Culture

Vous aimez la belle pop? C’est encore le moment de la défendre

Cédric Rouquette, mis à jour le 22.05.2016 à 21 h 17

La fin de l’émission «Label Pop», promise à la disparition sur France Musique, et du magazine Magic! nous gâcherait presque le plaisir d’écouter Elysian Fields, David Thomas Broughton, un peu de vieille pop japonaise et, tant qu’on y est, les vingt plus grands albums de tous les temps.

Jason Lytle en session avec le Color Bars Experience pour Label Pop (Julien Bourgeois).

Jason Lytle en session avec le Color Bars Experience pour Label Pop (Julien Bourgeois).

1.Le buzzOn va nous couper «Label Pop» et Magic!

Cette rubrique bimensuelle a été conçue il y a dix-huit mois comme une porteuse de bonnes nouvelles, c’est-à-dire d’enthousiasmes liés à la vitalité des musiques actuelles. Au pire, elle devait être un espace d’hommages attristés mais reconnaissants aux grands noms du courant ou de discussions passionnées sur quelques partis pris esthétiques. Mais comme il y a un an, elle va redevenir en partie un espace de désolation. Celle-ci est liée à la double annonce, la semaine dernière, de la disparition de deux figures tutélaires: la suppression de l’émission «Label Pop» sur l’antenne de France Musique et la fin du magazine Magic!, publication fière et classe qui ne ratait rien des mélodies importantes enregistrées depuis 1995.

Les deux infos sont deux coups portés aux mêmes faunes, les chasseurs de nouveaux sons qui se croisent dans les salles de concert à taille humaine et les disquaires aventureux. Mais elles n’ont rien à voir. La chute de Magic! est celle d’un magazine frappé par les difficultés de l’époque liées à la presse papier. Magic! peut reprendre vie si un repreneur va au bout d’une démarche de sauvetage. Il suffit de le vouloir. Si rien de cette nature ne se produit, il restera à pleurer la fin d’une tentative entrepreneuriale courageuse et passionnée qui aura duré plus de vingt ans. Il manquera définitivement quelque chose de précieux au paysage. Mais l’info est compatible avec l’idée d’une mort naturelle.

Avec la fin de de «Label Pop», il y a quelque chose qui ne passe pas. C’est une décision purement éditoriale, portée par la direction de France Musique. C’est en cela un acte politique, qui soulève une vague d’indignation proportionnelle à sa part d’arbitraire. Condamner l’heure hebdomadaire de «Label Pop» heurte l’idée que des centaines de gens se font du service public radiophonique, que «Label Pop» sert magnifiquement depuis 2012. La pétition en ligne lancée pour le maintien de l’émission a dépassé les mille signatures. Dominique A, avec la netteté qui caractérise son écriture, résume à peu près tout, avec le mot glissé aux côtés de son paraphe de soutien:

«Parce que «Label Pop» est une des rares émissions sur les ondes publiques à rendre compte, avec talent et exigence, de la vitalité des musiques indépendantes, vitalité inversement proportionnelle à la place qui leur est dévolue médiatiquement.»

Notamment à la radio. Le comble.

J’aurais aimé publier ici quelque chose de neuf par rapport à ce que j’avais écrit l’an passé, dans un papier qui avait visiblement cristallisé cette émotion. Le sort promis à «Label Pop», alors sérieusement menacée, mais sauvée quelques semaines plus tard, avait justifié un développement sur la négligence qui caractérise la publicité faite à ces musiques dans le groupe Radio France. Toutes les recherches et tous les contacts entretenus depuis la semaine dernière confirment que rien n’a bougé d’un atome depuis ces lignes. La direction du groupe a une idée très confuse de ce que représente ce courant aujourd’hui et de la pertinence avec laquelle Vincent Théval l’aborde.

