Culture

Arrêtons une bonne fois pour toutes de reprocher à Xavier Dolan sa jeunesse

Vincent Manilève, mis à jour le 20.05.2016 à 15 h 44

Les médias ont trop souvent associé le cinéaste, qui présente cette année «Juste la fin du monde» à Cannes, avec l’arrogance qu’il laisse parfois transparaître.

Xavier Dolan à Cannes, le 19 mai 2016. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Xavier Dolan à Cannes, le 19 mai 2016. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

L’angoisse. Mercredi 18 mai, devant le palais des festivals à Cannes, les journalistes sont inquiets. Dans les différentes files d’attentes, où ils sont répartis en fonction de l’ordre de priorité de leur badge, chacun espère voir avant tout le monde le film le plus attendu du festival. Deux ans après l'électrochoc Mommy, Xavier Dolan présente son deuxième film en compétition officielle, Juste la fin du monde, adapté d’une pièce de Jean-Luc Lagarce.


La pression est grande pour le cinéaste, et ce pour de nombreuses raisons (casting cinq étoile, statut de réalisateur-star, attente critique), mais plus particulièrement pour le statut de «jeune prodige» que lui colle la presse depuis ses débuts en temps que réalisateur (il a commencé à faire l'acteur à l’âge de 4 ans). À 26 ans seulement, il a réalisé six films (le septième est en cours), et récolté de nombreuses récompenses, comme en 2014 avec le prix du jury cannois suivi quelques mois plus tard d'un César du meilleur film étranger pour Mommy

Sa jeunesse est souvent associé à sa prétention

Ce talent «précoce» a poussé de nombreux médias, à mettre en exergue en permanence sa jeunesse, comme on le ferait pour un sportif de 18 ans accédant à la finale olympique d’un 100 mètres. Et forcément, quand on parle d'une jeunesse confrontée à un monde plus vieux, surgit alors des qualificatifs comme désinvolte ou arrogant. Il y a trois ans, le Time inventait la «génération moi», faites de jeunes fainéants et narcissiques. Un raisonnement grotesque puisque chaque chaque génération est, par principe, jugée arrogante pour ses aînées.

Il est agaçant, Xavier Dolan, avec sa tronche qui ne passe plus les doubles portes, ses propos mi-sincères qui jouent Titanic contre Godard

Serge Kaganski

Dolan n’échappe pas à ce cliché. Ce n’est pas un hasard si, en 2012, le réalisateur a souri et répondu «Ma prétention!» quand un journaliste des Inrocks lui lançait: «Un mot revient souvent lorsque les médias parlent de toi, c’est…» La même année, date de sortie de Laurence Anyways, il regrette de ne pas être en compétition officielle, alimentant son image déjà quelque peu écornée.

Depuis ses débuts, et ce malgré les louanges de nombreux journalistes à propos de ses films, les sorties semblables à celles de Cannes en 2012 vont se répéter. Les anecdotes sont récurrentes, sans être nombreuses, mais bénéficient d'un large écho médiatique à chaque fois. En 2013, il répond «Vous pouvez embrasser mon cul narcissique» au Hollywood Reporter qui vient de publier une critique de Tom à la ferme qui lui reprochait justement justement un certain égocentrisme: 


En 2014, Serge Kaganski des Inrocks adore le film Mommy, mais rappelle avec malice ces moments où Xavier Dolan a pu aller trop loin:

«Il est agaçant, Xavier Dolan, avec sa tronche qui ne passe plus les doubles portes, ses propos mi-sincères, mi-provocs qui jouent Titanic contre Godard, son fayotage en mondovision auprès de Jane Campion, son discours de prix du jury taillé pour une Palme d’or qu’il voyait déjà sur sa cheminée, son émotion en bandoulière […]».

Le désamour entre une partie de la presse et Dolan, qui répond aux critiques et mène une vie très active sur les réseaux sociaux (contrairement à d'autres réalisateurs, plus vieux), a pris de telles proportions qu’il s’est fendu d’une critique aiguisée dans une tribune l’année dernière. «Pourquoi l'ambition nous dérange-t-elle autant? Pourquoi doit-on toujours la confondre avec la prétention?», se demandait-il.

Il y avait un certain mépris envers moi pour ça: je sortais de nulle part, j’avais aucune expérience

Xavier Dolan

La rupture semblait consommée. Xavier Dolan était-il prêt à endosser la maturité dont on a voulu le garder éloigné trop longtemps? En mai 2015, le voilà pourtant de nouveau amené à se justifier quand Télérama lui parle de sa jeunesse:

«Moi, j’ai senti beaucoup de solitude au début, quand je suis arrivé, car je faisais très jeune. Il y avait un certain mépris envers moi pour ça: je sortais de nulle part, j’avais aucune expérience, j’avais une certaine arrogance, une certaine extravagance. J’avais 19 ans. À 19 ans on ne sait pas qui on est, on ne sait pas où on va, ni ce qu’on peut dire ou ne pas dire. Il y a eu donc un certain mépris doublé d’intolérance. Cela m’a fait très mal.»

Il dira ensuite, comme pour s’affirmer un peu plus dans le monde de la réalisation: «Moi, maintenant j’ai le sentiment d’être devenu un cinéaste, d’être devenu un homme.» Dans une interview accordée à Buzzfeed France lors du festival 2015, il insistera sur ce point quand on lui a demandé ce qui l'agace le plus: «J’en ai marre qu’on me parle de mon âge, mais j’avoue que ça m’arrive de moins en moins.»

