Culture

Léa Seydoux se moque-t-elle de nous?

Alexis Patri, mis à jour le 20.05.2016 à 8 h 59

La talentueuse actrice aime mettre en avant qu’elle s’est faite toute seule. Oui. Mais non.

Léa Seydoux lors du photocall de «Juste la Fin du Monde» à Cannes I ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Léa Seydoux lors du photocall de «Juste la Fin du Monde» à Cannes I ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Interrogée par Madame Figaro au côté de Xavier Dolan sur leur statut d’autodidactes, Léa Seydoux a répondu avec une phrase qui, avec d’autres affirmations, a excédé tout un pan de Twitter: «Je ne sais pas comment j’ai appris à jouer… mais on vient tous les deux de l’école de la vie.» Une expression floue qui laisse entendre que l’actrice en a bavé, qu’elle a galéré pour se hisser à la place où elle est aujourd’hui. De qui se moque-t-on?

Il n’est pas question de remettre en cause le talent et le mérite de Léa Seydoux. Mais ne pas reconnaître que son ascension a été aussi flamboyante que rapide constitue un beau mensonge. Contrairement à Xavier Dolan, l’actrice française vient d’un milieu tout à fait aisé. Comme le rappelle Vanity Fair, elle est la «fille de Valérie Schlumberger –le gratin de l’intelligentsia protestante– et de l’entrepreneur Henri Seydoux, petite-fille de Jérôme Seydoux, président de Pathé, et petite-nièce de Nicolas Seydoux, président de Gaumont»

Quand Léa Seydoux explique qu’elle s’est lancée dans le cinéma parce qu’elle n’avait «rien à perdre», on ne peut que lui donner raison: même si son grand-père ne l’a –selon ce qu’elle a expliqué au Monde en 2010– jamais aidée à obtenir un rôle, il est plus facile de choisir ce métier quand on vient d’une grande famille parisienne que d’une famille modeste de région. Mais ce point revient bien moins souvent en interview que le fait que son enfance était plus bohème que bourgeoise.

Il est sûr que l’expression «fille de» —qui ne dit rien du vécu ou du talent d’une personne mais qui sous-entend beaucoup sur les facilités de carrière— a été trop utilisée à son sujet. Reste que, si Léa Seydoux s’est construite elle-même et sans aide familiale, elle ne s’est pas faite seule pour autant.

Talent très rapidement reconnu

En 2004, elle apparaît dans un épisode du téléfilm Père et Maire. L’année suivante, à 20 ans, elle tourne pour Olivier Dahan dans un clip de Raphaël. Le réalisateur de La Môme lui propose de faire des essais. Quand l’actrice commence à jouer dans des publicités Vodafone, La Laitière et Mars, on aurait pu s’inquiéter pour elle. D’autant qu’en 2007 elle joue dans le film oubliable Mes Copines. Mais elle intègre la même année la classe «Talents Cannes» dirigée par Mathieu Amalric au Festival de Cannes, aux côtés de Pierre Niney et Ina Mihalache.

Résultat: l’année suivante, elle joue dans deux films d’auteurs de réalisateurs reconnus: De la Guerre, de Bertrand Bonnello, sélectionné à Cannes, La Belle Personne, de Christophe Honoré, où elle incarne le rôle principal. Suivent des films internationaux (Inglorious Basterds, de Quentin Tarantino en 2009, Robin des Bois, de Ridley Scott en 2010, Mission: Impossible - Protocole Fantôme, de Brad Bird en 2011) et des films d’auteurs et arty (Belle Épine et Grand Central, de Rebecca Zlotowski, en 2010 et 2014, The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson, en 2014, etc.) dans des allers-retours aussi nombreux que sans accrocs. On est loin des galères d’autres actrices comme Virginie Efira, qui aura dû attendre Cannes 2016 pour être reconnue pour son talent, après avoir porté à bout de bras une série de mauvais films. Ce qui ne l’empêche pas, quand Yann Barthès lui demande en octobre 2015 de conseiller celles qui veulent devenir actrices, de répondre: «Croire en ses rêves... C’est un peu cliché. Se battre, persévérer.»

Sa jeune carrière est tellement réussie en tout point qu’un James Bond fait presque office de point noir, à en croire Samuel Blumenfeld, critique cinéma au Monde interrogée par Vanity Fair: « Elle a déjà fait Robin des Bois, de Ridley Scott, et Midnight in Paris, de Woody Allen, Mission impossible – Protocole fantôme, The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson... Elle est donc déjà repérée en tant que jolie Française dans pas mal de productions étrangères. Quel besoin de s’assimiler avec les actrices jetables qui se sont succédé dans les James Bond?»

Alors, oui, Léa Seydoux est née dans une famille de cinéma et dans un milieu aisé. Non, ses proches n’ont pas tout fait pour qu’elle devienne actrice et elle est parfois sans raison passée pour une enfant de pistonnée. Oui, elle est talentueuse et mérite la reconnaissance qu’elle obtient. Mais Léa Seydoux, une enfant de «l’école de la vie»?  Professionnellement parlant, non.

Alexis Patri
Alexis Patri (21 articles)
Journaliste
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