Les musiques que nous défendons se traînent quelques boulets. Leur nom, déjà. Comment les nommer, s’il faut le faire pour faire comprendre de quoi nous parlons? Le mot pop sonne comme «musique légère» à quelques oreilles mal lavées. «Rock indé» est une étiquette trop étroite. Parler de «musiques actuelles» est trop institutionnel, trop politique, trop froid par rapport à ce qui se passe chez les artistes qui y consacrent leur existence. Parler de «musique contemporaine accessible» est une piste. C’est trop long, mais c’est finalement l’idée.

La belle pop, ça sonne et c’est assez juste, finalement, même si ces mots inspirent l’idée fausse que ces musiques sont facilement disponibles pour le plus grand nombre car plutôt accessibles à l’oreille. Le point faible de ces musiques est d’être impures, car situées au croisement d’une infinité d’héritages, y compris les courants classiques, contemporains et jazz qui forment le socle de la grille de France Musique. Leur autre talon d’Achille est de ne pas pouvoir s’appuyer sur un noyau dur de râleurs capables de porter bruyamment une revendication identitaire derrière le poste. Cette dernière chose, au moins, est peut-être en train de changer.

Le directeur de France Musique, Marc Voinchet, est la cible de quelques vacheries sur les réseaux sociaux depuis que la nouvelle a été officialisée sans être précisément justifiée. Il est évidemment celui qui vient d’exclure l’émission de son antenne au nom d’une certaine idée de sa grille. Mais pour avoir été l’homme qui a sauvé l’émission en 2015 et qui a fait entrer Vincent Théval à France Musique avec feu «L’Instant pop», il faut nuancer la responsabilité qui est la sienne. Marc Voinchet nous semble au moins autant coupable que victime de l’attitude immature de Radio France vis-à-vis des musiques non savantes et non commerciales. Quelque part, on lui donne raison: «Label Pop» n’a rien à faire sur France Musique. Sa place est sur France Inter. Au pire, France Culture, si la station «violette» s’intéressait réellement à la musique.

Dimanche, «Label Pop» a accueilli la dernière session en direct de la saison avec six fantastiques morceaux portés par les New-Yorkais d’Elysian Fields en version trio. Dimanche, l’émission nous a fait découvrir la magnifique pop orchestrale du Gallois Meilyr Jones. Elle nous a appris que Mick Harvey allait revenir avec un troisième volume de reprises en anglais de Serge Gainsbourg. Elle a donné à écouter Pascal Bouaziz en version apaisée. Dans nos recherches, nous avons appris que le label Microcultures allait éditer quelques-unes des précieuses sessions réalisées pour l’émission après la rentrée de septembre. Notre petit doigt nous dit que baisser les bras dans cette histoire est une mauvaise idée. Signez la pétition, faites la tourner! (le collectif qui en est responsable propose également aux internautes d'envoyer leurs témoignages de soutien à l'adresse sauvonslabelpop [at] gmail.com).

2.Un coup de pouceDavid Thomas Broughton – Crippling Lack

L’album Crippling Lack a été enregistré en partie à Pyongyang, en Corée du nord. Aussi irréelle qu'elle puisse paraître, l’anecdote est authentique, mais l’essentiel de ce qui fait la singularité de l’Anglais David Thomas Broughton est ailleurs. Au sens propre –le disque a aussi été conçu en France, Ecosse, Etats-Unis et Corée du sud– comme au sens figuré. Dans cette œuvre massive d’une heure et quarante minutes, avec des morceaux qui flirtent avec le quart d’heure, on croise Sam Amidon au violon, Rachel Dadd à la clarinette, Beth Orton et Aidan Moffat (Arab Strap) au chant.

Pensé comme un tryptique un peu autobiographique, Crippling Lack est avant tout déconcertant: une voix grave de musique lyrique, des chansons très fragiles et des structures un peu gauches, des arrangements expérimentaux pour la plupart... Comme si la vie reflétée de David Thomas Broughton partait en miettes, avec ses digressions géographiques, ses collaborations diverses et ses compositions éclatées. Le titre éponyme est notamment découpé en deux parties éloignées d’une heure.

