Culture

Les sifflets cannois sont une bonne nouvelle pour le cinéma

Boris Bastide et Vincent Manilève, mis à jour le 22.05.2017 à 12 h 26

Au Festival de Cannes, on adore hurler contre les films. Une tradition qui remonte à loin et qui n'est pas forcément un mauvais signe, pour les films et pour la manifestation en général.

Nicolas Winding Refn, Kristen Stewart, Olivier Assayas et Sean Penn, tous victimes de huées à Cannes. LOIC VENANCE, ANNE-CHRISTINE POUJOULAT, ANGELA WEISS / AFP

Nicolas Winding Refn, Kristen Stewart, Olivier Assayas et Sean Penn, tous victimes de huées à Cannes. LOIC VENANCE, ANNE-CHRISTINE POUJOULAT, ANGELA WEISS / AFP

A l'occasion de l'édition 2017 du festival de Cannes, nous republions cet article.

 

Avant même que ne commence le film, une partie de la salle Debussy du Palais des festivals de Cannes était préparée à le détester. Et pour cause, Nicolas Winding Refn, l'auteur de Drive, a présenté cette année le film le plus fou de la sélection officielle: The Neon Demon, histoire d'une jeune mannequin objet de jalousie de collègues cannibales, est un objet pop et gore rafraîchissant dans une compétition plutôt consensuelle sur la forme.

Quand le logo Amazon Studios est apparu au début du film, certains l'ont raillé, très impatients d'en découdre. Il n'était pas non plus étonnant que certains journalistes décident de huer le film avec enthousiasme dans la seconde qui a suivi le début du générique de fin. «C'est n'importe quoi», a-t-on pu entendre d'un côté, un «fuck it» a surgi de l'autre, et quelques insultes en espagnol.

The Neon Demon est loin d'être le seul film à avoir essuyé des huées. Le 14 mai, après 2h42 de film dopé au trap, American Honey est sifflé. Rebelote pour Personal Shopper d'Olivier Assayas, thriller fantastique dont la séquence d'échange de textos en a agacé plus d'un. Pas plus tard que ce matin, vendredi 20 mai, The Last Face de Sean Penn a provoqué des huées dès le prologue et un grand défouloir à la fin de la projection. Un critique annonçait que les huées pourraient «être entendues depuis l'espace...»

Haters gonna hate

Le Festival de Cannes édition 2016 serait-il gagné par la hate? C'est la thèse défendue en interview par Xavier Dolan. Attendu au tournant, le cinéaste canadien, dont les films et la personnalité agacent depuis quelques années une partie des cinéphiles, pouvait s'attendre à être mal accueilli avec Juste la fin du monde, et ce quelque soit la qualité du film. 

Je comprends qu’on puisse ne pas aimer Juste la fin du monde mais aller jusqu’à siffler le film, c’est indigne. Quand on n’aime pas un film, on peut sortir

Xavier Dolan

Sur 20minutes.fr, il explique:

«C’était très violent. Je comprends qu’on puisse ne pas aimer Juste la fin du monde mais aller jusqu’à siffler le film, c’est indigne. Quand on n’aime pas un film, on peut sortir. Cette mode de la détestation est un problème à Cannes. Le festival retient ce qu’il estime être les meilleurs films de l’année, on se dit que les journalistes vont penser de même, que ceux qui sont là aiment le cinéma… Mais ils sifflent les films qui ne leur plaisent pas. Cannes devient un festival sifflant qui descend à vive allure la pente de la haine.»

Les huées se sont tellement banalisées qu'on en vient à penser qu'il s'agit d'un rituel.  

De la Rome Antique à Maître Gims

Bien sûr, Cannes n'a pas la primauté des huées. Comme le rappelle Slate.com, les traces de ces réactions hostiles du public remontent à la Grèce Antique. À partir du moment où Clisthène établit les fondements de la démocratie athénienne au VIe siècle avant J.-C., la participation des spectateurs assistant à des représentations de tragédies fait partie de leur devoir de citoyens. Il est de bon ton de marquer son plaisir en applaudissant, ou à l'inverse de crier et siffler son mécontentement. Un peu plus tard, sous la Rome antique, le public avait ainsi droit de vie ou de mort sur certains participants des jeux du stade.


Plus près de nous, théâtre et opéras ont donné lieu à de mémorables batailles. La première du Barbier de Séville, en 1816, a été sabotée par des admirateurs d'un auteur concurrent de Beaumarchais. Le New York Times cite également le fiasco de La Traviata en 1853 ou la représentation désastreuse du Madame Butterfly de Puccini, accueilli par des cris, des grognements et autres bruits hostiles à La Scala en 1904. Quant a la première du Sacre du printemps, le ballet de Stravinsky, la salle était tellement choquée de l'approche non conventionnelle que la représentation fut émaillée de bagarres. Dans tous les stades du monde, surtout, les sifflet sont encore monnaie courante. Big up Maître Gims.

