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Vous vous croyez débordé? Un bête tableau Excel vous dira le contraire

Laura Vanderkam a évalué quantitativement le temps qu’elle passait à faire telle ou telle chose à l’aide d’un tableau Excel | Craig Chew-Moulding via Flickr CC License by

Laura Vanderkam a évalué quantitativement le temps qu’elle passait à faire telle ou telle chose à l’aide d’un tableau Excel | Craig Chew-Moulding via Flickr CC License by

Il y a un moyen très simple de déterminer votre degré de surmenage (et de vous rendre compte que vous disposez de plus de temps libre que vous ne le croyez).

OK, j’avoue. Ça peut commencer à ressembler à une idée fixe. L’été 2015, j’avais publié cet article dans lequel je tâchais d’illustrer comment, mathématiquement, les parents étaient, a priori, davantage privés de temps libre que les personnes sans enfants. Ça avait beau me sembler logique, et assez peu sujet à polémique, j’avais constaté, à la lecture des commentaires et des innombrables tweets qui m’ont été adressés, que cela n’allait pas de soi pour tout le monde. De nombreuses personnes m’ont en effet rétorqué qu’on pouvait ne pas avoir d’enfant et être épuisé (ce qui est évidemment vrai) et que je n’avais aucun droit de décréter qui était ou non trop occupé (ce qui est tout aussi vrai).

J’ai relié ces réactions à l’aspect injonctif du titre («Vous n’avez pas d’enfant? Alors arrêtez de vous plaindre d’être débordé»), à de nombreux malentendus (je n’avais l’intention de nier ni la fatigue ni le surmenage de personne, et à aucun moment je n’écrivais, par exemple, que seuls les parents peuvent faire un burn-out) ainsi qu’à de probables maladresses de ma part, je peux le concéder. Mais j’ai surtout fini par me dire que je n’étais donc pas la seule à être obsédée par cette idée du temps qui file trop et à être l’objet de cette impression tenace que je suis perpétuellement débordée et sûrement toujours un plus que les autres.

D’ailleurs, c’est la réponse que je fais quasi systématiquement quand on me demande comment je vais, et que j’entends le plus quand je prends des nouvelles d’amis ou de collègues: «je suis dé-bor-dé(e)»; «je m’en sors pas»; «je suis crevé(e), CRE-VÉ(E)». À la machine à café, les small-talks de bureau s’apparentent souvent à un concours de «qui a la vie la plus remplie, la plus dure et la plus éprouvante». Comme si être sursollicité était plus qu’une norme, une obligation. Et  que ne pas être au bout du rouleau relevait quasiment de l’anomalie.

Autre preuve que la suractivité serait excessivement répandue: la pléthore de guides de développement personnel visant à nous aider à mieux nous organiser, de blogs du même acabit ou encore l’existence de coach en organisation.

Une étude a d’ailleurs déjà révélé que les gens ont souvent tendance à exagérer à quel point ils sont débordés et même qu’on a tendance à admirer les gens qui se disent débordés et à trouver leur vie plus intéressante.  Dans le New York Times, un essai de Tim Kreider tâchait d’expliquer ce phénomène: «Le fait d’être constamment débordé est une façon de se rassurer existentiellement, c’est une façon d’éviter le sentiment du vide; bien sûr, votre vie ne peut pas être insignifiante et triviale si vous avez tant de choses à faire et êtes sollicité toute la journée.»

Mais est-on aussi débordé qu’on le dit? Dispose-t-on vraiment de si peu de temps libre (que l’on soit parent ou non, ça n’est plus le sujet, juré)? Il y aurait un moyen très simple de vérifier cette assertion et de déterminer notre degré de surmenage: évaluer quantitativement le temps que l’on passe à faire telle ou telle chose à l’aide d’un simple tableau Excel (ou d’une appli, si on préfère).

Surestimer son temps de travail

Alors qu’elle était persuadée de travailler 45 à 50 heures par semaine, Laura Vanderkam a constaté qu’elle avait travaillé 37,4 heures par semaine en moyenne

C’est le défi que s’est lancée Laura Vanderkam, et qu’elle a détaillé au New York Times. Au cours de toute l’année 2015, qui devait être, selon elle, l’année la plus chargée de sa vie (avec la naissance d’un bébé portant l’ensemble de sa progéniture à quatre enfants de moins de 8 ans, la publication d’un livre et les fréquents voyages professionnels de son mari), elle a alors consigné sur un tableau Excel tout ce qu’elle a fait au cours des journées de cette année-là, heure par heure: soit 8.784 heures. Elle a choisi de catégoriser ses activités de la sorte: travail, sommeil, sport, tâches ménagères, lecture et trajets en voiture. Avant de créer dans un second temps des sous-catégories comme écrire des e-mails, aller à l’église, bosser dans le train...

