Culture

Cannes jour 12 : «Elle» domine le débat

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 22.05.2016 à 11 h 07

Présenté le dernier jour de la compétition, «Elle» de Paul Verhoeven pourrait bien mettre tout le monde d’accord à l'heure de la clôture d'un Festival où, à l’écart de la compétition, il fallait aller chercher dans la plus modeste des sections parallèles, l’ACID, la plupart des autres films intéressants découverts à Cannes cette année.

Isabelle Huppert dans "Elle" de Paul Verhoeven

Qu’Isabelle Huppert soit une immense actrice n’est pas précisément une découverte. Et pourtant jamais peut-être elle n’aura été aussi impressionnante, mystérieuse, habitée. C’est que le film de Paul Verhoeven, s’il exige une interprète d’exception, lui offre en retour quelque chose comme «le rôle absolu».

C’est à dire l’injonction de faire exister de toutes pièces, de tout geste, de toute chair, de toute inflexion de la voix, de toute nuance du regard, un pur être de fiction qui est à la fois construction fascinante, séduisante et dangereuse pour les autres personnages, et pour les spectateurs.

Elle  est… une comédie. Une comédie super-noire, une comédie gore, une comédie à bords coupants, une comédie cruelle mais d’abord le film le plus drôle qu’on ait vu de longtemps. S’inspirant du roman Oh... de Philippe Djian, Verhoeven atteint ici une manière de perfection sur une piste qu’il explore depuis longtemps, avec des bonheurs variables, à Hollywood comme aux Pays-Bas.

C’est donc en France que le réalisateur néerlandais semble avoir trouvé la formule de cette plongée dans les spirales et les miroirs brisés de la fiction pour mieux mettre à jour les ressorts des désirs et des angoisses.

De l’agression dont est victime l’executive woman jouée par Huppert au début du film à l’enchaînement de traquenards, de trahisons, de séductions et de conquêtes qui jalonnent le film, il ne s’agit plus ici de film de genre (même si les usages de ceux-ci sont mis à profit) ni de romanesque. Verhoeven ne promène aucun miroir le long des chemins du monde.

Il plonge dans les abîmes de la psyché, avec les ressources de l’image et du son, et un sens inouï des possibilités d’ouvrir à d’autres rapports que la représentation. Et ce sont, de manière ludique et inquiétante, les notions même de personnage et de récit qui sont remises en question.

Grâce à Elle, l’auteur de Flesh and Blood et de Showgirls établit sa véritable place, sa véritable nature. Il est enfin entièrement un authentique libertin, non pas au sens bêtement coquin du mot, mais au sens de l’invention de nouveaux codes, de l’exploration inventive de ce qui agit les hommes et les femmes.

Poker d’as pour un palmarès idéal

Au terme d’une compétition non seulement inégale mais singulièrement disparate, ce film par son ampleur pourrait être la réponse à la question de la Palme qui doit être remise ce 22 mai au soir. En tout cas, sans vouloir choisir ici entre la grâce du Paterson de Jim Jarmusch, l’ambition et la richesse de Personal Shopper d’Olivier Assayas, et les puissances expressives des deux films roumains, Sieranevada de Cristi Puiu et Baccalauréat de Cristian Mungiu, ce poker d’as serait à mes yeux tout ce qu’il faudrait pour faire un palmarès idéal.

Ces cinq films (auxquels on peu ajouter les mémorables Rester vertical d’Alain Guiraudie, Juste la fin du monde de Xavier Dolan et Ma’ Rosa de Brillante Mendoza), auront comme ultime concurrent la nouvelle réalisation de l’Iranien Asghar Farhadi.

Un honorable Client iranien

Le Client est sans doute le meilleur de ce cinéaste, meilleur en tout cas que les surestimés A propos d’Elly et Une séparation, sans parler du complètement sans intérêt Le Passé.

Le réalisateur privilégie toujours, hélas, les manigances scénaristiques sur les puissances de la mise en scène. Mais du moins construit-il cette fois les rebondissements faisant suite à l’agression d’une jeune actrice dans son appartement, et la recherche de son agresseur par le mari et partenaire de scène de la jeune femme autour d’une tache aveugle qui s’approfondit et se complexifie à mesure que le film avance.

De même le choix de faire jouer par les deux personnages des rôles dans une transposition iranienne de Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller suscite des échos suffisamment indirects avec l’intrigue, et avec l’Iran d’aujourd’hui, pour garder une force de suggestion bienvenue.

D’un très bon niveau général malgré quelques fausses notes embarrassantes (les films de Nicole Garcia et de Sean Penn), cette compétition aura trop visiblement dominé un ensemble de films globalement de faible qualité dans toutes les sections parallèles.

L’alternative nommée ACID

Toutes sauf une, la plus discrète, la sélection de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion). Sans grands noms de réalisateurs ni vedettes, les 9 longs métrages présentés par cette association qui oeuvre pour la diversité du cinéma français sont autant d‘aventures où la sensibilité et l’audace font bon ménage.

Ce sont, surtout, des expériences de cinéma singulières, lorsque la plupart des titres présentés ailleurs paraissaient cheminer le long de sentiers battus et rebattus.

Avec Sac la mort filmé à la Réunion par Emmanuel Parraud, le déplacement est extrême : les mots du créole, mais aussi les gestes, les manières de se comporter entre voisins, entre amoureux, avec les autorités, défont et refont tous les repères, transformant un canevas conventionnel en étonnante aventure de la vision.

Daniel Vannet dans "Willy 1er"

Apparemment plus proche, Willy 1er cosigné par Ludovic et Zoran Boukherma, Marielle Gauthier et Hugo P. Tomas, accompagne les tribulations poétiques et très réalistes d’un fils de paysans normands en détresse de la mort de son jumeau. Selon un rythme qui ne tient qu’à lui, le film ne cesse d’inventer une distance au récit et à ses protagonistes, une tendresse face à la cruauté du réel, une opiniâtreté vitale assez admirable.

On pourrait continuer avec Swagger, documentaire composé de portraits de collégiens d’Aulnay-sous-bois. Olivier Babinet réussit une évocation d’une richesse et d’une tension remarquables, qui laissent loin derrière les ruses d’autres films consacrés aux «cités» qu’on a pu voir durant le Festival, Karim Dridi qui se la pète Scorsese dans les quartiers Nord de Marseille avec Chouf ou Divines de Houda Benyamina shooté aux stéroïdes des clips rap et de la mythologie gangsta.

Le français, langue multiple

Tous les titres qu’on vient d’évoquer ont par ailleurs un point commun: on y parle français, mais assurément pas le français du centre de Paris, ou de la télévision. Toutes autres considérations mises à part, cela aura été une des caractéristiques de ce festival. Il y avait trop de films français à Cannes, on l’a dit. Mais du moins la programmation aura réfracté la diversité des manières de s’exprimer dans ce pays, très loin du formatage culturel et médiatique.

Ce qui renvoie aussi à la bien réelle diversité géographique et sociale d’un cinéma si souvent accusé de parisianisme.

Du Nord de Bruno Dumont au Sud-Ouest d’Alain Guiraudie, des banlieues parisiennes de Divines et Swagger à la campagne normande de Willy 1er  ou aux quartiers marseillais de Chouf, entre Wallis-et-Futuna et Tarn-et-Garonne pour Mercenaire où dans le no man’s land de Voir du pays, le Festival aura en tout cas donné à entendre une diversité d’accents et de vocabulaires, mais aussi de corps et de gestuelles, dont il faut se féliciter.  

 

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
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