Cannes et le parfum du scandale

Si les huées cannoises font donc partie d'une longue tradition, elles ont largement aidé à forger la légende du Festival —on ne compte plus les articles qui listent les films ayant subi les foudres cannoises. En 2013, un festival de Brooklyn avait même élaboré une programmation entièrement dédiée à ces oeuvres d'abord publiquement décriées avant de rentrer dans l'histoire du cinéma. L'assistant programmateur David Reilly expliquait alors que Cannes avait aussi bâti sa notoriété sur sa capacité à faire scandale, d'où la bienveillance des programmateurs envers des films capables de bousculer les certitudes des spectateurs jusqu'à créer des réactions épidermiques. Ces dernières années, des longs métrages comme Irréversible de Gaspar Noé, et sa longue scène de viol, ou Antichrist de Lars Von Trier, où Charlotte Gainsbourg subit de multiples mutilations, ont été accueillis par un mélange d'applaudissements, de cris et de sifflets.


Les huées cannoises sont aussi réservées à des films de grands réalisateurs qui soudain déçoivent. L'an passé, Gus Van Sant en avait fait l'amère expérience avec son Sea of Trees largement sifflé après la première projection. Le film ne sortira en salle qu'un an plus tard, sous un autre titre et totalement remarketé, mais le mal était déjà fait.

Au début des années 1990, le grand Federico Fellini a connu le même sort avec son tout dernier film, La Voce della luna. Une expérience qui laissa un goût amer à l'un de ses plus grands fans, David Lynch:

«La pire réaction que j'ai vue, c'était au Festival de Cannes où le public a hué un film de Fellini, confie-t-il à Chris Rodley dans le livre d'entretien Lynch on Lynch. C'était la veille de la présentation de Sailor et Lula et ça m'a tué. Totalement sidéré. Peu importe la qualité du film. Fellini avait accompli tant de choses qu'il méritait un peu de respect.»

Pendant longtemps, ce sont les palmarès de fin de Festival qui, autant voire plus que les projections en elles-mêmes, ont suscité la controverse. Les Palmes attribuées à La Dolce Vita, Taxi Driver ou Sous le soleil de Satan ont suscité d'importants sifflets, et cette réplique restée célèbre de Maurice Pialat: «Si vous ne m'aimez pas, je ne vous aime pas non plus.»


La violence tient là aussi à la promesse de Cannes: offrir pendant dix jours le meilleur du cinéma mondial. La crème de la crème de ce qui se fait chaque année, les places étant très chères payées: une vingtaine de films sont sélectionnés en compétition pour un peu moins de 2.000 œuvres visionnées. Alors, quand surgit un film qu'un critique juge excessivement mauvais, c'est la trahison. Dans l'anonymat du noir et au milieu de la foule, il est tentant dès lors d'exprimer son mécontentement, qui tient autant au film en lui-même qu'à sa présence en sélection. Lors de la première projection, les œuvres jouent leur crédibilité à faire partie de ce gigantesque banquet.

L'Avventura, cas d'école

La présentation très controversée de L'Avventura de Michelangelo Antonioni, en 1960, est un autre très bon exemple de la dynamique qui peut amener une œuvre à être rejetée par une partie du public. 

On reconnaît vite les provocations qui vont irriter le public. Souvent, ce sont les mêmes qualités qui vont permettre au film d'avoir par la suite des défenseurs acharnés

Robbie Collin

«Une des explications possibles de l'hostilité du public lors de la projection, c'est que l'investissement émotionnel et psychologique du spectateur n'était pas seulement insatisfait, mais volontairement nié par la narration, écrit Kieron Corless dans son livre Cannes: Inside The World's Premier Film Festival. Ces temps morts, cette manière de filmer de manière expressive les paysages et l'environnement des personnages ont fait de L'Avventura un film révolutionnaire.»


Les films qui tordent de manière trop frontale les conventions narratives sont ainsi susceptibles de susciter le rejet. C'était le cas de l'approche symphonique et grandiloquente de Terrence Malick et son Tree Of Life, sifflé par une partie de la critique, ce qui ne l'empêchera pas de remporter cette année-là la Palme d'or. Ou, quelques années plus tôt, de Twin Peaks: Fire Walk With Me, qualifié par beaucoup d'incompréhensible avec ses ellipses et son univers grotesque. «Je venais de tuer Twin Peaks, confiera David Lynch. Quand je me suis assis dans la salle, j'ai compris que j'étais dans un environnement hostile. Je sentais la colère du public à mon égard.» 

Les univers esthétiques les plus forts, ceux qui cherchent à bousculer le spectateur, sont aussi bien souvent aussi les plus clivants. À ce titre, rien d'étonnant à ce que Xavier Dolan ou Apichatpong Weerasethakul subissent quelques sifflets. De même, l'approche très esthétisante d'un Nicolas Winding Refn avec Only God Forgives et cette année The Neon Demon suscite beaucoup d'incompréhension, certains la rapprochant presque de l'art contemporain.

