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Lever l’omerta contre le harcèlement sexuel ne suffira pas

Maxime Poisot, mis à jour le 19.05.2016 à 11 h 53

Pour que le harcèlement cesse, en politique comme ailleurs, la «fin de l’omerta» n’est qu’une étape, explique dans cette tribune Maxime Poisot, ancien collaborateur parlementaire.

Manifestation contre le harcèlement sexuel des femmes devant l’Assemblée nationale, à Paris, le 11 mai 2016 | DOMINIQUE FAGET/AFP

Manifestation contre le harcèlement sexuel des femmes devant l’Assemblée nationale, à Paris, le 11 mai 2016 | DOMINIQUE FAGET/AFP

Depuis quelques jours –comme régulièrement–, le milieu politique, dont les médias se font la caisse de résonance, est secoué par la question du harcèlement sexuel ancestral que subissent les femmes et de l’omerta qui l’entoure, en particulier dans la classe dirigeante. Ce sujet provoque un sentiment d’indignation généralisée et légitime. Pourtant, il paraît important d’y apporter une nuance majeure.

Car pour moi, qui suis un homme ayant travaillé auprès de nombreux élu(e)s en m’efforçant de ne jamais verser dans le registre viriliste, l’angle unique que revêt le sujet tel qu’il est présenté comporte une part de danger: celui de passer à côté du vrai problème. Le vrai problème –celui qui nous concerne tous– n’est pas tant le caractère sexuel du harcèlement que subissent les femmes dans le milieu politique, bien que ce dernier soit réel et nécessite un changement profond. Le vrai problème tient dans le premier terme: le harcèlement.

Considérer le harcèlement en général en dit plus long que ses caractéristiques, sexuelle et/ou politique. Car le harcèlement est à l’image de la société dans laquelle nous vivons. Une société brutale, où les rapports de forces et de domination s’exercent de façon courante, presque totalement désinhibée. Le harcèlement sexuel des femmes en politique en est une forme d’autant plus insupportable qu’elle s’accomplit dans un milieu d’élite dont on suppose (à tort) l’exemplarité.

On l’a dit, le harcèlement est partout, dans tous les corps de métier, tous les milieux. Qu’il soit plus systématique dans les circuits du pouvoir, on peut le croire. Que l’omerta qui y règne soit plus convenue, cela reste à prouver. Mais, où qu’il ait lieu, ce mode de rapport n’est ni exclusivement sexuel, ni exclusivement le fait des hommes, ni plus secret ici, ni plus ni moins traumatisant qu’ailleurs. Il est seulement plus spectaculaire: ailleurs, il s’agirait d’un fait divers. Ici, cela devient un fait de société.

Au fond, le harcèlement est un abus de position. Un abus d’autorité. De pouvoir, réel ou supposé.

Le harcèlement est à l’image de la société dans laquelle nous vivons. Une société brutale, où les rapports de forces et de domination s’exercent de façon courante, presque totalement désinhibée

Bien que le chemin vers la parité soit encore long, les hommes –même beaucoup plus nombreux– ne sont plus les seuls tenants du pouvoir. Le harcèlement féminin envers des hommes et des femmes, s’il est moins ouvertement sexuel, l’abus de position existe sous bien des formes –y compris très sexuées sans être sexuelles. Il ne faudrait pas croire que les femmes entre elles devant leurs collaborateurs, comme les hommes entre eux devant leurs collaboratrices, se retiennent de faire des blagues lourdingues, vulgaires et sexistes sur «le petit cul d’un garde républicain», l’impuissance supposée d’untel, la peine à jouir ou l’homosexualité refoulée de l’autre» et, plus souvent qu’on ne croit, sur «la façon de réussir d’une rivale ou la taille inversement proportionnelle de sa poitrine et de son cerveau».

À la différence des hommes, le rapport direct de prédation est sans aucun doute moins patent et moins courant. Les formules ouvertement sexuelles ne disent pas le désir. Elles soumettent «l’objet sexuel» à une domination mêlée d’humiliation. Il en va de même de certaines paroles qui peuvent occasionner un malaise réel, une blessure, une humiliation –privée ou publique– sans être ouvertement sexuelles. Le ressort est le même: posséder et soumettre.

