Culture

La B.O. de Cannes 2016 en sept scènes musicales mémorables

Temps de lecture : 6 min

Le Festival a offert son lot de belles séquences musicales. Au lieu de retenir un tube fédérateur façon single, on vous condense tout ça sur un EP 7-titres.

Whitney Houston, O-Zone et Maître Gims.
Whitney Houston, O-Zone et Maître Gims.

Lors de ce Festival de Cannes 2016, il n’y a pas vraiment eu de tube cannois incontestable comme le furent en leur temps «Nightcall» de Kavinsky en 2011 (extrait de la B.O. de Drive de Nicolas Winding Refn), «Diamonds» de Rihanna en 2014 (Bande de filles de Céline Sciamma) ou encore le «Go West» des Pet Shop Boys en 2015 (Au-delà des montagnes de Jia Zhang-ke). Ce qui n’a pas empêché ce millésime 2016 d’être éminemment musical.

Outre quelques scores superbes tels que les nappes synthétiques de Cliff Martinez pour The Neon Demon, cette année, en effet, de nombreuses scènes marquantes étaient entièrement chevillées autour d’un morceau. Lequel n’intervenait pas comme une fioriture, un marqueur culturel de bon goût, ou un élément décoratif plaqué sur des images, mais bien en tant que sujet, socle ou moteur de la scène, durant laquelle il s’étirait de tout son long. On en a retenu sept.

1.«The Greatest Love of All»Whitney Houston

Dans Toni Erdmann de Maren Ade, cette chanson fait basculer le récit. Enjointe par son histrion de père à pousser la chansonnette devant des inconnus en Roumanie, la très rigide businesswoman Inès (Sandra Hüller) finit par céder: devant un public mi-médusé mi-amusé, elle se lâche complètement et se lance dans une interpétation grandiloquente de «The Greatest Love of All». Écrit par Linda Creed et Michael Messer, le morceau a d’abord été popularisé par George Benson en 1977 pour les besoins d’un biopic sur le boxeur Mohammed Ali (The Greatest, signé Tom Gries et Monte Hellman, avec Ali dans son propre rôle).


La reprise de Whitney Houston, sortie en 1986, est restée célèbre. Les paroles font directement écho au film. Il y est question de croire en ses enfants, de leur faire confiance, de leur révéler leur beauté intérieure, de leur donner un sentiment de fierté pour que leur rire nous rappellent ce qu’on a autrefois été («I believe the children are our future / Teach them well and let them lead the way / Show them all the beauty they possess inside / Give them a sense of pride to make it easier / Let the children's laughter remind us how we used to be»). Bref, leur apprendre à s’aimer soi-même, à trouver leur paix intérieure. Soit l’un des enjeux du film à la fois drôle et inconfortable de Maren Ade.

2.«Star Quality»Carusella

Un couple perd tragiquement son enfant dans One Week and a Day (Semaine de la critique). Au drame attendu, Asaph Polonsky répond par une comédie souvent désopilante sur le deuil et le retour progressif à la vie. On y voit notamment le père au bord de la crise de nerfs s’essayer à la marijuana, sous l’impulsion de son jeune voisin. Ce dernier a plus d’un joint dans sac pour dérider ce visage impassible: notamment des talents incroyables en air guitar, cet art de mimer les solos façon playback des bras.


Il le prouve lors d’une scène folle, où ses gesticulations élastiques au sein d’un plan fixe sont dignes d’un Iggy Pop revisité par Tex Avery. Le morceau qu’on entend alors est «Star Quality » du groupe de rock israélien Carusella. Entre deux riffs assassins, la chanteuse implore la pluie de venir laver sa douleur («Here comes the rain / It's coming after me / Come take my pain / Just wash it out of me»).

3.«Another One Bites The Dust»Queen

Dans Aquarius, le brésilien Kleber Mendonça Filho brosse l’émouvant portrait en deux époques d’une femme refusant de quitter son immeuble, sur le littoral, malgré la pression de plus en plus agressive d’un jeune et ambitieux promoteur immobilier. L’occasion pour l’auteur de l’excellent Les Bruits de Recife d’inscrire à la fois dans le corps de son héroïne et dans l’architecture même de la ville (on est là encore à Recife) les maux d’un pays rongé par le cancer du capitalisme sauvage.


Dans la première partie, qui se déroule en 1980, l’élégante brésilienne à la coupe garçonne (à cause de la chimio) est encore critique musicale. C’est l’année de la sortie du morceau «Another One Bites the Dust» de Queen, mais elle est encore l’une des seules à le connaître parmi ses amis. Délivrée par une modeste cassette sur un autoradio, la ligne de basse immédiatement reconnaissable de John Deacon ne met pas bien longtemps à les convaincre du potentiel de ce tube funky (un hit mondial, le plus gros succès du groupe anglais aux Etats-Unis) lors d’une scène chaleureuse, nostalgique, magnifique de simplicité.

