Monde

Le fantasme d'une nouvelle Guerre froide ne doit surtout pas devenir réalité

Fred Kaplan, traduit par Alexandre Lassalle, mis à jour le 26.05.2016 à 15 h 08

Plutôt que chercher à résoudre leurs différends, les États-Unis et la Russie préfèrent s’affronter au sujet de la défense antimissile.

Le Premier ministre roumain Dacian Ciolos pendant l’inauguration par les forces armées américaines du nouveau système américain de défense antimissile en Roumanie le 12 mai 2016 | DANIEL MIHAILESCU/AFP

Le Premier ministre roumain Dacian Ciolos pendant l’inauguration par les forces armées américaines du nouveau système américain de défense antimissile en Roumanie le 12 mai 2016 | DANIEL MIHAILESCU/AFP

Le 10 mai 2016, un nouveau système américain de défense antimissile a été inauguré à grand bruit en Roumanie. Les officiels russes ont aussitôt dénoncé une provocation qui pourrait, selon eux, relancer la course à l’armement nucléaire, voire précipiter une guerre.

Mais les protestations de Moscou sont-elles aussi absurdes qu’elles en ont l’air? En grande partie, mais pas seulement. Car si les Russes ont encore une fois fait preuve d’une légendaire paranoïa, il y a tout de même, comme souvent avec eux, une certaine logique dans leur folie.

Comme moi, vous êtes peut-être surpris que des batteries antimissiles aient été déployées par les États-Unis en Europe de l’Est. N’était-ce pas une idée de George W. Bush? Barack Obama n’avait-il pas, au cours de sa première année de mandat, modifié ce programme afin de positionner les intercepteurs sur des croiseurs Aegis de la marine américaine plutôt qu’à terre? Deux raisons avaient motivé ce choix: d’une part, la mobilité des navires rendrait les fusées moins vulnérables à une attaque préventive; d’autre part, les Russes avaient déjà fait connaître leurs craintes, en plein «reset» des relations américano-russes, que ces batteries soient utilisées contre eux. (Bush avait en effet conçu un programme destiné à intercepter les missiles balistiques intercontinentaux russes, tandis qu’Obama l’avait réorienté, avec des intercepteurs différents, contre des armes de courte portée pouvant être lancées vers l’Europe depuis l’Iran ou d’autres États voyous.)

Toutefois (et, je l’avoue, je l’avais oublié), le plan d’Obama prévoyait bien le déploiement de vingt-quatre de ces intercepteurs sur le sol roumain en 2015 (le programme a donc une année de retard) et de vingt-quatre autres en Pologne d’ici à 2020. Cette décision résultait d’un compromis: certains gouvernements d’Europe de l’Est ayant récemment rejoint l’Otan demandaient en effet un symbole fort de l’engagement américain pour leur sécurité. Et si un navire peut facilement prendre le large, une batterie de missiles terrestres, avec officiers, infrastructures, aires de lancement et tout ce qui va avec, semble bien plus permanente.

Mais c’est ce symbole qui, en partie, ulcère les Russes. Pour eux, la dissolution du pacte de Varsovie a été un moment difficile (on se souvient que Valdimir Poutine l’a qualifié de plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle) et voir l’Amérique entériner sa présence militaire dans un de ces territoires perdus ravive l’humiliation. Avec cette idée en tête, ils voient ce déploiement comme une grave menace pour eux: ils craignent notamment que cette douzaine d’engins ne soit que les prémisses de l’intensification du contrôle américain sur l’Europe de l’Est, à quelques encablures à peine de la frontière russe.

Déséquilibre stratégique

Les représentants des États-Unis et de l’Otan ont largement insisté sur l’exagération de ces craintes: le Standard Missile 3, également appelé SM-3, est purement défensif; il n’est pas destiné à exploser en vol mais à entrer brutalement en collision avec le missile visé. En d’autres termes, il ne peut être utilisé comme arme offensive, combien même de futurs dirigeants occidentaux le voudraient.

Mais du point de vue russe, là n’est pas la question. Car, comme le dit un vieil adage militaire, la seule arme purement défensive est un trou de combat. Or une batterie de missiles antimissiles est bien plus élaborée que cela. Dans le monde étrange de la stratégie nucléaire, un pays dissuade les attaques ennemies en posant une menace crédible de «représailles de quelque nature qu’elles soient». Ainsi, si A attaque B, B contre-attaquera; donc A n’attaque pas B. Mais imaginez que A possède un système de défense antimissile efficace: si A attaque B, B réplique mais la plupart de ses missiles sont abattus avant même de toucher leur cible; B est donc incapable de «représailles de quelque nature qu’elles soient». Les deux parties évaluent alors le déséquilibre stratégique et, par conséquent (du moins en théorie), A domine alors B, c’est-à-dire qu’il peut lui imposer certaines choses, sans même avoir à entrer en guerre.

Comme le dit un vieil adage militaire, la seule arme purement défensive est un trou de combat

C’est la raison pour laquelle les officiels russes voient ce système de défense antimissile comme une menace. C’est d’ailleurs un concept qu’ils ont appris des Américains: dans les années 1950 et au début des années 1960, de nombreux stratèges américains, notamment Herman Kahn, auteur du best-seller On Thermonuclear War (soit «De la Guerre thermonucléaire», ouvrage non traduit en français, NDT), ont en effet défendu un projet de systèmes antibalistiques en soutien à une possible offensive nucléaire. Avec de telles armes, les États-Unis auraient été en mesure de lancer une attaque contre la Russie et d’abattre les quelques missiles ayant résisté aux premières frappes que les Russes auraient lancées en représailles. Avec la capacité de mettre en œuvre une telle stratégie, les Américains se seraient alors placés dans une position dominante lors les confrontations internationales.

