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Crash du MS804: «Je ne vais pas échafauder d'hypothèse, mais il semblerait que...»

Temps de lecture : 4 min

Céder à la tentation de regarder les chaînes d'information en continu est la pire des choses à faire en période de crash aérien. Et pourtant, étudier leur capacité à remplir les programmes d'experts prudents, de formules creuses et d'évocations cauchemardesques force le respect.

BFMTV. Capture d'écran du 19 mai 2016.
BFMTV. Capture d'écran du 19 mai 2016.

Les chaînes d’info en continu fabriquent et diffusent par temps calme des boucles d’informations à la portée dérisoire, se répétant à l’infini, proches d’une pratique hypnotique du journalisme –ce qui peut avoir un effet bizarrement apaisant quand les sujets ne prêtent pas à conséquence. Mais ces chaînes se révèlent captivantes lors d’épisodes de crise, qui constituent par définition l’exception. Ces crises peuvent être partagées en deux grands types: les attentats terroristes et les crash aériens.

Le crash du vol MS804 de la compagnie EgyptAir, dans la nuit du mercredi 18 au jeudi 19 mai, relevant de la seconde catégorie, ni BFMTV ni iTélé ne déçoivent sur ce point. On vous a conseillé par le passé, et encore à l’occasion de ce drame, les bonnes pratiques médias à suivre en telles circonstances: quel que soit votre degré d’inquiétude ou de curiosité, coupez votre télé. Pour la simple et bonne raison que toutes les réponses aux questions que vous pouvez légitimement vous poser tiennent en un paragraphe –et même dans les trending topics de Twitter. Le reste n’est que remplissage. D'autant plus que le gouvernement égyptien n'est pas prompt, pour des raison politiques internes et diplomatiques, à communiquer les informations qu'il pourrait détenir –comme l'a montré le précédent du crash de l'avion russe de la compagnie Metrojet.

Cela étant rappelé, abordés sous l’angle de la curiosité anthropologique, les plateaux des chaînes d’infos, leurs protagonistes et leurs échanges fournissent au moins une information vérifiée: l’être humain est doué pour produire du discours à partir des intrigues les plus minces. Voici les principaux éléments de récits que développent les mal nommés programmes d’«information» lors de chaque crash aérien.

«À ce stade, je ne vais pas faire d’hypothèse»

Les journées de remplissage post-crash aérien en attendant les rapports d’enquête sont des festivals de prétérition. Cette formule de style consiste annoncer qu’on ne parlera pas de quelque chose. Avant d’en parler, et de ne faire même que ça. C’est ainsi que les experts invités prendront soin de mettre en garde l’animateur de plateau avant de développer leur propos et de répondre aux questions:

«A ce stade, en l’absence d’éléments factuels sur les circonstances exactes du drame, on ne peut pas faire d’hypothèse»..

C’est alors le moment d’en échafauder une dizaine, aidé en cela par les pousses-au-crime qui ont porté la relance journalistique au rang d’art majeur. Maniée dans le cadre d'un énoncé au conditionnel –mode de conjugaison qui est quasiment une deuxième langue courante des chaînes d'info–, la prétérition peut avoir des effets redoutables. Vous entrez alors dans une forme d'utilisation de la langue française d'où le sens a à peu près disparu, et vous approchez des rivages de la poésie en forme libre ou du langage automatique. Vous commencerez vos exposés par:

«Je ne vais pas échafauder d'hypothèse pour le moment, mais il semblerait que.»

Le transport aérien est très sûr (sauf quand il ne l'est pas)

C’est une autre figure obligée de l’exercice: pendant de longues heures, voire des journées entières, des experts vont défiler sur les plateaux ou en duplex pour nous expliquer trois choses, qui devraient nous rassurer mais aboutissent au résultat inverse:

1/ que le transport aérien est le mode le plus sûr au monde

On comparera alors les chiffres de probabilité de mourir en avion avec les statistiques de sécurité routière, en plaçant la comparaison sur un terrain qui privilégie systématiquement l’avion (c’est expliqué ici, avec le minimum de mauvaise foi possible).

2/ que, depuis le dernier crash, ce mode de transport est ENCORE plus sûr qu’avant

Des procédures ont été réexaminées ou renforcées depuis le drame précédent…

3/ que malheureusement, le risque zéro n’existe pas

Si vous écoutez les intervenants invités depuis le début de matinée sur les chaînes d’information en continu, vous aurez malgré tout l’impression que les aéroports sont aussi bien filtrés qu’une auberge espagnole, ou qu’on place une bombe dans un avion aussi facilement que sur une place publique.

Le transport aérien est une longue succession d’épisodes angoissants

Lors de cette séquence, un pilote généralement retraité et qui peut s’enorgueillir de milliers d’heures de vol nous explique comment fonctionne un avion et pourquoi, en dépit des points évoqués précédemment, il ne faut pas avoir peur. Si l’aviation évolue en permanence, son éclairage sera toujours plus précieux que celui, disons, d’un amateur de bon niveau de Flight Simulator.

Reste que son témoignage aura pour effet de nous tourmenter plus qu’autre chose. Ses évocations d’un âge d’or du transport aérien, quand les places étaient assez larges pour étendre les jambes, que les plateau-repas étaient dignes d’un étoilé et les aéroports une version futuriste et aérienne du parking, nous rappellent que voyager en avion de nos jours revient à enchaîner les expériences désagréables, sinon humiliantes. Contrôles innombrables qui aiguisent la conscience du danger sans pouvoir prévenir tout à fait la survenue du drame, conditions de voyage low-cost, sans oublier le risque, manifestement de plus en plus avéré, d’une lutte des classes miniature se déclenchant entre les passagers de la classe affaire et ceux de la classe éco

De nouveaux mots rejoignent notre vocabulaire

Plus personne en France n’ignore l’importance du processus de «radicalisation» ou l’existence «d’appartements conspiratifs» dans les phases préparatoires d’attentats. Comme avec les attentats, les crash sont l’occasion pour le public de se familiariser avec des termes issus de jargons techniques et professionnels. Ces mots sont prononcés par des experts, relayés par des journalistes et, en bout de chaîne, finissent par s’intégrer à notre vocabulaire courant. Depuis ce matin, on connaît le sens de la «sinistralité», un ratio financier mesuré par les compagnies d’assurances, on prend mieux la mesure des «objectifs discordants» auxquels sont confrontés les responsables de la sécurité aérienne –assurer la sécurité sans pour autant vous déshabiller complètement avant de prendre l’avion. On sait même distinguer un «crash» au sens strict –impact fatal de l’appareil sur le sol ou la surface de l’eau, qui provoque sa désintégration– d’une explosion en vol. En bonus, on améliore sa géographie et on sait placer Karpathos sur une carte de la Méditerranée. Enfin, à peu près.

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