Culture

Le palmarès du Festival de Cannes est fait pour déplaire

Temps de lecture : 4 min

Les récompenses cannoises dépendent de la subjectivité de neuf personnes, pas d’un consensus critique.

Xavier Dolan lors de son discours de remerciements pour le Grand Prix du jury du Festival de Cannes, le 22 mai 2016. ALBERTO PIZZOLI / AFP
Xavier Dolan lors de son discours de remerciements pour le Grand Prix du jury du Festival de Cannes, le 22 mai 2016. ALBERTO PIZZOLI / AFP

Choqués et déçus. Quelques minutes après l'annonce du palmarès du 69e Festival de Cannes, les qualificatifs ne manquaient pas, chez la plupart des critiques de cinéma, pour marquer leur déception. Le jury présidé par le réalisateur George Miller a récompensé des films qui ne correspondaient globalement pas aux attentes de la presse, de la Palme d'or remis au I, Daniel Blake de Ken Loach au prix de la mise en scène ex aequo pour Olivier Assayas et Cristian Mungiu, en passant par le prix du scénario pour Asghar Farhadi ou encore le prix d'interprétation féminine pour Jaclyn Jose pour son rôle dans Ma’ Rosa, dans une catégorie où la concurrence était très forte.

Mais le prix qui a le plus indigné une bonne partie du parterre journalistique (par ailleurs réjoui que le film concerné ne monte pas une marche plus haut..), c’est bien le Grand Prix du jury remis à Xavier Dolan pour son film Juste la fin du monde, mal accueilli par de nombreux critiques, sans oublier l'agacement que le cinéaste inspire à certains.

«Des huées et des grognements dans la salle de presse et dans le Palais après le Grand Prix accordé à Xavier Dolan.»

Avant la cérémonie, comme d'habitude, les journalistes jouaient au jeu des pronostics en scrutant quels actrices, acteurs, réalisatrices ou réalisateurs avaient été rappelés par le Festival pour assister à la cérémonie de clôture. Beaucoup ne cachaient pas leur déception et leur inquiétude en apercevant le réalisateur canadien, en constatant l'absence de l’équipe du film Toni Erdmann sur le tapis rouge ou en apprenant que Paul Verhoeven, encore présent sur la Croisette, n'avait pas été convié pour Elle.

«Maintenant, le meilleur espoir est que Maren Ade sois déguisé en pot de fleurs ou quelque chose comme ça pour surgir sur scène au moment de la Palme, façon kukeri.»

Pire, le jury a même été hué en arrivant au Palais des Festivals, puis en entrant dans la salle de presse après la cérémonie.


Ce n'est évidemment pas la première fois qu'un jury rend un palmarès qui ne correspond pas aux attentes critiques. Pas plus tard que l'année dernière, les présidents du jury Joel et Ethan Coen remettaient la Palme à Dheepan de Jacques Audiard, prenant de court les festivaliers. En 2012, le jury présidé par Nanni Moretti avait déçu de nombreux fans du cinéaste italien en primant Haneke, Garrone et Reygadas pendant que des chouchous de la critique, comme Leos Carax, Hong Sang-soo ou David Cronenberg, repartaient bredouilles.

Des divergences qui viennent rappeler que le palmarès cannois ne dépend que de l'avis de neuf personnes provenant souvent de professions et de cultures différentes: les membres du jury, à savoir, cette année, Kirsten Dunst, Vanessa Paradis, Donald Sutherland, Mads Mikkelsen, Arnaud Desplechin, Valeria Golino, Laszlo Nemes, Katayoun Shahabi et George Miller. Des réalisateurs, actrices et acteurs et une productrice qui sont théoriquement plus ou moins coupés des débat journalistiques pendant la quinzaine et ont interdiction de s'exprimer sur la sélection pendant la compétition.

«Nous ne sommes pas des critiques de cinéma, nous exprimons des choses très intimes, racontait le réalisateur et membre du jury 2012 Raoul Peck au Monde avant le Festival. On parle de la vie, de son vécu, parfois de drames très profonds. On ne peut pas tricher très longtemps sur ce que l’on est.» Sans oublier par ailleurs que le président du jury, très médiatisé, n'a qu'une voix comme ses confrères, et qu'il peut être conduit, soit par curiosité soit parce qu'il est mis en minorité, à récompenser des univers en apparence très différents du sien: Ken Loach, palmé cette année par un jury présidé par le réalisateur de Mad Max, l'avait été en 2006 par un autre jury dirigé par Wong Kar-waï... Des présidents de jury sont connus pour avoir réussi à imposer leur choix (Roman Polanski avec Barton Fink des frères Coen, par exemple), d'autres non. Les jeux d'influence et marchandages sont aussi notoires, un exemple célèbre étant celui de Nanni Moretti piégeant sa présidente de jury Isabelle Adjani en 1997.

«Evidemment, chacun essaie d’influencer les autres, reconnaissait Marjane Satrapi dans Le Monde. J’ai moi-même tenté de corrompre certains jurés en leur disant: “Si tu votes pour ça, je vote pour ça”, mais ça ne marche jamais! Pour l’un des prix, on s’était mis d’accord à six pour voter la même chose. A l’arrivée, on n’était plus que trois et on a perdu!»

Les prix du Festival de Cannes ne sont ni démocratiques ni l'expression de la moyenne des goûts de personnes partageant la même profession, il s'agit plutôt d'un mélange de consensus, de subjectivité émotionnelle et d'affinités personnelles. Et c'est peut-être ce qui fait la beauté cruelle de la compétition: le prix a beau être prestigieux, il s'agit de l'avis de neuf personnes à un instant T. Ce qui poussa Thierry Frémaux, le directeur général du Festival, à se justifier dans les colonnes du Monde en 2012:

«Le principe peut en effet se discuter: comment mesurer des objets artistiques singuliers et les faire concourir devant neuf jurés? Mais compétition, tapis rouge et Palme d'or font partie de la légende cannoise. Il faut en accepter la subjectivité, celle des sélectionneurs ou du jury, celle de la presse ou de l'opinion. Ou alors il faut s'abstenir de venir sur la Croisette et regarder le 100 m des Jeux de Londres: le chronomètre est infaillible, lui!»

Fort heureusement, les journalistes ont aussi eu leurs années joyeuses. Ainsi, en 2003, une sélection jugée quasi-unanimement faible avait été partiellement sauvée par le palmarès radical du jury présidé par Patrice Chéreau, qui avait offert un doublé Palme d'or-prix de la mise en scène à Elephant de Gus Van Sant.

Vincent Manilève Journaliste

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