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Pourquoi le procureur de Los Angeles veut Roman Polanski (MàJ)

Emily Bazelon, mis à jour le 23.01.2010 à 10 h 35

Entretien exclusif avec Stephen L. Cooley.

projection d'un film de et avec Roman Polanski dans un cinéma de Zurich, en septembre 2009. REUTERS/Sebastian Derungs

projection d'un film de et avec Roman Polanski dans un cinéma de Zurich, en septembre 2009. REUTERS/Sebastian Derungs

Roman Polanski ne sera pas jugé par contumace par la justice californienne dans l'affaire de relation sexuelle avec une mineure de 13 ans remontant à 1977. Le juge Peter Espinoza a bien indiqué vendredi 22 janvier que sa décision était irrévocable et que le cinéaste franco-polonais devait revenir en Californie pour y être jugé. Les avocats de Polanski ont déclaré qu'ils feraient appel de la décision.
Roman Polanski, âgé aujourd'hui de 76 ans, a fui la Californie en 1978 après avoir plaidé coupable des charges qui lui étaient reprochées. Il avait alors expliqué craindre que le juge revienne sur un accord prévoyant qu'il ne servirait pas une peine supplémentaire après 42 jours passés en prison.

Il a été arrêté en Suisse en septembre 2009 en application d'un mandat d'arrêt américain et il est assigné à résidence dans son chalet de Gstaad où il tente d'éviter l'extradition. Les avocats de Roman Polanski avait formellement demandé le mois dernier à ce qu'il soit jugé par contumace. La victime dans cette affaire avait appuyé sa requête mais les procureurs de Los Angeles s'y sont opposés. Ils ont fait valoir que Polanski ne devait pas être autorisé à «dicter» la conduite de l'affaire à distance et qu'il ne devait pas être traité différemment des autres sous prétexte qu'il est une célébrité.
Nous republions à l'occasion de cette décision une interview du procureur de district de Los Angeles responsable des poursuites réalisée par Emily Bazelon de Slate.com.

 

Alors que la dernière bataille juridique en date dans l'affaire Roman Polanski va de rebondissement en rebondissement entre Suisse et cours d'appel californiennes, il apparaît très clairement que Stephen L. Cooley, procureur du district de Los Angeles, n'a pas l'intention de lâcher le morceau. Les avocats du réalisateur, qui a fui Los Angeles il y a 30 ans après avoir plaidé coupable d'avoir eu des relations sexuelles avec une jeune fille de 13 ans, ont écrit cette semaine une lettre au tribunal expliquant que Polanski pourrait rester derrière les barreaux à Zurich plus longtemps que les 48 jours de prison qu'il lui restait à purger lorsqu'il s'est enfui en 1978.

Cooley n'en a cure. Son bureau a demandé aux tribunaux californiens de rester en dehors de l'affaire tant que l'extradition de Polanski suivrait son cours. Cooley veut que Polanski revienne à Los Angeles. Étant donné l'historique de l'affaire, rien que cela constituera une victoire-qui permettrait de mettre du baume sur une blessure infligée il y a longtemps au bureau du procureur dirigé aujourd'hui par Cooley. En effet, il y a trente et un ans, Polanski a fui le pays avant que le juge chargé de l'affaire n'ait le temps de faire exécuter la sentence. Cooley et les tribunaux de Californie n'en ont pas fini avec lui.

J'ai interviewé le procureur à son bureau la semaine dernière à propos de tout autre chose, et à la fin de l'entretien, j'ai mis l'affaire Polanski sur le tapis. L'adjointe de Cooley a essayé de le dissuader de parler. Il est passé outre et m'a laissé entrevoir la position intransigeante que son bureau ne manquera sans doute pas d'adopter s'il parvient à faire revenir Polanski aux États-Unis.

Je lui ai posé la question évidente qu'inspire l'arrestation du réalisateur: «Pourquoi aujourd'hui?» Pour Cooley, le moment n'a pas d'importance. Il m'a expliqué que son bureau émet quotidiennement des demandes d'extraditions; qu'au fil des ans, plusieurs ont été déposées pour obtenir le retour de Polanski. Il se trouve simplement que la dernière a réussi.