Spoilons tout de suite le résultat: elle a pu constater qu’elle ne travaillait pas autant qu’elle aimait à le dire, disposait de beaucoup plus de temps de loisirs qu’elle ne l’imaginait et, plus globalement, que ces journées ne se découpaient pas du tout de la manière qu’elle pensait.

Surestimer son temps de travail est courant: une étude a démontré que les gens qui estimaient leur semaine de travail à soixante-quinze heures et plus se trompaient de vingt-cinq heures en moyenne. Laura Vanderkam cite même le cas d’un jeune homme qui lui a confié travailler 180 heures par semaine (ce qui est humainement impossible, sans même parler du fait qu’une semaine n’en compte que 168).

Ainsi, alors qu’elle était persuadée de travailler 45 à 50 heures par semaine, Laura Vanderkam a constaté qu’elle avait travaillé 37,4 heures par semaine en moyenne pendant l’année 2015. Et dormi 51,81 heures par semaine, ce qui laisse 78,79 heures hebdomadaires pour tout le reste. Si beaucoup de temps a été consacré à la gestion des gastro-entérites des enfants, aux trajets en voiture (plus de sept heures par semaine) ou aux tâches ménagères, elle a néanmoins été étonnée de constater qu’elle avait passé 327 heures dans l’année à lire, 232,75 à faire du sport et beaucoup de temps à faire du karaoké, aller à la plage, cueillir des fruits... Bref, à faire non pas ce qu’elle devait faire mais ce qu’elle VOULAIT faire.

Pour résumer, elle a pu réaliser que, contrairement à ce qu’elle se figurait, son quotidien était loin de se résumer au train-train métro-boulot-dodo.

Agencer son temps libre

C’est aussi le constat qu’ont pu dresser d’autres personnes à qui Laura Vanderkam a suggéré de se plier au même exercice.

Ainsi, une femme associée dans un cabinet d’avocats qui travaille soixante heures par semaine a pu constater qu’elle passait bien plus de temps en famille qu’elle ne le pensait. Une femme pasteur de l’Ohio persuadée qu’elle négligeait son mari et sa fille a constaté, tableau Excel à l’appui, qu’elle passait trente heures hebdomadaires auprès d’eux. Constat qui l’amène à affirmer: «Je peux enfin cesser de culpabiliser.»

La manœuvre en a amené d’autres à agencer différemment leur temps libre. Une femme, directrice des ventes, à la semaine chargée du lundi au vendredi, a constaté qu’elle passait la plupart de ses soirées à zapper de chaîne en chaîne. Si elle continue à regarder ses programmes préférés, elle a néanmoins diversifié son temps libre, se sent donc moins déprimée le dimanche soir et a moins la sensation de passer de son bureau à son canapé.

L’ironie, c’est que prendre le temps, chaque soir ou plusieurs fois dans la journée, de noter ses activités dans un tableau Excel... prend du temps, précisément. Dix-huit heures par an, en l’occurrence dans le cas de Laura Vanderkam, qui estime que ça en vaut bien la peine:

Une vie est faite d’heures. La qualité de nos vies dépend de ce que l’on fait de ces heures

Laura Vanderkam dans le New York Times

«On se surveille tout le temps: on compte le nombre de nos pas, les fois où on a mangé de la salade ou du bacon. Alors mesurer le temps qui passe vaut la peine. Une vie est faite d’heures. La qualité de nos vies dépend de ce que l’on fait de ces heures.»

Bien sûr, on pourra objecter à Laura Vanderkam que s’occuper à vérifier que l’on a suffisamment de loisirs et de temps libre est bien un problème de riches éloignés des contingences matérielles de beaucoup de personnes. Ce que de nombreux lecteurs du New York Times n’ont pas manqué de lui faire remarquer. À cela, elle répond qu’il n’y a aucune raison pour que la démarche soit réservée aux privilégiés et qu’elle n’a rien de superficiel:

«Certaines personnes savent exactement combien d’heures elles travaillent, c’est écrit sur leur fiche de paye. Mais certains d’entre nous ont besoin de comparer ce temps de travail au reste de notre vie. D’autres voudront peut-être quantifier le temps passé à faire d’autres choses. […] Nous avons tous intérêt à savoir ce que nous faisons de ces heures et si nous en faisons quelque chose qui a du sens pour nous.»

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