Sports

Roland-Garros tend un miroir peu flatteur à la France

Temps de lecture : 5 min

La deuxième levée du Grand Chelem est un grand tournoi de tennis, mais aussi une grande comédie du pouvoir: non-choix autour du stade, gouvernance contestée, public à la fois rebelle et très inégalement concerné...

PHILIPPE LOPEZ / AFP.
PHILIPPE LOPEZ / AFP.

Dans la France tourmentée et nerveuse d’aujourd’hui, le tournoi de Roland-Garros sera, en principe, une sorte de havre de paix, une diversion enchantée où chacun trouvera matière à donner son opinion sur le revers chirurgical de Novak Djokovic, les déroutants tics et tocs de Rafael Nadal, les soupirs agacés de Serena Williams ou l’air renfrogné d’Andy Murray. Lors de cette compétition qui exhale aussi tellement de souvenirs délicieux liés à l’enfance et à l’adolescence, le pays a, en quelque sorte, rendez-vous avec lui-même, au cours de cette quinzaine annuelle qui lui tend un miroir à peine déformant de ce qu’il est ou de ce qu’il est devenu.

A travers le temps, Roland-Garros a beaucoup changé et il suffira de comparer les images de deux films, The French de William Klein, version Internationaux de France 1981, et In The French de Géraldine Maillet version Internationaux de France 2015 (diffusé samedi 21 mai sur France 2), pour en prendre la mesure. Mais au-delà de ces transformations dues beaucoup à l’évolution radicale du sport professionnel, il existe une forme de permanence qui montre, aux confins du Bois de Boulogne, comment la France se voit et comment elle est regardée.

Préférence pour le statu quo

Comme le pays, Roland-Garros s’inscrit dans un passé glorieux et se projette dans un avenir incertain qui se dessine en pointillés. Sûr d’une seule chose –qu’il a une place dans l’histoire du sport–, le tournoi doute de lui-même et de ses choix, particulièrement à travers les travaux liés à la rénovation et à l’extension de son stade.

En 2011, lorsque la Fédération française de tennis a dû opter entre différences solutions géographiques pour garantir le futur de son épreuve-phare, elle a choisi, en vérité, de ne pas choisir. Elle n’a pas voulu d’un vrai changement, courageux, bien expliqué et bien compris, qui aurait consisté à déménager les installations de Roland-Garros ailleurs en périphérie de Paris pour s’offrir au moins 20 hectares de terrain afin d’y bâtir un stade ultra-moderne, en capacité d’accueillir des dizaines de milliers de spectateurs dans un confort absolu.

À la place, elle a favorisé un bricolage hasardeux et dangereux, sur une petite dizaine d’hectares, consistant à rester sur place quitte à s'en brûler les doigts sur le plan judiciaire. À faire du neuf avec du vieux pour éviter d’avoir à prendre une décision qui l’engageait et aurait pu fâcher une majorité de personnes cramponnées à leur nostalgie du Roland-Garros qu’elles ont toujours connu ainsi. Même dans l’hypothèse où il serait un jour terminé (la pression politique est forte pour que ce soit le cas, vaille que vaille), ce stade, dont les coûts de rénovation ont explosé par rapport à la somme qui avait été originellement budgétée, ne permettra pas aux Internationaux de France d’être en avance sur leur temps et de disposer d'un espace suffisant pour charger vraiment de dimension. En comparaison des autres épreuves du Grand Chelem, le tournoi devra encore, et très vite, se reposer des questions sur la viabilité de son site à long terme.

Increvable contrée mélancolique, la France a privilégié comme souvent le statu quo ou un petit arrangement avec la réalité alors que les Etats-Unis et l’Australie avaient préféré une réforme audacieuse en 1978 et 1988, quand l’US Open et l’Open d’Australie avaient quitté leurs antres historiques de Forest Hills et de Kooyong pour déménager à Flushing Meadows et Melbourne Park. Là, ils ont trouvé matière à développement et à réinvention, notamment l’Open d’Australie, dernier de la classe il y a trente ans, et qui donne aujourd’hui le tempo en termes d’innovations et de vision aux autres rendez-vous du Grand Chelem.

