspiration pour les pays arabes de la région. «Davutoglu est arrivé au bon moment , il a su exploiter une opportunité historique et formuler une doctrine», résume Jean-Baptiste Le Moulec.

Une communauté de fidèles

En mai 2009, c’est la consécration pour lui, avec son entrée au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan deux ans après qu’Abdullah Gül a accédé à la Présidence de la République. L’armée turque, qui avait fait de la politique internationale sa chasse gardée, est bâillonnée: le Premier ministre Erdogan a les coudées plus franches, il peut élargir sa sphère d’influence.

Aux Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu va enfin pouvoir appliquer ses idées selon lesquelles la Turquie est le seul sujet historique de l’espace ottoman, donc seule capable de procéder à la pacification de son ancien espace impérial. «Tout ce qui arrive dans les Balkans, dans le Caucase, au Proche-Orient est notre problème, dit-il dans un discours en date du 16 octobre 2009 à Sarajevo. Quand j’étais assis derrière mon bureau à Ankara, j’ai tracé un cercle de mille km de rayon autour de ce bureau. Il y a 23 pays. Tous appartiennent à notre famille et attendent quelque chose de nous.»

Le ministre a son club de «fans» qui va bien au-delà du camp islamo-conservateur. «Il est entouré d’une quasi-communauté d’universitaires et d’intellectuels qui partagent sa vision du monde et qui l’a soutenu jusqu’à son éviction. Lors de son ascension, ce soutien dépasse même largement ce cercle de fidèles. Des intellectuels de gauche comme de droite, "libéraux" comme islamo-nationalistes, des universitaires, des journalistes, des directeurs de think-tanks voient dans sa politique étrangère envers le monde arabe et ses ambitions "globales" une politique non seulement opportune mais attendue», explique Jean-Baptiste Le Moulec.

Leçon de géopolitique et de morale

Le 6 novembre 2009, Ahmet Davutoglu est reçu avenue Hoche à Paris à l’Académie diplomatique internationale, où il doit exposer la «politique de conciliation de la Turquie». Si le ton de son allocution est plutôt pédagogique, le contenu est nettement plus offensif et pas vraiment... conciliant. Devant un parterre d’invités triés sur le volet, le ministre turc des Affaires étrangères déroule sa conception du monde et dénonce l’impérialisme culturel occidental. «L’Europe est une partie du monde, pas le monde», conclut-il pour ceux qui n’auraient pas bien compris la leçon de morale géopolitique. Au fil des mois suivants, la politique régionale de la Turquie joue de plus en plus la partition de la mouvance des Frères musulmans sur fond de confrontation avec Israël.

Seulement voilà: il reste chez Ahmet Davutoglu quelque chose de la condescendance impériale de ses ancêtres ottomans vis-à-vis des Arabes qui prête mal au dialogue. En 2008, alors qu'il administrait une véritable leçon d’histoire de l’Irak à des chefs de tribus sunnites d’Irak, ces derniers se levèrent afin de le féliciter: tu es vraiment le meilleur des Arabes, lui dirent-ils avec humour, ce que le ministre turc et ses thuriféraires prirent au premier degré.

Erudit, celui que certains diplomates ont surnommé «l’Administrateur du royaume» ne parle pas l’arabe courant mais l’arabe coranique. Il connaît bien l’histoire du Moyen-Orient mais mieux encore celle des Balkans, où il se sent parfaitement à l’aise. Il lit l’actualité des relations turco-balkaniques au prisme du passé ottoman. Et on peut se demander si, au début surtout, Ahmet Davutoglu a bien réalisé que l’empire ottoman n’avait pas laissé que de bons souvenirs dans les pays qu’il avait dominés.

Surviennent les printemps arabes. Le chef de la diplomatie turque donne beaucoup de sa personne pour éviter la guerre civile en Syrie, avant de soutenir la rebellion armée. Il dénonce le coup d’Etat militaire en Egypte. Puis Ankara interrompt ses relations diplomatiques avec plusieurs pays de la région, au premier rang desquels la Syrie de Bachar el-Assad et l’Egypte du général Sissi. Les leaders des Frères musulmans syriens et égyptiens se réfugient en Turquie. La théorie du «zéro problème avec les voisins», à laquelle Ahmet Davutoglu est identifié, se transforme en un «zéro voisin sans problème».

Un Premier ministre qui fait de l’ombre

Elu président de la République au suffrage universel en 2014, Recep Tayyip Erdogan nomme Ahmet Davutoglu Premier ministre. Mais face à l’autocratisme grandissant de l’homme fort de Turquie et à son omniprésence, le «Hodja» commence à renâcler. Il ne cache pas son mécontentement quand le Président turc décide de présider lui-même le conseil des ministres. Et s’en démarque à plusieurs reprises, à propos de la campagne électorale de 2015 et de l’abandon des négociations avec les Kurdes du PKK…

Et puis voilà qu’en mars 2016, Bruxelles en fait son interlocuteur privilégié pour la gestion de la crise des réfugiés syriens et qu’Obama est prêt à le recevoir, début mai, alors que les relations de la Maison blanche avec le Président turc sont plus que tendues. Ahmet Davutoglu espère récolter les prébendes politiques de ses coups diplomatiques. Mal lui en prend: le président Erdogan lance une contre-offensive afin de le neutraliser.

Le comité national exécutif de l’AKP lui retire son autorité pour nommer les chefs de parti en province. Sur internet, et sous le pseudonyme de Pelican, un proche de Recep Tayyip Erdogan accuse l’encore Premier ministre de traîtrise et de conspiration contre le Président turc. L’admiration réciproque que l’«intellectuel» et le chef charismatique ont pu se vouer a définitivement laissé la place à la rivalité et à la méfiance.

Est-il fini?

Que s’est-il passé dans la tête de Davutoglu? A-t-il pensé que l’heure des choix était venue? Face à la «démocrature» mise en place par Erdogan, a-t-il voulu jouer le rôle du démocrate avant que la Constitution ne soit modifiée en faveur de ce régime présidentiel auquel Erdogan aspire?

Le calcul était mauvais, en tout cas. Dimanche 22 mai, le Congrès extraordinaire de l’AKP a donc élu un très proche de Recep Tayyip Erdogan pour succéder au «Professeur».

«Fini», Ahmet Davutoglu? Les avis divergent. Tant que Recep Tayyip Erdogan est aux manettes, son avenir politique est compromis, d’autant qu’il n’a pas vraiment de base populaire au sein du parti, pensent les uns. Il n’a pas investi trente années dans les affaires étrangères, construit patiemment ses réseaux, accumulé une telle expérience pour abandonner toute ambition politique et retourner à l’Université, disent les autres.

Ce qui est sûr, c’est que l’Union européenne, elle, a perdu une manche. Elle avait beaucoup misé sur Ahmet Davutoglu en négociant quasi-exclusivement avec lui l’accord sur les réfugiés. Sans doute avait-elle ainsi espéré renforcer son pouvoir face à Recep Tayyip Erdogan. C’est le contraire qui s’est passé: ce qu’elle a renforcé, c’est la suspicion du Président turc. Et Bruxelles vient de perdre un semblant d’allié.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
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