Monde

Cher Jean-Luc Mélenchon, trouvez-vous toujours le régime vénézuélien exemplaire?

Gérard Grunberg et Telos, mis à jour le 20.05.2016 à 11 h 20

Le pouvoir vénézuélien refuse pour l'instant l'organisation d'un référendum révocatoire contre le président Maduro, procédure que vous citiez comme exemple de démocratie en 2013.

Jean-Luc Mélenchon lors d'un hommage à Hugo Chavez, le 6 mars 2013 à Paris. PIERRE ANDRIEU / AFP.

Jean-Luc Mélenchon lors d'un hommage à Hugo Chavez, le 6 mars 2013 à Paris. PIERRE ANDRIEU / AFP.

Il n’y pas si longtemps, Jean-Luc Mélenchon ne tarissait pas d’éloges à propos de la démocratie chaviste. Saluant la «Révolution par les urnes» de Chavez, il voyait dans le Venezuela bolivarien une source d’inspiration et «l’idéal inépuisable de l’espérance humaniste». Chavez, déclarait-il encore, «a été la pointe avancée d’un processus large dans l’Amérique latine, qui a ouvert un nouveau cycle pour notre siècle, celui de la victoire des révolutions citoyennes». «Il n’a pas seulement fait progresser la condition humaine des Vénézuéliens, il a fait progresser d’une manière considérable la démocratie. C’est sans doute, ajoutait-il, sa contribution majeure à la lutte socialiste de notre siècle.»

Exemple significatif à ses yeux de la supériorité de la démocratie chaviste sur nos vieux Etats de droit libéraux, Mélenchon, en 2013, citait en premier la création «des référendums révocatoires permettant de faire partir un député, un gouverneur […] voire même le président de la République». «Ayrault ne proposera jamais un tel pouvoir au citoyen. Mais Chavez l’a fait», affirmait-il. 

Chaos, misère et désespoir

En décembre dernier, l’opposition vénézuélienne a gagné largement les élections législatives et contrôle désormais l’Assemblée. Face au chaos économique qui règne dans le pays, à la misère et au désespoir de la population vénézuélienne et à la totale incompétence du président chaviste Nicolas Maduro, dont plus des deux tiers du pays souhaitent aujourd’hui le départ, la nouvelle majorité parlementaire a décidé de profiter des avancées démocratiques considérables léguées par le régime de Chavez pour organiser un référendum révocatoire et provoquer ainsi le départ du président. Preuve de la défiance populaire envers ce dernier, les habitants se sont déplacés en masse aux différents points de collecte de signatures pour lancer la procédure. Près de deux millions de signatures ont été récoltées. Le problème est que le pouvoir chaviste paraît moins enthousiaste qu’hier à l’égard de cette grande avancée démocratique.

Dimanche, le vice-président, Aristobulo Isturi, a ainsi assuré qu’il n’y aurait pas de référendum révocatoire à l’encontre du président Nicolas Maduro. Les responsables de l’opposition «s’y sont pris trop tard, trop mal et en commettant des fraudes», a-t-il déclaré. Quant au président Maduro, il a estimé que le scrutin qui le vise n'est pas «viable». Certes, il a déclaré que si les signatures sont validées, «nous irons vers un référendum, point», mais en ajoutant: «Signature falsifiée, recours assuré». Or, c'est un cadre du parti du gouvernement qui est en charge du contrôle les signatures. Dans ce contexte, il est certain que le  pouvoir fera tout pour que ce référendum n’ait pas lieu.

En même temps, le gouvernement a pris un décret mettant en place l’état d’exception qui donne des pouvoirs de maintien de l'ordre à des organisations paramilitaires créées par lui. Dans les attendus de ce texte, l'opposition et l'Assemblée nationale sont explicitement désignées comme fauteurs de trouble. «Le gouvernement transforme un droit, celui de manifester, en délit», a déclaré Leocenis Garcia, patron du groupe de presse Sexto Poder. Le pouvoir fait ainsi délibérément monter la tension. Du coup, l'Assemblée nationale a rejeté les décrets d'état d'exception et d'urgence économique. Henrique Capriles, leader de l'opposition, a lancé un appel à l'armée: «L'heure de vérité est arrivée, celle de décider s'ils sont avec la Constitution ou avec Maduro.»

Les États-Unis et la bourgeoisie, suspects habituels

Paula Vasquez Lezama, chercheuse spécialiste de l'Amérique latine à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), citée par L’Obs, estime que «Maduro sait que le Parlement ne validera pas la prolongation de cet état d'urgence». Mais «depuis que le parti du gouvernement est en minorité, le président fait tout pour que les lois votées par l'Assemblée soit déclarées anticonstitutionnelles par le Tribunal suprême de Justice». Ce tribunal, réputé proche du président Maduro, vient ainsi de limiter les pouvoirs du Parlement en annulant plusieurs articles de son règlement interne. Les articles supprimés par la décision de la plus haute juridiction du pays, prise vendredi soir 22 avril, concernent la capacité des députés à se prononcer sur la levée d’immunité parlementaire de leurs collègues ainsi que les pouvoirs du Comité directeur du Parlement pour diriger les débats et décider de la durée des interventions ainsi que des ordres du jour.

Comme toujours lorsque les pouvoirs autoritaires veulent porter atteinte à la Constitution et aux libertés démocratiques, Nicolas Maduro a invoqué une «menace extérieure» sans préciser de quelle menace il s’agissait. Mardi, il a cependant directement mis en cause les Etats-Unis à propos d’une intrusion dans l’espace aérien vénézuélien, accusant, comme il se doit, ce pays d’être responsable de la situation au Venezuela. De même il s'est octroyé le pouvoir de réguler l’activité du secteur privé mettant en cause l’autre usual suspect, la bourgeoisie: «Dans le cadre de ce décret en vigueur [...], nous prenons toutes les mesures pour récupérer l'appareil productif qui est paralysé par la bourgeoisie [...]. Quiconque veut arrêter [la production] pour saboter le pays devrait partir et ceux qui le font doivent être menottés et envoyés à la prison générale du Venezuela», a-t-il déclaré le 14 mai devant ses partisans dans le centre de Caracas. Il a en outre annoncé qu'il organiserait bientôt des «exercices militaires notamment des Forces Armées, du peuple et la milice» pour «se préparer à n'importe quel scénario». Des comités locaux de citoyens ont été désignés pour assurer la «surveillance et le maintien de l'ordre», pour garantir la «sécurité et la souveraineté du pays».

Nous attendons donc avec impatience les réactions de Jean-Luc Mélenchon à ce coup de force antidémocratique du pouvoir chaviste et à son refus d’organiser le fameux référendum révocatoire. Est-il toujours partisan d’importer chez nous la «démocratie bolivarienne»? Estime-t-il normal que, face à «l’agression américaine et au sabotage de la bourgeoisie apatride», la démocratie soit mise entre parenthèse pour sauvegarder les «véritables intérêts du peuple»? Il ne ferait alors que reprendre à son compte les arguments traditionnels que les dictatures marxistes n’ont jamais cessé d’invoquer pour justifier la suppression des libertés et la misère du peuple. Les députés qui ont voté contre l’état d’exception ont estimé que le décret qui l’instaure «approfondit la grave altération de l’ordre constitutionnel et démocratique que subit le Venezuela». Qu’en pense Jean-Luc Mélenchon, futur candidat à l’élection présidentielle française?

Gérard Grunberg
Gérard Grunberg (11 articles)
Directeur de recherche émérite au Centre d'études européennes (CEE) de Sciences Po
Telos
Telos (82 articles)
Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels
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