Mais Roland-Garros ressemble tellement à la France par le prisme d’un Paris caricatural et muséifié –ah, ces images de la Tour Eiffel aperçues lors des retransmissions de Roland-Garros comme une signature éternelle de la grandeur nationale!– que les observateurs étrangers ont toujours très majoritairement soutenu le maintien du tournoi à Paris puisqu’il les confortait dans leur vision fantasmée, rassurante et immuable d’une France idéale, chic, délimitée et protégée par le périphérique.

Symptôme tragique des problèmes de gouvernance de la France

Roland-Garros a tellement une tête en forme d’hexagone que le tournoi s’est offert pour diriger ce paquebot de luxe deux derniers capitaines pour le moins contestables et contestés (toute ressemblance…) par le biais de deux présidents de la Fédération française de tennis tellement éloignés du savoir-faire, de l’éthique et de l’aura du Charles de Gaulle de l’endroit, Philippe Chatrier, l’homme qui a littéralement sauvé le tournoi dans les années 1970 au moment où il était en train de décliner dangereusement. Rattrapé par la justice, Christian Bîmes, président de la FFT de 1993 à 2009, a dû finir par jeter l’éponge et le pittoresque Jean Gachassin, également au cœur d’une enquête sur sa gestion très relâchée, ne sait pas s’il pourra terminer son deuxième et dernier mandat.

De façon presque caricaturale, Roland-Garros est le symptôme tragique des problèmes de gouvernance du sport tricolore et de la France, à travers notamment l’absence de renouvellement politique. Pour prendre la relève de Jean Gachassin en 2017, on a deux candidats principaux qui ont usé les sièges de la tribune présidentielle depuis un quart de siècle, Bernard Giudicelli, président de la ligue de Corse depuis… 1991, et Jean-Pierre Dartevelle, président de la ligue de Franche-Comté depuis… 1993. Et pas question qu'ils se laissent déranger dans leur lutte fratricide par un petit nouveau, Alexis Gramblat, tactiquement mis à distance par les deux habitués du pouvoir fédéral et de ses arcanes. À Roland-Garros, tout change parce que rien ne change…

Et peut-être faudrait-il estimer qu’il n’y pas de problème parce qu’on est la France et que c’est comme ça et pas autrement. Qu’il vaut mieux s’amuser de ce central de Roland-Garros organisé en escalier avec sa très distincte et très protocolaire tribune présidentielle/royale répartie en fonction de l’importance sociale des uns et des autres et qui déroule le tapis rouge aux ministres pour qu’ils aient la meilleure place au plus près de l’action. Que le spectacle des loges autour du court, remplies de personnages connus et vides à l’heure du sacro-saint déjeuner, n’est que le reflet comique de notre société hiérarchisée avec les «nantis» devant et les autres derrière (ou plutôt en haut). Que le public versatile de Roland-Garros, si prompt à siffler pour manifester son agacement, est plus drôle que méchant et qu’il n’est que l’écho du peuple dont il est issu, toujours prêt à vociférer ou à se rebeller. Même s’il ne rechigne jamais vraiment à débourser une fortune dans l’enceinte de la Porte d’Auteuil pour acheter un sandwich caoutchouteux ou une misérable bouteille d’eau, comme le signe qu’il n’est pas, après tout, aussi fauché ou aussi malheureux qu’il prétend l’être... Qu’il est préférable de sourire à la vue de la chevelure shampouinée et éternelle de Nelson Monfort, l’homme au micro depuis trop longtemps et toujours partant pour un aimable cirage de pompes dans la tribune présidentielle, (premier) ministre en tête. Roland-Garros, comédie du pouvoir, comédie française et grand tournoi de tennis…

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