Monde

Les Iraniens sont trop nombreux à vouloir combattre Daech en Syrie

Kristin Dailey, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 27.05.2016 à 6 h 25

Alors que l’armée syrienne subit de lourdes pertes sur le terrain, les milices iraniennes jouent un rôle essentiel dans le conflit qui déchire la région. Certaines familles se désolent même de ne pas pouvoir envoyer plus d'un homme au combat.

Des membres de la milice iranienne Bassidj lors d’un entraînement à Téhéran, le 3 septembre 2015 | HOSSEIN ZOHREVAND/TASNIM NEWS AGENCY/AFP

Des membres de la milice iranienne Bassidj lors d’un entraînement à Téhéran, le 3 septembre 2015 | HOSSEIN ZOHREVAND/TASNIM NEWS AGENCY/AFP

Téhéran (Iran)

Fin décembre 2015, quand Asghar Abyari, 59 ans, a appris que son fils Abbas partirait bientôt à la guerre en Syrie, cela l’a rendu furieux. Mais pas pour la raison que l’on pourrait imaginer.

Depuis le mois de novembre, Asghar et Abbas (24 ans), tous deux volontaires de la milice iranienne Bassidj, suivaient un entraînement militaire dans l’espoir de faire partie des conseillers militaires envoyés par Téhéran pour soutenir la Syrie. Cette mission consultative, destinée à conseiller les forces armées du président syrien Bachar el-Assad dans leur combat contre la rébellion grandissante, a commencé en 2012. Au moment où les Abyari avaient commencé à s’entraîner, en 2015, la terrible guerre civile syrienne était entrée dans sa cinquième année, obligeant ainsi le commandant en chef des brigades al-Qods, le général Qassem Suleimani, à étoffer l’effectif de la mission pour y incorporer des volontaires de toutes les divisions, au nombre de six, du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), y compris les Bassidjis. Qassem Suleimani avait conservé le commandement de la mission mais, désormais, les officiers de chaque division mobilisaient des unités formées de divers volontaires du CGRI et placées sous ses ordres.

Depuis la création de cette mission de conseil, Qassem Suleimani avait décrété qu’un seul homme par famille serait autorisé à y participer. Une décision visant à limiter les sacrifices potentiels de chaque foyer. Mais, aux yeux d’Asghar, c’était un obstacle de plus. Déjà, au début du mois de décembre, son groupe d’entraînement avait été réduit à 500 hommes alors qu’ils étaient 1.000 au départ. Et moins de la moitié de ceux qui restaient seraient sélectionnés pour intégrer l’unité qui serait déployée fin décembre près de la ville d’Alep, dans le nord de la Syrie.

Asghar et Abbas étaient mus par la conviction que leur devoir sacré consistait à défendre des lieux saints comme le mausolée de Hujr bin Adi al-Kindi, un compagnon du prophète Mahomet, que des rebelles sunnites avaient profané en avril 2013.

«L’immoralité et l’inhumanité de ces gens-là n’ont pas de limite. Dès lors, nous avons su qu’ils s’attaqueraient à d’autres tombeaux et d’autres lieux saints respectés par les musulmans comme par les chrétiens. Nous avons senti que, si nous ne défendions pas ces lieux, personne ne serait en sécurité et ils formeraient un gouvernement qui répandrait ce cancer dans le monde entier», s’est indigné Asghar.

Ancien combattant de la guerre Iran-Irak, Asghar a tenté de convaincre son fils de se rendre dans une autre province iranienne et de se porter volontaire à partir de là-bas pour la mission en Syrie. Asghar pensait que, de cette façon, ils passeraient tous les deux entre les mailles du filet et pourraient contourner la règle d’un seul homme par foyer. Mais Abbas a fait la sourde oreille face aux arguments de son père. À la fin décembre (les hommes du CGRI refusent de révéler les dates exactes de leurs déplacements pour des raisons de sécurité), il est parti pour le front avec son unité afin de participer au combat du régime de Bachar el-Assad pour reprendre plusieurs villages et villes proches d’Alep, en particulier Khan Touman, Nobl et Zahraa, les deux derniers étant des villes à prédominance chiite au nord-ouest d’Alep et cruellement éprouvées à la suite d’un siège de trois ans et demi par des milices rebelles.

Le 10 janvier, lors de féroces combats à Khan Touman, Abbas a reçu une balle. Une ambulance improvisée fut envoyée pour l’extraire de la ligne de front ainsi que plusieurs de ses compagnons d’armes blessés. Mais, tandis qu’il était en route pour regagner un hôpital de fortune, le véhicule essuya une attaque au missile anti-char TOW. Abbas ainsi que les autres occupants de l’ambulance y perdirent la vie, rejoignant les rangs des centaines de combattants iraniens qui ont péri en Syrie.