Avant le drame des gestes déplacés, des actes délictueux, l’habitude de dire et laisser dire est déjà un mauvais pli, qui entretient passivement une forme de brutalité. Réjouissons-nous donc que les femmes et les hommes décident de ne plus se taire.

Rendre justice

Mais attendons de voir. La fin de l’omerta n’est qu’une étape. Rester focalisé sur cet aspect du problème pose question. D’abord parce que l’omerta est un terme en partie inapproprié.

On peut blâmer les silencieux, les uns d’avoir couvert, les autres de n’avoir pas agi. Mais il s’agit là d’un mauvais procès. Car le mutisme est souvent plus complexe que le choix complice de l’omerta. Non pas que les intérêts supérieurs du parti ou de sa propre carrière dictent une conduite de silence. Mais parce que, derrière l’omerta, il se peut que la sidération et le déni opèrent. La difficulté de mesurer l’ampleur des conséquences peut empêcher un témoin de penser et d’agir autant qu’une victime. Le courage n’est pas seulement une affaire de volonté morale.

Ensuite, parce qu’omerta ou pas, rien ne remplace la plainte. La fin de l’omerta est sans aucun doute une bonne chose mais, en soi, elle n’aboutit à rien en droit. À ce titre, l’allongement des délais de prescription et la possibilité pour une association de porter plainte pour le compte d’une victime de harcèlement vont dans le bon sens.

J’ai hésité à signer la pétition de Caroline de Haas, dont je respecte les engagements et le courage politique. Mais, après avoir pesé la question et après en avoir débattu, il m’est apparu très nettement que la focalisation sur la levée de l’omerta et la revendication d’inscrire une ligne spécifique dans les statuts des partis politiques, pour médiatiques qu’elles soient, sont à double tranchant.

Inscrire une règle dans un règlement interne n’a de valeur préventive et dissuasive que très relative. À leur entrée au Parlement, combien de député-e-s connaissent vraiment le droit du travail auquel ils seront soumis en tant qu’employeur? Malgré les Codes, il y aura toujours des contrevenants, des délinquants, des criminels et des ignorants du droit. Au-delà de cela, réclamer d’une formation politique (dont l’exécutif aurait connaissance d’agissements délictueux ou criminels) qu’elle mène l’enquête et sanctionne est une mauvaise solution: il n’y a aucune vertu à faire justice à la place de la justice.

J’en reviens donc à cette position non substituable: dans un État de droit, seule la justice peut et doit rendre justice. Seule la judiciarisation d’une affaire en fait une affaire. Rien ne remplace la plainte. La fin de l’omerta ne doit donc servir qu’une seule ambition: renforcer l’accueil et l’écoute des victimes pour les accompagner dans une procédure.

Éducation sans pruderie

Concentrer la prévention sur ces aspects de protection et, d’une certaine façon, de responsabilisation de tous me paraît plus utile qu’obtenir gain de cause sur une promesse d’affichage qui n’engagera que ceux qui voudront bien y croire… et qui liront en détail les «conditions générales» avant de signer (qui peut prétendre le faire au XXIe siècle?).

Il est crucial de s’interroger sur la raison pour laquelle le harcèlement sexuel ou moral a pu avoir cours si longtemps dans le milieu politique de façon presque normale

Ce n’est pas au Parlement, ni dans les assemblées locales, ni dans les ministères et encore moins dans les partis que la prévention pourra être efficiente et efficace. Il est trop tard. Les propos douteux, les réactions stupides, l’absence de réaction confirment la persévérance du déni et l’ancrage des habitudes crasse et des visions éculées. L’agitation plus ou moins médiatique sert un «plus jamais ça» dont on connaît la portée.

C’est à l’école qu’il faut agir. Voilà un bon programme de réforme scolaire.

C’est dès l’enfance qu’il faut transmettre la capacité de remettre en cause les modèles que prônent une société brutaliste, où l’image de la femme est aussi formatée –et abîmée– que l’image de réussite des héros virils, adossée à une violence assumée, est glorifiée.

L’éducation de nos enfants dans un esprit supérieurement critique est le meilleur espoir que nous ayons de restaurer des valeurs humanistes, grâce auxquelles la génération qui nous suit saura reléguer au second plan les rapports de pouvoir et de domination entre les genres et les personnes.