Cooley a voulu me faire bien comprendre une chose très simple: Polanski ne peut échapper au plaidoyer de culpabilité qu'il a fait il y a trente ans. «Le plaidoyer est inébranlable», a-t-il expliqué. «Ce plaidoyer, c'est la Bible.» Les avocats de Polanski ont avancé récemment que les poursuites devaient être abandonnées en dépit de ce plaidoyer de culpabilité, en se basant sur d'hypothétiques preuves de manquements de la part du juge, thèse aujourd'hui discréditée. Ils pensaient que le passé un tantinet ambigu de l'affaire leur laissait une petite marge de manœuvre. Quand Polanski a admis avoir eu une relation sexuelle avec une mineure, le juge l'a envoyé en prison pour une brève période afin de le soumettre à une évaluation psychiatrique. À l'époque, il était entendu à la fois par la défense et par l'accusation qu'il serait placé ensuite en liberté surveillée. Mais Polanski entendit dire que le juge, très remonté contre lui, menaçait de le condamner à un emprisonnement plus long, et il fuit avant que la condamnation ne soit exécutée.

Si Cooley ne se trompe pas en affirmant que le plaidoyer de culpabilité de Polanski est inébranlable, alors le bureau du procureur n'aura pas besoin de prouver quoi que ce soit quand il aura réussi à ramener Polanski au tribunal. La seule chose que le juge aura à décider sera sa sanction. Et même si les avocats du réalisateur vont naturellement aller dans le sens contraire, il est difficile d'imaginer pour quelle raison Peter Espinoza, le juge aujourd'hui chargé de l'affaire, se sentirait lié par la supposée promesse d'une condamnation légère que son prédécesseur, Laurence Rittenband, aurait faite en 1978. La grande différence d'un point de vue juridique entre cette époque et aujourd'hui, est naturellement à imputer à Polanski, et à lui seul: c'est sa fuite.

Le bureau du procureur dispose d'une autre arme contre Polanski, m'ont clairement fait savoir les membres de l'équipe de Cooley: les autres accusations, plus graves, portées contre lui. Parce qu'il a disparu sans prévenir (oui, c'est un thème récurrent dans cette histoire), il n'y a pas eu de non-lieu pour ces autres accusations, contrairement à ce qu'avait assuré Rittenband avant la fuite de Polanski. Il s'agit de viol, maltraitance à enfant, copulation orale, sodomie et administration de drogue à une mineure. Cependant, il pourrait s'avérer difficile de trouver des preuves trente ans après les faits.

La victime, Samantha Geimer, a déclaré avoir pardonné à Polanski, tout en estimant qu'il devrait revenir à Los Angeles pour régler cette histoire. Mais sa déposition de l'époque décrit avec force détails ce qu'il s'est passé cette nuit-là, et comme de nombreux commentaires de cette affaire l'ont relevé, la position juridique et sociale envers les crimes sexuels s'est beaucoup durcie depuis que le juge Rittenband a condamné Polanski à un court séjour derrière les barreaux. Cooley a qualifié la sanction de «condamnation très, très, très clémente» qui «n'aurait jamais pu être prononcée sous les lois actuelles.»

Cela signifie-t-il que Cooley et son bureau vont demander au juge de mettre Polanski sous les verrous pour longtemps quand ils l'auront ramené devant la cour? Je n'en suis pas convaincue. Cooley a pris bien soin de ne pas dévoiler publiquement la durée de la peine que son bureau va demander, et il ne me l'a pas dit non plus : «Nous nous en occuperons quand il reviendra.»

Il est bien possible que cette demande d'extradition ne vise pas à envoyer Polanski à l'ombre pour plusieurs années. Après tout, il s'agit d'un réalisateur oscarisé de 76 ans-il est vieux et son œuvre l'a rendu célèbre. Il n'a été accusé d'aucun autre crime sexuel depuis cette époque. D'un autre côté, quand Polanski aura été traîné devant un tribunal de Los Angeles, où il ne sera question que du mal qu'il est accusé d'avoir fait, une peine légère sera difficilement justifiable. Dans tous les cas, m'a expliqué Cooley: «Cette histoire n'est pas terminée. Et on va aller jusqu'au bout.» Polanski l'a laissée sur les bras du procureur du district de Los Angeles il y a 31 ans. Aujourd'hui, Stephen Cooley a les moyens de le rappeler à l'ordre.

Emily Bazelon

Traduit par Bérengère Viennot

Image de une: projection d'un film de et avec Roman Polanski dans un cinéma de Zurich, en septembre 2009. REUTERS/Sebastian Derungs

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