Soutien iranien crucial

Dans sa campagne actuelle visant à reprendre Alep, l’armée de Bachar el-Assad s’appuie largement sur les effectifs et le savoir-faire de ses alliés iraniens. Depuis le 3 février, l’armée syrienne –renforcée par les militaires russes, le CGRI et des milices soutenues par Téhéran– a transformé bon nombre de ses défaites en victoires à la périphérie de la ville. Washington et Moscou ont engagé des pourparlers pour assurer le maintien d’un cessez-le-feu à Alep mais le succès de ces efforts demeure incertain. Des responsables iraniens accusent les rebelles d’exploiter le récent cessez-le-feu à Alep pour reconquérir Khan Touman, où Abbas a été tué en janvier. Jaish al-Fatah, une alliance de groupes rebelles qui réunit le front al-Nosra, affilié à al-Qaida, a tué au moins 136 conseillers du CGRI et en a capturé cinq ou six autres lors de la bataille pour reprendre Khan Touman.

Lorsque Hajj Mehdi, officier de la milice Bassidj, est en permission à Téhéran, il trouve chaque matin à son réveil des hommes faisant la queue devant le portillon de sa modeste demeure, dans l’espoir de s’enrôler

Parallèlement, le régime syrien a juré qu’il lancerait un assaut sur la partie ouest de la ville tenue par les rebelles et, de leur côté, des responsables iraniens ont promis de sévères représailles à Khan Touman.

Voilà six ans que la guerre dure, et elle a causé de lourdes pertes au sein de l’armée syrienne dont les forces, à en croire certaines sources, ont été décimées et réduites de moitié depuis le début du conflit. Autant dire que le soutien de l’Iran est devenu plus crucial que jamais.

Alors même que la guerre s’éternise, l’engagement de l’Iran se renforce. La mission consultative visant à apporter des orientations stratégiques à l’armée syrienne évolue vers autre chose: les forces iraniennes participent désormais activement à la planification de batailles précises. Un général du CGRI à la retraite, qui a souhaité rester anonyme, m’a confié qu’au début de la guerre l’Iran envoyait ses «conseillers stratégiques» pour assister l’armée syrienne. Et, à mesure que le conflit se déroulait, l’Iran a commencé à déployer des conseillers «tactiques».

Iraniens surmotivés pour aller au front

Pourtant, en dépit de pertes humaines croissantes du côté des Iraniens en Syrie, les officiers des Gardiens de la révolution islamique ne sont pas en mal de nouvelles recrues surmotivées. C’est ce que m’a confirmé le commandant d’Abbas, un officier de la milice Bassidj dénommé Hajj Mehdi. Dans le cadre de son récent déploiement près d’Alep, il a commandé une unité de 230 hommes âgés de 21 à 60 ans. Lorsqu’il est en permission à Téhéran, il trouve chaque matin à son réveil des hommes faisant la queue devant le portillon de sa modeste demeure, dans l’espoir de s’enrôler. Il est régulièrement bombardé de demandes de ses proches ou même de simples connaissances, qui souhaitent prendre part à la guerre. Même le père de l’une des camarades de classe de sa fille est venu plaider sa cause quand il a appris que Hajj Mehdi était chargé du recrutement pour cette mission.

Hajj Mehdi n’a d’autre choix que de refouler tous ces volontaires pleins d’espoir, conformément aux ordres stricts du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. Hajj Mehdi et ses collègues officiers du corps des Gardiens de la révolution islamique ont reçu la consigne de ne sélectionner, pour intégrer les unités en Syrie, que les volontaires les plus entraînés, expérimentés et spécialisés. À ne pas limiter le nombre de combattants pour ne retenir que les meilleurs, la milice Bassidj et les autres soldats du CGRI subiraient des pertes qui se compteraient en millions d’hommes, explique Hajj Mehdi.

Selon le général à la retraite du CGRI, «les Gardiens de la révolution ont aujourd’hui du mal à gérer les centaines de milliers de volontaires qui veulent défendre les opprimés et les lieux sacrés. C’est pourquoi les commandants d’al-Qods essaient de sélectionner les hommes les plus entraînés et au fait des nouveaux concepts tactiques de défense des opprimés».