C’est une éducation sans pruderie qui doit permettre à cette génération de s’accomplir dans sa ou ses sexualités en réduisant les frustrations et en limitant les dérivatifs plus ou moins illusoires, loin des travers pathologiques comme celui qui a déclenché ce débat, loin des clichés sur les hommes et les femmes que véhiculent la publicité, la pornographie et la société en général.

S’agissant des élu-e-s, l’étroitesse entre un pouvoir même relatif et le sentiment de puissance, qui confine parfois à celui d’impunité et rend capable des pires abus, indique quelle urgence il y a à prévenir très concrètement des dérives possibles.

Si le cas des circuits politiques doit être spécifiquement traité, il est nécessaire d’apporter plus que la fin de l’omerta, vœu pieux qui ne dupera personne: dénoncer des paroles et des actes abusifs a déjà cours dans l’entre-soi des élites. On sait. Révéler publiquement le nom des responsables ne suffira pas. Le risque d’entacher une réputation de manière indue existe aussi et il est important de ne pas le négliger.

Brutalité sociale

Si l’on veut agir efficacement, il est crucial de s’interroger sur la raison pour laquelle le harcèlement sexuel ou moral a pu avoir cours si longtemps dans le milieu politique de façon presque normale.

Une fois mises de côtés les spéculations sur le lien entre testostérone comme hormone du pouvoir et autre élucubrations sur le caractère ancestral des besoins sexuels des mâles (argument spécieux qui avait déjà alimenté les débats autour de la pénalisation des clients de prostituées), il n’est pas difficile de comprendre que c’est exactement à l’endroit où le droit est absent que l’abus et le sentiment d’impunité qui l’accompagne sont possibles.

Il faudrait donc commencer par doter les collaborateurs et collaboratrices politiques d’un vrai statut qui les sorte de la zone de non-droit où ils se trouvent. Cet état de fait participe de leur fragilité et d’une précarité qui ne peut que les entretenir dans un silence soumis, en attendant de trouver un autre poste. Seul un statut juridique, aujourd’hui inexistant, libèrerait des personnes qui travaillent dans un rapport de confiance asymétrique, épée de Damoclès particulièrement menaçante pour celles et ceux qui se destinent à leur tour à une carrière politique et n’ont d’autre choix que cautionner ce système par leur silence. Ou fuir.

Rupture d’égalité devant le droit, précarité juridique… appelons-la comme on veut, cette absence de statut –unique en France(!) et qui n’en finit pas de ne pas se régler– est une forme de brutalité sociale entretenue, qui ouvre la porte aux abus comme aux fantasmes.

Malheureusement, ce point de «gestion des ressources humaines» n’entre pas dans les prérogatives du déontologue de l’Assemblée nationale, ni de quiconque. On n’entend pas assez le Défenseur des droits sur ce sujet. Il faudrait peut-être que les instances du pouvoir assument leurs responsabilités et se dotent de moyens adéquats, y compris disciplinaires (plutôt que d’une énième charte ou de statuts incantatoires): une autorité indépendante capable de prendre des mesures concrètes en cas de signalements répétés et si aucune plainte n’est déposée, par exemple.

Encore une fois, il ne s’agit pas de substituer quoi que ce soit à la justice, qui, en ultime ressort, est seule compétente pour juger et punir, le cas échéant. Il s’agit de mieux protéger les hommes et les femmes qui travaillent auprès des élus, des puissants, comme ailleurs, et de se donner les moyens d’instaurer d’autres modes de rapports dans le milieu professionnel et dans la société; de restaurer des relations entre les hommes et les femmes fondés sur la considération mutuelle, l’égalité et le respect. Il s’agit enfin de jeter un pont entre les rives dangereuses de la fin de l’omerta et celles non moins dangereuses de la judiciarisation, pour celles et ceux qui décident de parler, victimes ou témoins.

Alors, gageons que la parole pourra se libérer vraiment et que le harcèlement –comme toute brutalité relevant d’un abus de position–, qu’il soit sexuel, sexiste, moral, racial, religieux ou simplement hiérarchique, pourra être considéré pour ce qu’il est: un délit.

Maxime Poisot
Maxime Poisot (1 article)
Ancien collaborateur parlementaire
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