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La démocratie et l'égalité sont bonnes pour le football

JOHN MACDOUGALL / AFP

JOHN MACDOUGALL / AFP

Les études historiques comme l'analyse des droits TV nous prouvent qu'elles rendent les compétitions plus incertaines et excitantes.

Alors que le Real Madrid et son rival local l'Atletico Madrid s'apprêtent à s'affronter en finale de la Ligue des champions, le 28 mai à Milan, la forme de la compétition que l’on connaît actuellement va peut-être devoir changer dans les prochaines années. En effet, les principaux observateurs reprochent au format actuel de ne pas laisser la place au hasard et à la chance, les participants aux huitièmes de finale voire aux quarts étant connus d’avance, sans la moindre surprise. C’est l’intensité et la balance compétitive qui sont misent en avant ici, avec un écart sportif important entre les différentes équipes, entre celles qui viennent des pays du «Big Five» et celles des autres pays Européens.

D’après The Economist, sur les 96 matchs joués entre septembre et décembre, lors des phases de poule, l’immense majorité des résultats était prévisible. Il n’y avait quasiment aucun suspense et aucun enjeu et cela s’en est ressenti au niveau des audiences télévisuelles. Comment, dès lors, y remédier? Comment faire en sorte que la balance compétitive de la Ligue des Champions soit améliorée et qu’une certaine incertitude revienne?

L’Association des Clubs Européen (ECA) a proposé une réorganisation de la compétition, avec une première phase de qualification entre 32 équipes, sur matchs aller-retour, puis une phase de groupe avec les 16 restantes, celles supposées meilleures. Puis viendraient les phases finales, comme on les connaît aujourd’hui. Une autre idée émane du président du FC Barcelone, le Catalan Josep Bartomeu, qui a proposé la création de wild-cards, des cartes d’invitation, comme au tennis, offertes aux clubs réputés, capables de drainer un nombre important de fans, donc de téléspectateurs, mais qui n’auraient pas réussi à se qualifier en coupe d’Europe dans leur championnat local (on pense à Liverpool, au Milan AC, ou à Marseille en France).

«La démocratisation affecte l’équilibre compétitif»

Mais une idée n’a finalement jamais émergé dans la tête des décideurs européens, une idée semble-t-il logique, novatrice et facile à appliquer: plus de démocratie et d’égalité dans le foot pour plus d’intensité compétitive.

Cette thématique vient d'être appliquée au régime politique par les économistes espagnols Ignacio Lago, de l’Université de Pompeu Fabra, et Carlos Lagos-Penas et Santiago Lago-Penas, de l’Université de Vigo. Dans un article paru récemment, ils ont analysé l’impact du régime politique sur l’intensité compétitive du football local. Autrement dit, avec une base de données constituée de 49 pays, entre 1950 et 2011, soit 1960 saisons étudiées au total, ils ont constaté que les régimes dictatoriaux affectaient durablement l’équilibre compétitif des championnats et contraignaient le hasard et l’incertitude. À l’inverse, dans un cadre démocratique, l’organisation du football admettait un meilleur partage des chances et une plus grande diversité des champions.

Les auteurs posent que «la démocratisation n’affecte non pas seulement l’économie d’un pays mais aussi la balance compétitive et l’équilibre compétitif de ses championnats professionnels de football. […] Il y a une diminution du pouvoir monopolistique de certains clubs vis-à-vis de leurs adversaires». L’intensité et le suspense sont réévalués à travers l’amélioration des dotations, des échanges et l’arrivée d’investisseurs étrangers.

En observant le palmarès sur toute la base de données, entre 1950 et 2011, en le confrontant au régime politique appliqué (démocratie ou dictature) et à sa durée, on constate que les pays présentant des caractéristiques démocratiques importantes, luttant contre la corruption et l’interventionnisme étatique, favorisant l’économie de marché et l’essor du capitalisme admettent un plus grand équilibre compétitif et une intensité sportive plus importante.

Sur le graphique ci-dessous, plus la démocratie dure, moins les clubs les plus populaires, les plus riches, ont de chance de remporter le championnat. Une certaine égalité est maintenue, ce qui favorise le suspense et l’incertitude, facteurs d’attractivité dans le sport.


L'UEFA n'étant pas un État, les notions de démocratisation ou d'égalité des droits politiques s'y transposent moins facilement, mais un autre type d'égalité peut s'analyser, celle du partage des droits TV. Outre-Manche, l’écart entre le premier et le dernier de Premier League n’est que  de 1,4 contre 3,8 en France, 3,6 en Italie et 10 en Espagne. D’après l’économiste Richard Duhautois, interrogé sur la question, «c’est la preuve que plus de démocratie, plus de partage et plus de transparence favorisent le suspense et donc le spectacle. […] La saison actuelle en Angleterre est passionnante et formidable à regarder, à suivre. Qui aurait pu parier, très tôt dans la saison, que Leicester ou Tottenham puissent truster les premières places? Que Chelsea, Manchester United ou Liverpool soient si loin au classement? […] Ce qui se passe dans ce pays doit faire figure d’exemple, il faut aller vers plus de partage et plus de pouvoir démocratique».

Inégalité de traitement

Devrions-nous alors privilégier plus de démocratie en Ligue des Champions afin de soutenir la balance compétitive et lutter contre l’ennui des phases de poule? Dans cette compétition, le partage économique se base à la fois sur les performances sportives (1,5 million d'euros par match gagné et une prime de plus de 5 millions d’euros au fur et à mesure que le club se qualifie pour les tours suivants) mais aussi sur le market pool, la dotation en droit TV.

Seulement, ici, la distribution n’est pas fonction des résultats sportifs, comme dans n’importe quel championnat local, mais dépend du poids économique du pays. Plus les chaînes de télévision locales payent un droit de diffusion important, plus le club national touchera un market pool élevé et ce quel que soit ses performances.

Par exemple, cette saison, Lyon, avec une victoire pour six matchs joués et la 31e performance européenne sur les 32 équipes engagées, aura la garantie de toucher 27 millions d’euros de market pool, rentrant ainsi dans le top 10 européen. A l’inverse, des plus petits clubs, comme Malmö ou le Bate Borisov, toucheront moins de 10 millions d’euros au total avec des performances comparables. Cela bloque les positions et les choix d’investissement.

Il y a donc une inégalité de traitement contraire à l’esprit démocratique. La Ligue des champions devrait tendre vers un plus grand partage des dotations si elle veut offrir à ses fans une balance compétitive élevée. L’analyse historique d’Ignacio Lago, de Carlos Lagos-Penas et Santiago Lago-Penas le prouve tout comme le cas empirique de la Premier League: plus de démocratie et plus d’égalité sont synonymes de plus de suspense et plus d’aléas. Le football doit aller dans ce sens pour faire face aux défis du XXIe siècle: autrement, cela risque d’altérer durablement son dynamisme.

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