Accueil des «recalés»

Tous les Iraniens dont la candidature est rejetée ne sont pas dissuadés pour autant. Un grand nombre d’entre eux se tournent vers des milices de volontaires qui ont pris racine depuis le début de la guerre. Fervents chiites attirés par la promesse du martyre, ils veulent à tout prix faire la guerre, se sentant investis d’un véritable devoir religieux. À l’instar d’Abbas, ces volontaires estiment que les communautés non sunnites de Syrie risquent d’être éliminées. Après avoir vu dans les médias publics et sur les réseaux sociaux la destruction de sanctuaires, de mosquées et d’églises, ils considèrent aussi que les sites sacrés, en particulier le mausolée de Sayyida Zeinab, ne seront jamais en sécurité aux mains des rebelles. Ils sont donc prêts à donner leur vie pour protéger ces lieux et défendre les opprimés qui subissent des attaques.

Hossein, un soldat bassidji venu de Téhéran est l’un d’entre eux. Faute d’avoir été admis au sein du cercle très fermé de la mission de conseil malgré un certain entraînement militaire, il a servi en Syrie au sein de diverses forces paramilitaires, notamment la Brigade des Fatimides, essentiellement composée de volontaires afghans, ainsi que la Brigade de Zeinab, qui regroupe principalement des miliciens volontaires pakistanais. Si la Brigade des Fatimides a commencé à s’illustrer en Syrie dès 2012, il y a longtemps que certains de ces cadres ont noué des liens avec le CGRI. Son premier commandant, Ali Reza Tavassoli (né en Afghanistan en 1962 et tué à Daraa, en Syrie, en février 2015), a combattu dans les rangs du CGRI durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) avec un contingent de volontaires afghans chiites.

Les Gardiens de la révolution ont aujourd’hui du mal à gérer les centaines de milliers de volontaires qui veulent défendre les opprimés et les lieux sacrés

Un général du CGRI à la retraite

Hossein m’explique que c’est un ami d’enfance, Mostafa Sadri Zadeh, qui lui a donné envie de s’engager auprès des Fatimides. Sadri Zadeh, un maître-nageur de 29 ans originaire du sud de Téhéran, a tenté de rejoindre une unité consultative de la brigade al-Qods sans y parvenir du fait de son inexpérience militaire. S’accrochant malgré tout à son rêve de mener le djihad en Syrie, Sadri Zadeh s’est rendu dans la ville de Mashhad (Iran), qui abrite le mausolée de l’imam Reza, l’un des douze imams considérés par les chiites comme les successeurs du prophète Mahomet. Là-bas, il s’est procuré les papiers d’un Afghan et s’est enrôlé dans la Brigade des Fatimides, où il est monté en grade pour devenir commandant du bataillon Ammar, adoptant du même coup le nom de guerre «Sayyed Ibrahim». Il a combattu plus de deux ans avant d’être tué le 22 octobre 2015 à Alep.

En Syrie, Qassem Suleimani a par la suite fait l’éloge funèbre de Sadri Zadeh, louant sa bravoure et exprimant aussi sa surprise en voyant comment ce soldat, qui avait été refusé au sein de la force de conseil du CGRI, s’était comporté en véritable héros sur le champ de bataille. S’adressant à ses hommes, le commandant Suleimani évoqua ce jour où, à Deir al-Adas, il avait entendu un commandant de la Brigade des Fatimides parler à la radio bidirectionnelle, d’une voix «grave et virile» et avec un fort accent de Téhéran. «J’ai demandé qui était ce Téhéranais qui combattait dans la brigade des Fatimides?» Un commandant du CGRI répondit que c’était Sayyed Ibrahim.

Le lendemain matin, lorsque les forces fatimides arrivèrent à la même position, Qassem Suleimani demanda à ce commandant du CGRI de lui montrer lequel des hommes qui se tenaient devant lui était Sayyed Ibrahim:

«Il a répondu: “C’est ce gars-là.” Il paraissait si maigre, si chétif et si jeune, se souvint Suleimani. Je lui ai dit: “En entendant ta voix, je pensais voir un homme mûr et fort.” Et il était si jeune, mais il se dégageait de son visage une forme de spiritualité […]. Ce jeune homme mérite d’être connu, parce que notre système ne l’avait pas admis [au sein de la mission de conseil] en Syrie; c’est pourquoi il est parti à Mashhad [en Iran, NDT] et, sous l’identité d’un Afghan, il a finalement intégré les Fatimides. […] Des hommes comme Sayyed Ibrahim, il y en a énormément à Téhéran mais, la différence entre lui et eux, c’est que lui a fait obstacle au djihad.»

