Tech & internet / Culture

Vive le deuil sur les réseaux sociaux!

Temps de lecture : 5 min

La mort de grands artistes révèle le meilleur de Facebook et de Twitter, pas le pire.

Parler des morts célèbres sur Twitter et Facebook modifie notre façon de commémorer les artistes (et c’est pour le mieux) | Tony Alter via Flickr CC License by

À l’heure actuelle, vous êtes désormais familier du rituel funèbre sur les réseaux sociaux. Lorsque la nouvelle tombe, les statuts «OH NON» et «RIP» se multiplient –bon nombre ne se donnent même pas la peine de citer le disparu, histoire de signifier la survenue d’un événement tellement important que tout le monde est censé y participer. Viennent ensuite les hommages: les souvenirs personnels, les résumés de carrière en 140 caractères, la tristesse qui s’exprime.

Et c’est là qu’arrivent les râleurs. Ces hommages, nous dit-on, sont «performatifs». Poster un message en réaction à la mort d’une star, c’est «tirer la couverture à soi».

Depuis le début 2016, nous avons appris la mort de deux figures titanesques de la pop, le genre d’événement qui gèle le trafic culturel pendant des jours. Et entre David Bowie et Prince, il y a eu Alan Rickman, Glenn Frey, Maurice White, Umberto Eco, Harper Lee, George Martin, Keith Emerson, Phife Dawg, Garry Shandling ou encore Ettore Scola. Les réactions à ce flux exceptionnel de disparitions –et notamment les trois jours de veillée funèbre virtuelle pour Prince– m’a fait réaliser que tous les détracteurs du narcissisme et de la théâtralité du deuil sur internet se trompent: parler des morts célèbres sur Twitter (et sur Facebook, Instagram, etc.) est en train de changer notre façon de commémorer les artistes. Et de la changer pour le mieux.

Rappelons tout de suite une évidence: il y a une différence entre perdre quelqu’un que vous connaissez personnellement et perdre quelqu’un que vous ne connaissez qu’au travers de son œuvre. Je pense que tout le monde saisit parfaitement la nuance, même ceux qui ont pu exprimer leur insondable tristesse à la mort de Robin Williams. (En 2014, le décès de Williams aura généré un flot de réactions particulièrement émotives, et permis un premier focus sur le recueillement à l’ère de l’internet de masse.) Si vous voulez réserver le terme de deuil à la perte personnelle, je ne vous en voudrai pas.

Reste que les deux sont liés, si ce n’est qu’analogiquement. Le deuil, c’est un travail –un travail douloureux consistant à reconfigurer son monde intérieur pour l’adapter à une absence soudaine. La mort d’un artiste qui nous est personnellement significatif exige le même genre d’adaptation, même si le travail est a priori plus agréable. Nous devons faire passer le disparu de la colonne des vivants à celle des morts. Il n’est plus l’aspirant à une vie grandiose. Son œuvre appartient désormais à un moment circonscrit de l’histoire. L’évolution de sa carrière peut être analysée et mise critiquement en perspective.

Tas de nécrologies

Avant que nous soyons tous connectés à cette énorme macroconscience hypersensible et prétentieuse qu’est le web 2.0, la construction du souvenir d’un artiste était un processus qui avait comme point de départ les informations télévisées et les numéros commémoratifs de magazines à grand tirage, autant dire les canaux les plus insipides et les plus superficiels de l’agora médiatique. Avant, ce n’était pas vraiment mieux.

Imaginez les reportages diffusés en boucle le soir du 8 décembre 1980: la première apparition des Beatles au «Ed Sullivan Show», les groupies en folie, John et Yoko au lit pour la paix. Toujours les mêmes extraits, toujours les mêmes montages sur toutes chaînes, toujours «Imagine» en fond. Un tel processus réduit un artiste à quelques images archi-connues, à ses titres les plus populaires. On découpe une figurine en carton et on la présente à la postérité pour qu’elle la fasse sienne.