Interdiction des armes défensives

Dans les années 1960, la proposition du secrétaire de la Défense Robert McNamara d’un traité interdisant les missiles antibalistiques aux États-Unis et en Union soviétique avait plongé certains officiels russes dans la perplexité: pourquoi interdire des armes défensives? demandèrent-il alors. Robert McNamara leur avait alors fait une démonstration de stratégie nucléaire: il voulait tout simplement éviter la déstabilisation qu’Herman Kahn espérait créer aux profits des Américains. Et les Russes ont retenu la leçon. (Richard Nixon et Léonid Brezhnev ont ainsi signé le Traité ABM en 1972, mais George W. Bush l’a abrogé en 2001; à ce moment-là, la fédération russe était trop faible, économiquement et militairement, pour réellement s’y opposer.)

Le programme de défense de George W. Bush avait été conçu pour protéger les États-Unis d’une attaque d’engins balistiques intercontinentaux (notamment russes). Ces missiles antimissiles, aussi appelés intercepteurs basés au sol, sont énormes, presque autant que des fusées balistiques intercontinentales, et doivent être lancés depuis des silos en béton. Certains devaient être (et ont été) déployés en Alaska, d’autres en Europe pour abattre les missiles intercontinentaux peu après leur lancement. Voyant cela comme une menace contre leur force de dissuasion, le président russe de l’époque, Dmitry Medvedev, avait alors annoncé qu’il allait déployer ses propres armes nucléaires de courte portée à Kaliningrad. Barack Obama avait ensuite annulé la composante européenne du programme de Bush, en le recentrant sur une possible attaque iranienne contre l’Europe. Il avait alors remplacé les lourds engins déployés au sol par des SM-3, plus petits et plus lents, positionnés sur des navires. Medvedev avait par conséquent annulé le déploiement de missiles à Kaliningrad.

Mais maintenant que des intercepteurs américains ont été mis en place en Europe de l’Est (comme le plan d’Obama le prévoyait, sans tambour ni trompette), il n’est pas surprenant, surtout avec Vladimir Poutine au pouvoir et un «reset» des relations ayant fait long feu, que les Russes répondent avec de nouvelles menaces d’installation de missiles à Kaliningrad, et bien plus encore.

Mains tendues

Les représentants des États-Unis et de l’Otan se veulent rassurants. Deux douzaines d’intercepteurs, précisent-ils, ne sont pas suffisants pour mettre à mal la force de dissuasion russe. Et les SM-3 sont bien trop lents pour rivaliser avec les missiles balistiques intercontinentaux russes. De plus, leur emplacement, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Bucarest, en Roumanie, ne leur permettrait même pas d’intercepter des fusées russes de courte portée. Ils ont même proposé aux officiers russes de partager toutes les données techniques des engins et leur ont offert l’accès à la station radar antimissile pour qu’ils l’utilisent pour protéger leur propre pays d’une attaque ennemie. Mais, jusqu’à présent, les Russes ont ignoré ces mains tendues.

C’est sans doute un spectacle amusant, comme les singes agitant leurs os et frappant leur poitrine au début de 2001, l’Odyssée de l’espace. Mais ces missiles n’en sont pas moins réels et les tensions pas moins croissantes

Tout ce spectacle est bien sûr du théâtre, mais c’est aussi un peu plus. Tout d’abord, on ne sait même pas si les intercepteurs SM-3 fonctionnent vraiment. Lors de tests contrôlés, ils ont affiché des résultats mitigés face aux missiles balistiques et leur efficacité sera vraisemblablement encore plus aléatoire dans la réalité, avec un temps de frappe et une trajectoire inconnus à l’avance. Tout spécialement si l’ennemi (quel qu’il soit) lance plus d’un missile sur une même cible (un scénario qui n’a jamais été testé).

Ces batteries de défense antimissile viennent toutefois d’être déployées en Europe de l’Est comme une preuve tangible de l’engagement de l’Otan envers ses nouveaux membres. Et les Russes ont alors multiplié les déclarations outrées dans la crainte (probablement sincère) d’un encerclement américain et de la perte définitive de leur zone d’influence. C’est sans doute un spectacle amusant, comme les singes agitant leurs os et frappant leur poitrine au début de 2001, l’Odyssée de l’espace. Mais ces missiles n’en sont pas moins réels et les tensions pas moins croissantes. Et, en dépit du désarmement permis par quatre décennies de traités internationaux, les deux parties possèdent encore des milliers d’armes nucléaires dans leur arsenal.

Cette Guerre froide nouvelle formule est un phénomène dangereux. Car, dans sa version originale, les États-Unis et l’Union soviétique contrôlaient de larges morceaux de leurs blocs respectifs. Ce n’est plus le cas: les centres de pouvoir se sont effondrés, les alliances se sont émoussées et dans les régions les plus instables du monde les frontières nationales se sont affaiblies. Désormais, des milices millénaristes se disputent avec certains États l’allégeance de religionnaires privés de droits fondamentaux. Il est temps que les puissances traditionnelles travaillent ensemble malgré leurs différends, à construire des défenses collectives dans la poursuite de leurs intérêts communs, en laissant derrière eux les fantasmes d’une nouvelle Guerre froide.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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