Rôle de commandement et de coordination

Il n’est pas surprenant que les prouesses de combat de Sadri Zadeh aient retenu l’attention du commandant Suleimani. Le CGRI a beau assurer que les milices de volontaires opèrent en toute indépendance, en fait, ces groupes livrent souvent des batailles en Syrie sous le commandement d’officiers iraniens. C’est ce qu’affirment en tout cas des combattants et des analystes iraniens rentrés au pays.

J’ai rencontré Hossein en Iran au terme de son service de trois mois en Syrie dans les rangs des Fatimides. Il m’a raconté que, lors de la bataille pour reprendre la ville de Nobl en janvier, lui et ses compagnons d’armes se sont associés à la milice Bassidj sous le commandement de Hajj Mehdi afin de rompre la ligne ennemie. Hossein m’a révélé le secret de l’efficacité des forces de volontaires: flexibilité, mobilité et absence de structure de commandement rigide. «Ce n’est pas une guerre avec une armée classique, où je peux vous dire avoir toujours été sous le commandement d’une seule et unique personne. Parfois, nous n’étions que six hommes, parfois 250. Nous étions même 400, une fois. Mais dans chaque mission –qui n’a rien de classique, il faut bien le dire–, on est postés dans une zone, et qui que ce soit qui y entre intègre le groupe», précise-t-il.

Hajj Mehdi reconnaît que les conseillers iraniens sont sur le front pour encadrer et organiser les diverses milices qui défendent le régime syrien. Il explique que cet arrangement se justifie par leur expérience du terrain. «Ni les Irakiens, ni les Pakistanais, ni les Afghans, et pas même les Libanais du Hezbollah –quoique ces derniers bien plus que les autres quand même– n’ont l’expérience pour transpercer les lignes ennemies. Sans l’aide des Iraniens, ces troupes seraient totalement inefficaces.»

Ni les Irakiens, ni les Pakistanais, ni les Afghans, et pas même les Libanais du Hezbollah n’ont l’expérience pour transpercer les lignes ennemies. Sans l’aide des Iraniens, ces troupes seraient totalement inefficaces

Hajj Mehdi, officier de la milice Bassidj

Les récits de combattants iraniens rentrés chez eux semblent conforter certaines conclusions d’un rapport de mars 2016 du projet Critical Threats de l’American Enterprise Institute, un think tank conservateur basé à Washington. À partir de l’étude des bilans des victimes iraniennes en Syrie, cette cellule de réflexion avance l’hypothèse que les Gardiens de la révolution ont développé une faculté à déployer de petites unités qui s’associent à des milices multinationales et les commandent sur le champ de bataille.

Selon le rapport de l’American Enterprise Institute, «si le CGRI maîtrise en effet cette faculté, alors il s’est positionné de manière à mobiliser un petit nombre de forces conventionnelles sur les champs de bataille étrangers pour produire des effets disproportionnés par rapport à leur taille. Cela constituerait un accroissement sensible de la capacité de l’Iran à projeter une puissance militaire conventionnelle à l’étranger».

Source d’exacerbation du conflit?

Des responsables américains soutiennent que l’implication grandissante du CGRI et des milices soutenues par Téhéran ne fait qu’exacerber le conflit en Syrie. Un porte-parole du département d’Etat a déclaré:

«Nous le disons depuis longtemps, le soutien que le régime de Bachar el-Assad a reçu et continue de recevoir de l’Iran lui évite de chercher à négocier une issue constructive. Au lieu d’aider le peuple syrien à s’unir contre l’extrémisme et [l’État islamique], l’Iran continue de favoriser un régime qui brutalise le peuple syrien, ce qui contribue précisément au renforcement des extrémistes.»

Les sacrifices de l’Iran dans la guerre syrienne n’en finissent pas de prendre de l’ampleur. Plus de 280 soldats iraniens ont perdu la vie en Syrie depuis septembre 2015, selon un rapport du 2 mai 2016 du Levantine Group, un service de consultants indépendant qui assure une veille médiatique axée sur l’état des pertes iraniennes dans le conflit. De fait, l’Iran a enregistré autant de morts au cours des six derniers mois que dans les deux premières années de son engagement en Syrie, nous apprend ce rapport. Certains bilans font état de pas moins de 700 combattants iraniens tués en Syrie depuis le début de la mission de conseil, en 2012.

