Histoire

Comment le dernier soldat de la Seconde Guerre mondiale s'est rendu... en 1974

Mike Dash et Ulyces, mis à jour le 24.05.2016 à 16 h 49

«Non, je ne rentrerai pas! Pour moi, la guerre n’est pas finie!», s'exclama le lieutenant japonais Onoda à l'homme venu à sa rencontre.


Il y a plus de quarante ans, le passé et le présent du Japon se rencontrèrent au bord d’une rivière traversant la forêt tropicale de l’île de Lubang, aux Philippines. La rencontre eut lieu au crépuscule du 20 février 1974 alors que la brise retombait et que l’air se remplissait d’insectes volants.

L’homme qui incarnait le présent s’appelait Norio Suzuki. Il avait quitté l’université à 24 ans, sans diplôme, et portait ce jour-là un t-shirt, un pantalon bleu foncé, des chaussettes de laine et une paire de sandales en caoutchouc. Il était accroupi, occupé à allumer un feu à partir d’une pile de branchages, et il ignorait encore qu’il n’était pas seul. Celui qui le fixait depuis la lisière de la forêt était vêtu des haillons d’un uniforme militaire et tenait un fusil à la main. Au moment de la rencontre, il avait passé presque trente ans sur l’île de Lubang, à continuer tout seul de livrer une guerre qui s’était officiellement terminée avec la capitulation japonaise dans la baie de Tokyo, le 2 septembre 1945.

Le nom de cet homme incarnant le passé était Hirō Onoda. Officier des renseignements de l’Armée impériale japonaise, il était sur le point de devenir très célèbre et allait sur ses 52 ans.

>> Lire l'intégralité de l'article gratuitement sur Ulyces.​

Onoda n’avait pas quitté Lubang depuis 1944, quelques mois avant l’invasion et la reprise des Philippines par les Américains. Les dernières instructions qu’il avait reçues de son supérieur immédiat lui ordonnaient de se retirer à l’intérieur des terres de l’île –qui était petite et, en vérité, d’une importance stratégique négligeable– et de harceler les forces occupantes jusqu’au retour de l’Armée impériale. «Il vous est formellement interdit de mourir de votre propre main», lui avait-on dit. «Que ce soit dans trois ans ou dans cinq ans, quoi qu’il arrive, nous reviendrons pour vous. En attendant, tant qu’il vous reste un soldat, votre devoir est de le diriger.»

«Vous devrez peut-être vous nourrir de noix de coco. Si c’est le cas, prenez-en votre parti! Aucune circonstance ne justifie de se rendre.»

La détermination d’Onoda à obéir fut telle qu’il ignora les efforts répétés pour le persuader de se rendre –à l’aide de tracts, de haut-parleurs et de patrouilles au sol–, et il continua à livrer la guerre aux insulaires. Au cours de trois décennies, accompagné d’un groupe de plus en plus réduit de compagnons, il tua trente habitants de Lubang et en blessa une centaine d’autres dans une guérilla sporadique qui vit l’Armée impériale, autrefois si puissante, réduite au meurtre de quelques vaches et à l’incendie de piles de riz récoltées à l’orée de la jungle. Suite à la perte du dernier de ses quatre hommes lors d’un échange de coups de feu avec la police locale, Onoda persévéra seul dans sa mission.

Cette fusillade allait constituer un moment capital dans la vie d’Onoda. Les Philippins de la région étaient parfaitement au courant que des survivants de l’ancienne armée japonaise d’occupation vivaient quelque part sur leur île, de même que l’étaient leur gouvernement et le gouvernement japonais. Mais jamais auparavant, l’histoire n’avait eu de preuve suffisamment tangible pour attirer l’attention de la presse mondiale. C’est avec la découverte de la preuve indiscutable de l’existence de ces soldats –le corps du compagnon d’Onoda, le soldat de deuxième classe Kinshichi Kozuka– que les journalistes commencèrent à s’intéresser sérieusement à ces soldats retranchés à Lubang. Leurs histoires se focalisèrent de plus en plus sur Onoda et la possibilité qu’il ait pu survivre à la fusillade pour se retirer dans la jungle.