Hystérisation galopante

Dans le Telegraph, le critique Robbie Collin explique qu'il savait au bout de cinq minutes de film que Personal Shopper d'Olivier Assayas serait sifflé lors de sa première projection. «Non pas parce que ce que je voyais à l'écran était mauvais, mais parce qu'après quelques années dans le circuit, on reconnaît les provocations qui vont irriter le public. Souvent, ce sont les mêmes qualités qui vont permettre au film d'avoir par la suite des défenseurs acharnés.»

Là où dans les années 1970, les polémiques entourant des films comme La Maman et la Putain ou La Grande Bouffe étaient très politiques, aujourd'hui, elles semblent être le reflet d'une certaine hystérisation de la critique empressée de faire connaître au monde entier son avis sur un film. Souvent le tout premier. Et plus on tape fort, plus ça résonne.

«Cest facile pour les critiques de se glisser dans la peau de Banquo [personnage de MacBeth], rôdant de façon menaçante et mettant à mal la tranquilité du roi fou, explique Robbie Collin du Telegraph. C'est notamment à cause de l'opinion des critiques qu'il y a une vraie différences entre les festivals: tout le monde veut savoir si cela vaut le coup de faire la queue, et tous les matins, les participants lisent attentivement les grilles de notation dans les magazines pour identifier les films les mieux notés.»

À chaque fois, la première chose que font les journalistes présents dans la salle, c'est d'aller sur Twitter (pour peu qu'ils y soient actifs) pour livrer leur opinion ou lire celle des autres, à la recherche d'une validation de leurs sentiments ou de quelqu'un avec qui débattre. 

Un certain agacement

Cette habitude de donner son avis à chaud, parfois avant même que le générique ne soit fini, en agace plus d'un. L'année dernière, Thierry Frémaux, le directeur général du festival, estimait déjà que «Cannes est devenu un festival Twitter où chacun dit ce qui lui passe par la tête. Cela crée une course contre la montre permanente entre les journalistes et ces néocritiques amateurs. Faire de la critique, c’est exercer et poser une pensée, ça ne se résume pas à 140 signes écrits à la fin du générique. À Cannes, pas sûr que les réseaux sociaux fassent du bien à l’esprit général.» 

Cette année, c'est le producteur Jean Labadie qui s'en est pris à un journaliste de Première.

Il existe un autre phénomène qui relie les tweets et les huées: après chaque projection, les internautes qui n'ont pas vu le film deviennent curieux, voire très impatients de voir un film qui a pu susciter autant de colère. 

On emmerde l’establishment. […] Si je ne divise pas, qu’est-ce que je fais là? L’art, c’est diviser

Nicolas Winding Refn

Tout comme les tweets précipités, faut-il aussi arrêter les huées et les sifflets, qui empêchent le recul nécessaire sur les films et ne font qu'alimenter le «bruit» autour d'eux? Non, car si on accepte les applaudissements, il faut accepter la critique. «Tout le monde a le droit de huer autant qu'il a le droit de faire une ovation», avait déclaré Matthew McConaughey en réaction aux sifflets qui avaient accompagné Sea of Trees.

En 2013, après les huées contre Only God Forgives, Nicolas Winding Refn affirmait que «l'art est fait pour diviser, car si l'art ne divise pas, il ne pénètre pas, et s'il ne pénètre pas, vous ne faites que le consommer». Et cette année, lors de la conférence de presse qui a suivi la projection de The Neon Demon, il a resservi le même discours, avec le sourire en prime:

«Regardez les réactions que vous avez eu hier. On emmerde l’establishment. […] Si je ne divise pas, qu’est-ce que je fais là? L’art, c’est diviser. […] Les réactions c’est l’essence même d’une expérience. Si vous ne réagissez pas, qu’est-ce que vous faites ici?»

«Elles sont trop utiles, écrit encore Robbie Collin dans le Telegraph, en parlant des huées. Tout en procurant un aperçu de l'audience contemporaine d'un film, elles inspirent le débat, poussent les défenseurs du film à réagir et donnent de la couleur et de l'énergie au remue-ménage du festival. À leur façon, elles sont aussi vitales que les ovations, comme celle qui a suivi la projection l'année dernière de Vice-Versa: un grand rugissement qui a secoué les sièges du Grand Théâtre Lumière.» 

Seuls les journalistes semblent souffrir des huées, qui renvoient d'eux une image à la fois élitiste et infantile. Surtout, elles n'ont jamais empêché un film de figurer en très bonne place au palmarès ou de trouver sa place dans le cœur des cinéphiles, loin du tumulte cannois. Après tout, à l'heure où la critique semble gagnée par un certain unanimisme et une faible propension à la polémique, que le cinéma puisse encore faire l'objet au moins dix jours par an d'autant de passion et de débat est une excellente nouvelle. Et tout le monde, ou presque, semble y gagner. 

Boris Bastide
Boris Bastide (106 articles)
Éditeur à Slate.fr
Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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