À l’inverse, dans les jours qui ont suivi la mort de Prince, j’ai eu accès aux pensées, aux associations et aux souvenirs qu’il a pu inspirer chez des centaines de personnes. Parmi les idées liées à Prince que j’ai glanées sur Facebook et Twitter, j’ai notamment appris: que pour beaucoup, Prince relevait de la première association entre sexe et plaisir; que des gens qui n’aimaient pas danser pouvaient danser sur Prince avec une rare audace; qu’il pouvait vous faire poireauter dans le froid pendant des heures pour un after-show; que son sex-appeal si peu conventionnel plaisait en premier lieu à des femmes d’âge mûr; que des parents avaient fait de Prince un exemple pour leurs enfants afin de leur prouver l’intérêt de la discipline et de la méticulosité dans les études; que beaucoup de gens petits étaient très fiers d’être aussi petits que Prince.

Avant, ce n’était pas vraiment mieux. On découpait une figurine en carton et on la présentait à la postérité pour qu’elle la fasse sienne

Ces pensées ne s’additionnent pas pour faire une nécrologie, elles sont un tas de nécrologies différentes. Les réseaux sociaux comblent les vides des hommages officiels. Ces messages et ces statuts cartographient les millions d’intersections entre la musique de Prince et la vie de ceux qui l’écoutaient. Dans toutes les nécrologies, on a répété que Prince était un instrumentiste surdoué, un maestro des studios, qu’il pouvait mettre ses guitares en lambeaux, qu’il cachait des dizaines d’albums inédits dans son «coffre-fort». Savoir jouer de différents instruments signifie que vous avez beaucoup travaillé. Le fait que tant de gens puissent encore se souvenir de leur émotion à la première écoute de «When Doves Cry» à la radio signifie autre chose.

Théâtralisation du chagrin

Alors oui, diraient les rageux, ces gens ne parlent pas de Prince, ils parlent d’eux. Et ils ont parfaitement raison. C’est aussi ce qu’on fait lorsqu’un être aimé meurt –on parle de ce qu’on a perdu. La mort rompt un lien, elle souligne l’importance subjective de ce lien et nous réagissons à la mort en en parlant. Est-ce de la performance? Absolument, comme nous nous mettons toujours en scène dès que nous faisons quelque chose en pensant à l’impression qu’autrui pourrait en avoir, soit à peu près tout le temps. (Parce que les gens ne théâtralisent pas leur chagrin aux enterrements privés, peut-être?)

Les réseaux sociaux sont une conversation et, à l’instar des autres formes de conversation, c’est un bon moyen de comprendre vos sentiments, souvent bien meilleur que la contemplation solitaire. Nous avons le plus grand mal à exprimer nos sensations intimes et elles se solidifient en mots. Quelqu’un dit quelque chose, ce quelque chose résonne en nous et la connaissance que nous avons de nous-mêmes s’élargit.

Difficile de ne pas envisager l’hostilité aux éloges funèbres des réseaux sociaux comme relevant d’une certaine pudibonderie face à la mort –dans une inversion familière des valeurs victoriennes, par laquelle nous parlons constamment de sexe et glissons la mort sous le tapis. Selon cette perspective, la mort serait quelque chose de privé, le deuil relativement de mauvais goût; il n’y a que les proches du défunt qui devraient l’évoquer, avant de fermer discrètement le rideau.

Les proches du défunt, évidemment, décident et disent ou non ce qu’ils veulent. Le reste d’entre nous exprime ses condoléances et assemble les éléments qui constituent l’héritage d’un artiste. Ce que nous faisons en parlant de son œuvre, des sentiments qu’elle aura éveillés en nous durant toutes ces décennies, de toutes les fois où nous avons dansé, de la brièveté de la vie et du plaisir qu’elle nous procure, malgré tout.

Gabriel Roth Journaliste

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