Making-of

​«Pourquoi trois soldats japonais ont continué la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1974» a été traduit de l’anglais par Jade Marin, Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer, d'après l'article de Mike Dash «Final straggler: the Japanese soldier who outlasted Hiroo Onoda», paru dans Smithsonian Magazine. Lisez sur Ulyces «Mes deux ans passés chez les yakuzas», l'histoire hors-norme du photographe Anton Kusters.

C’est cette couverture médiatique qui attira l’attention de Norio Suzuki. Après être rentré de plusieurs années de voyages à travers l’Asie, il était à la recherche d’une nouvelle aventure. Lorsqu’il annonça son intention de partir à la recherche «du lieutenant Onoda, d’un panda et de l’abominable homme des neiges, dans cet ordre», on ne le prit pas au sérieux. Plusieurs expéditions avaient en effet déjà tenté de faire sortir Onoda de sa cachette, sans succès. Mais Suzuki avait un avantage important sur ses prédécesseurs: sa recherche solitaire était si excentrique, voire absurde, qu’Onoda ne se sentit pas menacé lorsqu’il rencontra le jeune homme dans la jungle. Au contraire: après s’être assuré lors d’une soigneuse mission de reconnaissance qu’il n’y avait personne d’autre aux environs, il sortit de la jungle pour faire face à l’intrus.

«S’il n’avait pas porté de chaussettes», écrirait Onoda plus tard, «je lui aurais peut-être tiré dessus. Mais il avait ces épaisses chaussettes en laine sous ses sandales. Les habitants de l’île n’auraient jamais fait quelque chose de si étrange. Il s’est levé et s’est retourné. Ses yeux étaient ronds… il m’a fait face et m’a salué. Et m’a salué à nouveau. Ses mains tremblaient, et j’aurais juré que ses genoux aussi. Il a demandé:

 

–Êtes-vous Onoda-san?
–Oui, je suis Onoda.
–Vraiment, c’est vous le lieutenant Onoda?

 

J’ai hoché la tête, et il a continué.

 

–Je sais que vous avez passé des années longues et difficiles. Mais la guerre est finie. Accepteriez-vous de retourner au Japon avec moi?

 

Son utilisation de formules de politesse japonaises m’a convaincu qu’il avait été élevé au Japon, mais il précipitait trop les choses. Croyait-il qu’il lui suffisait d’affirmer que la guerre était finie pour que je retourne au Japon avec lui ? Après toutes ces années, j’étais en colère.

 

–Non, je ne rentrerai pas! Pour moi, la guerre n’est pas finie!»

Onoda sort de la jungle.

Onoda aurait l’occasion de s’exprimer avec beaucoup d’éloquence au retour de Suzuki, quelques semaines plus tard, accompagné d’ordres officiels de déposer les armes; mais de toutes ses paroles, ce fut cette phrase qui résonna le plus profondément. Le sentiment qu’elle exprimait fut reçu avec autant de chaleur par les anciens ennemis du vieux soldat, qui jugeaient admirables sa ténacité et son désintéressement, que par son propre pays, qui avait à l’époque encore du mal à faire face au militarisme de la guerre et se méfiait de ceux qui proclamaient leur loyauté au régime passé.

Pour la plupart des Japonais, souligne Beatrice Trefalt, Onoda n’était «admirable que de la manière la plus inconfortable». En fin de compte, cependant, Onoda parvint à mettre tout le monde de son côté. Volubile, doué pour la comédie et étrangement à l’aise de se trouver au centre de l’attention générale, l’homme qui avait vécu si longtemps dans la jungle eut peu de difficultés à se mettre en avant en tant que partisan, non pas de l’agressivité et de l’impérialisme, mais de la simplicité et de l’autonomie. Même les plus sceptiques de ses compatriotes finirent par voir en lui des choses importantes qu’ils avaient eux-mêmes oubliées.

​>> Il vous reste 50 % de l'histoire à lire ici.​

Mike Dash
Mike Dash (6 articles)
Docteur en histoire
Ulyces
Ulyces (13 articles)
Magazine consacré au journalisme narratif, qui publie des enquêtes, des grands reportages et des interviews
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte