Culture

Cannes, Jour 11: un iguane flamboyant, un astre mourant et quelques (rares) autres

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.05.2016 à 10 h 24

En compétition, deux films indigents occupent l'avant-dernière journée. L'occasion d'aller jeter un œil ailleurs.

Iggy Pop dans "Gimme Danger" de Jim Jarmusch

Iggy Pop dans "Gimme Danger" de Jim Jarmusch

Deux films à peu près entièrement dépourvus d’intérêt occupent les cases de la sélection officielle pour son avant-dernière journée. Films au demeurant assez différents. The Neon Demon du danois Nicolas Winding Refn est une BD très chic dans le monde des mannequins, autour d’une fraiche jeune fille qui sera dévorée par ce milieu implacable. Si l’histoire n’a à peu près aucun intérêt, la première demi-heure offre quelques propositions visuelles, dans le genre publicités hyper-stylisées, qui aguichent et amusent.  Mais Nicolas Winding Refn n’ayant décidément rien à dire, tout cela se délite en mélange infantile d’érotisme décoratif, d’étalage de luxe, de gore et de moralisme.

Une cause noyée dans le kitsch

Tout aussi dominé par l’imagerie publicitaire, mais d’une manière autrement plus embarrassante, The Last Face de Sean Penn tricote besogneusement ensemble un plaidoyer pour l’action humanitaire en Afrique et une romance à l’eau de rose (coupée de beaucoup de sang) entre Charlize Theron et Javier Bardem, «médecins du monde» plus beautiful people qu’il n’est supportable.

Penn est un bon cinéaste, ses quatre premiers longs métrages en attestent. Mais la cause qu’il entend servir –la dénonciation de la terreur sans fin que subissent les habitants de plusieurs régions d’Afrique, du Liberia du début des années 2000 au Sud Soudan, et désormais au Nigeria– ne rend pas moins urgente l’exigence en termes de mise en scène. Elle la rend plus nécessaire encore. Sean Penn a consacré des efforts considérables, et dignes d’estime, pour combattre les massacres de civils en Afrique, notamment au Sud Soudan. On peut lui en être reconnaissant sans pour autant trouver supportable le kitsch sentimental et les clichés visuels qui composent son film.

Cette indigence de la compétition incite à jeter un regard même rapide sur les autres sélections.  Ce sera pour en tirer, globalement, un constat de bien piètre qualité, même si ce sera avec des nuances. Quatre titres retiennent tout de même l’attention.

Planète Iggy

Mineur mais vraiment réussi est le documentaire que Jim Jarmusch consacre à Iggy Pop, et à l’époque dont il fut une icône, le tournant des années 60-70, époque où révolution politique et révolution musicale semblaient se ruer du même élan sur l’Amérique.

Grâce surtout au témoignage du principal intéressé, très alerte et fort drôle, Gimme Danger retrace avec humour, énergie et lucidité la trajectoire de ce mouvement et la place particulière que le chanteur survolté et ses Stooges y occupèrent, l’échec et la décomposition qui s’en suivit, et la manière dont les planètes, y compris la planète Iggy, ont poursuivi leur orbite.

Le triple corps du roi Léaud

Inclassable et difficilement définissable, La Mort de Louis XIV d’Albert Serra est une splendeur visuelle envoutante, où chaque plan semble un Rembrandt palpitant doucement d’une inquiétude où sourd un étrange humour.

Jean-Pierre Léaud alité et affublé d’une énorme perruque est à la fois un corps souffrant et au bord de l’anéantissement, un être investi malgré tout de tous les prestiges de la royauté, et le témoignage live de ce qu’est devenu l’acteur par excellence de la Nouvelle Vague. Sans raconter ni énoncer grand chose, la succession de situations scandant la lente agonie du roi laisse affleurer un ensemble de suggestions concernant aussi bien le pouvoir que les images, la science que la peinture.

À Un certain regard, on aura encore découvert un film iranien, Un vent de liberté de Behram Behzadi. Variation sur le combat d’une femme cherchant à faire accepter son autonomie par sa famille,  le film se distingue surtout par l’énergie de son actrice principale, Sahar Dowlatshahi, et par une inhabituelle crudité des termes dans lesquels les personnages s’affrontent.

Dans la même section, on aura aussi retrouvé un habitué de la Croisette,  le Japonais Hirokazu Kore-Eda. Après la tempête, son seizième long métrage, est un drame familial autour d’une figure de raté, fils, mari et père jamais à la hauteur des attentes des siens. De ce beau thème, le réalisateur de Nobody Knows fait une sitcom affectueuse et nuancée, où rien ne dépasse l’échange de considérations diverses sur le sens de la vie et les manières de s’y comporter.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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