4.«Choices (Yup)»E-40

On aurait pu choisir l’entêtant «We Found Love» de Rihanna, parce qu’on l’entend deux fois dans American Honey d’Andrea Arnold: lors d’une incroyable scène de drague sauvage dans un supermarché (entre Shia LaBeouf et la révélation Sasha Lane) puis au cours d’une danse improvisée en plein air par les mêmes post-ados devant des chercheurs de pétrole estomaqués, dans un coin paumé du Sud des Etats-Unis. Mais Rihanna a déjà eu droit à son tube de Cannes en 2014 et surtout, cette ballade sauvage et fiévreuse au pays des rednecks carbure à 90% au hip-hop.


On entend beaucoup de trap music, ce gansta-rap sudiste étouffant sous des basses oppressantes (Rae Sremmurd, Juicy J, Kevin Gates) que les héros VRP(irates) de l’Anglaise passent à longueur de temps dans leur mini-bus. On retient l’irrésistible morceau de E-40, la légende de la Bay Area, dont l’auto-portrait construit sur une opposition binaire («Oui» / «Non») donne l’occasion aux personnages de se l’approprier en cœur, de le scander tel une table des lois pour outlaws en forme de manuel de survie badass à l’heure du capitalisme. L’idée? Faire le plus de billets possible, sans perdre son âme.

5.Orties«Plus putes que toutes les putes»

Un teen-movie cannibale dans une école de véto, sur fond de bizutage à base de sang animal, de compétition entre sœurs et d’appétit sexuel pour le moins dévorant: voilà pour le pitch de Grave (Semaine de la critique), le premier film très gore de la française Julia Ducourneau. Ambiance dark, donc écrin idéal pour placer un morceau d'Orties.


Composé de deux sœurs, le tandem du 9-1 fait dans le goth-rap explicite aux prods froidement électroniques. Devant son miroir, l’héroïne en pleine mutation reprend l’un de leur morceau en playback, les écouteurs dans les oreilles, le regard mauvais: «Pour la nuit de noces / Je vais te noyer dans ma piscine / J'boufferai tes os / Tu t'étoufferas à la cyprine, chéri / Va faire du sport / Tu feras un joli cadavre / J'pratique le sexe après la mort / Connard j'te préfère dur et froid /T'es moins bavard / J'pratique le sexe après la mort.» Amour post-mortem. D’ailleurs, grave, en anglais, ça veut dire «tombe».

6.«Dragostea Din Tei»O-Zone

Xavier Dolan n’a peur de rien, et surtout pas du mauvais goût. Et pas seulement concernant le papier peint. Il l’avait prouvé en musique dans Mummy, où il osait un climax karaokesque à base de «On ne change pas» de Céline Dion. Nos oreilles lui en veulent encore, mais comme dit Céline, «on ne change pas»: le wonderboy québécois a toujours le melon gros comme une pastèque et des goûts musicaux disons contestables, pour rester poli.


Cette fois, dans Juste la fin du monde, non content de nous remettre dans la tête un vieux morceau de Moby qu’on espérait avoir oublié, Dolan sort l’artillerie lourde: boum, «Dragostea Din Tei» de O-Zone. Oui, oui, l’atroce morceau d’eurodance moldave qui «parle de Picasso», comme dit Nathalie Baye, sans être bien sûre de comprendre les paroles (nous non plus, c’est en roumain) avant de tenter une choré embarrassante avec Léa Seydoux (qui joue sa fille), comme au bon vieux temps, sous le regard attendri de ces messieurs Gaspar Ulliel et Vincent Cassel, qui se font un clin d’œil. Comme ça, vous l’aurez aussi dans la tête celui-là. Merci pour tout, Xavier. On attend avec impatience ce que tu vas faire de ce morceau dans ton prochain film.

7.«Bella»Maître Gims

L’homme hué en finale du Super Bowl français (la Coupe de la Ligue) a trouvé bon de nous pourrir la vie ailleurs que dans un évènement sportif. À savoir dans un film de Joachim Lafosse, L’économie du couple. Qui, comme son nom l’indique, parle questions bassement matérielles et financières, qui apparaissent en général au moment où l’harmonie conjugale bat de l’aile.


Pour se réconcilier, quoi de mieux qu’un morceau du Nate Dogg de la Sexion d’Assaut? Hop, «Bella» à fond dans le salon, chorégraphie maladroite, larmes, demi-étreintes. Par chance, la chanson ne gâche pas le film, déjà bien lourdaud au départ. Lafosse est coutumier de ce type d’attentat sonore, puisqu’il nous avait déjà asséné une scène interminable à base de «Femmes, je vous aiiiiiimeuuh» dans À perdre la raison. C’est son petit côté Dolan.

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