L’unité Bassidj de Hajj Mehdi fait partie de celles qui ont payé un lourd tribut à la contre-offensive. Après plus de deux mois à combattre dans des zones rurales de la province d’Alep, il a perdu près d’un tiers des hommes de son unité consultative: treize morts et cinquante-cinq blessés. Il a lui-même été blessé par balle à la jambe, même si la lésion était suffisamment bénigne pour qu’il décide de rester au front. À présent, il est en permission à Téhéran pour passer du temps aux côtés de sa femme, qui livre son propre combat contre un cancer.

Sens du devoir religieux

Malgré tout ce sang iranien répandu en Syrie, Hajj Mehdi affirme que Téhéran continue d’apporter son soutien indéfectible au régime de Bachar el-Assad. La principale raison de l’intervention militaire de l’Iran en Syrie, m’a-t-il expliqué, c’est que l’Iran se doit de défendre les sites religieux, en particulier la mosquée et le mausolée de Sayyida Zeinab, sœur de l’imam Hussein, vénérée au plus haut point par les chiites (l’Iran compte 80% de chiites, le chiisme étant la religion d’État; la Syrie compte 75% de sunnites et une minorité –environ 10%– de confession alaouite; considérée comme une branche du chiisme, c’est celle de la majorité des partisans de Bachar el-Assad; NDLR). En effet, les combattants iraniens qui tombent en martyrs en Syrie sont qualifiés par les médias officiels de «défenseurs du site sacré [de Sayyida Zeinab]», quel que soit en réalité le lieu où ils ont été tués.

Hajj Mehdi se rappelle que tous ses hommes morts en Syrie étaient animés par une grande et intense dévotion. Ils éprouvaient un fort désir de mourir en martyrs, un statut vénéré accordé à ceux qui ont sacrifié leur vie au nom de la foi et des opprimés.

Morteza Karimi, jeune officier de la milice Bassidj originaire du sud de Téhéran, a dit à Hajj Mehdi vouloir mourir en martyr de la même façon qu’Ali al-Akbar, le fils aîné de l’imam Hussein, dont le corps a été dépecé au terme de la bataille de Kerbala, un conflit épique qui s’est déroulé en 680 après J.-C.. C’est au cours de cette bataille que l’imam Hussein et ses disciples ont souffert le martyre et ont été décapités post mortem. Hajj Mehdi se souvient de lui avoir dit: «C’est de la folie. Ici, on nous tire dessus avec des fusils. On ne va pas te découper en mille morceaux. C’est impossible.»

Les hommes de Hajj Mehdi désirent si ardemment devenir des martyrs qu’ils entrent souvent en compétition pour se voir attribuer les missions les plus dangereuses

Morteza Karimi a essuyé des tirs qui l’ont blessé à Khan Touman. L’ambulance est alors venue le chercher. C’était celle qui a été la cible d’un missile anti-char TOW. Le corps de Morteza Karimi a donc été déchiqueté en de nombreux morceaux de chair, exactement comme il l’avait espéré.

Les hommes de Hajj Mehdi désirent si ardemment devenir des martyrs qu’ils entrent souvent en compétition pour se voir attribuer les missions les plus dangereuses. Et d’ajouter: «On n’a pas l’impression qu’ils savent ce que signifie la peur.»

Pendant les combats à Khan Touman, l’officier Hajj Mehdi avait demandé à seulement vingt hommes de progresser sur un kilomètre au milieu de tirs nourris pour rompre la ligne ennemie. Mais plusieurs dizaines de combattants s’étaient bousculés, se portant volontaire pour cette mission quasi suicidaire. «Je leur ordonnais, en les menaçant même, de reculer un à un.» Mais il est finalement revenu sur sa décision et en a choisi deux fois plus: les quarante les plus déterminés à avancer.

Les Abyari père et fils ont fait preuve de la même ferveur lorsqu’ils ont rivalisé pour obtenir une place dans la même unité consultative. De retour en Iran après la mort du fils, Abbas, Hajj Mehdi craignait de répondre aux appels du père. Il aurait eu honte d’avouer à ce père de famille, Asghar, qu’il n’avait pas réussi à récupérer le corps de son fils sur le front. Mais un jour, alors qu’il tapait un message sur ton téléphone, il répondit par mégarde à un appel d’Asghar. «Vous pensiez que j’appelais au sujet du corps de mon fils? Oh, non, je jure devant Dieu que je n’ai pas besoin de ça, dit Asghar à Hajj Mehdi. Je voulais simplement vous dire que, maintenant qu’Abbas ne fait plus partie de votre unité, je peux partir en Syrie.»

Kristin Dailey
Kristin Dailey (1 article)
Journaliste spécialiste du Moyen-Orient
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