«Quand on fait tel chef-d’œuvre comme Lawrence Anyways à 23 ans, je pense que l’argument de l’âge n’a plus lieu d’être»

Aujourd’hui, c’est donc comme cinéaste plébiscité qu’il débarque à Cannes. Mais si les Inrocks l’intronisent en tant que «Boss de la Croisette», d’autres médias continuent de le ramener à son statut de «jeune», ici, , ou encore ici. L’expression «jeune prodige» est devenu un cliché à part entière le concernant, et dont les médias usent et abusent. Et c’est problématique dans le sens où le terme de jeunesse est rarement associée à l'expérience et donc à la qualité du travail. En rappelant constamment que Dolan est jeune, on le sépare d’autres grands réalisateurs plus âgés, et donc de l’image que l’on a du métier. 

Personnellement, je ne connais pas de journalistes qui aient hâte de lui tomber dessus. On peut railler sa jeunesse ou autre chose, mais c’est quelque chose qui reste entre journalistes

Sophie Benamon, journaliste chez Studio Ciné Live

À Cannes, devant le palais des festivals, certains journalistes nous ont expliqué que les choses ont pourtant évolué. Sophie Benamon, journaliste chez Studio Ciné Live, tient justement à démystifier ces histoires de détestation, qui ne relèvent que du bruit de couloir:

«Personnellement, je ne connais pas de journalistes qui aient hâte de lui tomber dessus. On peut railler sa jeunesse ou autre chose, mais c’est quelque chose qui reste entre journalistes. Il faut faire la différence entre ce qui se dit en bruits de couloirs pour rigoler et ce qui s’écrit.»

Son collègue Xavier Leherpeur a une opinion légèrement différente. Il explique avoir un rapport «très compliqué» au réalisateur et trouve qu’il s’agit d’un «type passionnant, à la fois un vrai artiste et son pire ennemi»:  

«J’en ai un peu ras-le-bol qu’on le ramène à sa jeunesse. Il a cinq ou six films derrière lui, c’est un cinéaste qui a du métier. Ce n’est pas un copain, je n’ai pas forcément envie de le connaître, mais c’est évidemment l’émergence d’un cinéaste passionnant, protéiforme, qui cherche, qui propose, parfois se plante, mais qui est très intéressant quand il est au rendez-vous.»

David Honorat, du site Vodkaster, a le même sentiment: «Quand je regarde Laurence Anyways, qui raconte la vie d’un couple sur plusieurs dizaines d’années, j’ai l’impression de voir un cinéaste extrêmement mature et pas un petit jeune arrogant. Quand on fait un tel chef-d’oeuvre à 23 ans, je pense que l’argument de l’âge n’a plus lieu d’être.»


Selon lui, l’arrogance plus ou moins avérée du réalisateur pourra, en revanche, lui jouer encore quelques tours à l’avenir. «Il faut bien évidemment dissocier le personnage de son œuvre, et dans le cas de Dolan, je pense que la question de la jeunesse va rester encore quelques années, surtout s’il continue à courir pour avoir la Palme à moins de 30 ans. Tant qu’il n’aura pas la Palme et qu’il reviendra à Cannes, la crispation autour de son nom va continuer.»

«Je me soucie simplement de ses films, s’ils sont bons ou pas, et pour moi, ce film n’est pas bon»

Restait donc à savoir comment son nouveau film allait être accueilli sur la Croisette. La critique allait-elle laisser de côté tous les clichés qui encombrent l'image de Xavier Dolan?


Certains journalistes préfèrent ne pas se prononcer à chaud sur cette œuvre qui a reçu quelques huées au milieu des applaudissements. Baz Bamigboye, journaliste britannique du Daily Mail, est affalé contre un mur, la main gauche posée contre le cœur. Entouré de quelques collègues étrangers, il débriefe, sans concession: 

«J’ai failli avoir une crise cardiaque. C’est tellement de la merde. Je me suis fait opérer des dents la semaine dernière, j’aurai préféré revivre ça que de voir ce film.»

C’est tellement de la merde. Je me suis fait opérer des dents la semaine dernière, j’aurai préféré revivre ça que de voir ce film

Baz Bamigboye

En revanche, quand on lui demande si la presse a un problème avec Xavier Dolan, il réfute tout problème personnel avec le réalisateur: 

«Il est si jeune, mais il est dans le métier depuis très longtemps… Certains n’aiment pas les jeunes réalisateurs, les jeunes lions. Je me fiche des critiques sur l’homme, je juge ses films, que je les aime ou pas. Moi je n’ai pas de problème avec lui, je me soucie simplement de ses films, s’ils sont bons ou pas, et pour moi ce film n’est pas bon.»

Toute la contradiction cannoise se trouve résumée ici. On peut détester un film et le faire savoir de façon violente sans pour autant avoir un problème avec le personnage, aussi jeune et arrogant soit-il. L'essentiel étant de ne pas mélanger les deux, ce qui n'a pas toujours été fait à propos de Xavier Dolan.

«Selon moi, c'est mon meilleur»

Lors de la conférence de presse du film, les journalistes étaient aussi nombreux que pour la projection de la veille, impatients de poser des mots sur leur confusion post-projection. Et la première question, posée par Jean-François Bélanger, journaliste chez Radio Canada, concernait évidemment les premiers retours des critiques. Xavier Dolan, désormais habitué à l’exercice de l’accueil cannois, a alors répondu avec maturité et un brin d'assurance, bien évidemment:

«On est à Cannes, tous les films divisent, c’est arrivé dans le passé. […] Je ne suis pas nécessairement inquiet, il y a de très belles critiques qui sont parues. Peut-être qu’il faut un peu de temps pour que le film se pose dans la vie et les gens ne le regarde pas simplement mais l’entendent aussi. C’est un film dont je suis très fier et qui, selon moi, est mon meilleur.»

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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