Mais tout s’éclaire en une longue fin apaisée qui reprend des éléments déjà entendus auparavant et les transforme en un style inédit, une sorte de post-rock médiéval. Tout se tient, tout s’éclaire, le parcours de David Thomas Broughton devient cohérent et à la manière d’un roman à clés ou d’un film de David Lynch, les morceaux précédents apparaissent moins abscons et presque évidents. «Golf» ou «I Close My Eyes» bouleversent, «Dots» et «Beast» prennent de la hauteur et ce démesuré «Crippling Lack» justifie ses investissements et son ambition. Afin que cette expérience de complexité soit globale, l’album sort en triple vinyle, sur trois labels dans trois pays différents! Il est heureusement aussi disponible en téléchargement et écoute ici.

3.Un vinyl«Teen Trash From Psychedelic Tokyo»

Il y a un mois, nous étions allés à l’Est pour promouvoir un double LP de musique bourgeoise enregistrée sur des territoires tenus par le pouvoir communiste avant la chute du rideau de fer. Nous poussons aujourd’hui plus loin dans l’espace –jusqu’en Extrême-Orient– et plus loin dans le temps, avec le Tokyo psychédélique des années 1966-1969.

Le volume 3 des disques Teen Trash From Psychedelic Tokyo a fait l’objet d’une réédition lors du dernier Record Store Day, dans une série limitée à 1.500 exemplaires. Le packaging est tout entier dédié à l’esthétique catastrophiste des films de science-fiction japonais de l’époque, avec des monstres cracheurs de feu, menaçants comme une bombe A. Il y a, certes, quelques déflagrations dans les six faces que compte désormais la série. Mais l’ensemble donne plutôt à entendre l’optimisme de l’époque et l’énergie sans tracas de la jeunesse biberonnée aux Trente Glorieuses.

Il faut accompagner l’écoute du pouvoir de sa propre imagination, car les rééditions sont presque spartiates. On n’y trouve pas d’info sur les groupes en dehors de leur nom. Il n’y a pas de documentation additionnelle susceptible de replacer les morceaux dans leur époque. Et si les slogans cartoonesques des pochettes ont un irréfutable pouvoir d’évocation («See sex-starved lizards grand girls and go-go!», «Bis Lizard Stop!», «Are they looking for revenue or do they just want to dance?»), ils ne renseignent en rien sur la spécificité des musiciens ici à l’ouvrage.

La musique rock japonaise des swinging sixties est d’abord une musique sous influence. Surf, R&B, psyché, fuzz, garage, rock n’roll: les grands courants transatlantiques ont bien poussé un par un jusqu’au bout du Pacifique. L’influence prend la forme du mimétisme face à l’inflation de reprises –«Johnny B. Goode», «Purple Haze», «Hey Joe»– mais elle n’a pas asséché une façon très japonaise de faire de la pop. L’intro à la scie électrique de «I’m A Man» par The Beavers, le «Nati Bati Yi» gavé d’écho des Spiders ou le «Test Driver» des Bunnys, idéal pour un Tarantino, créent de purs moment de dépaysement. «Hear the sounds that drive might monsters mad!», dit l’un des volumes. Vous aurez droit à ce bonheur chez les meilleurs disquaires, même si vous n’êtes pas un monstre tout-puissant.

4.Un lienMes vingt meilleurs albums de tous les temps

Si vous n’avez pas encore vu tourner la chose sur Facebook, ça ne va pas tarder. C’est une idée simple, qui drague tous les mélomanes de façon ostensible depuis quelques jours: déterminer, en vingt clics, ses vingt albums préférés, et partager le mur d‘images ainsi créé avec tous ses amis.

L’opération n’est pas totalement dénuée d’intérêt. On vous proposera bien vite de vous procurer les albums ainsi promus contre votre code de CB. Le site ne brille pas par une direction artistique irrésistible. Mais participer au jeu relève quasiment du réflexe compulsif. Faire sa propre liste et s’appuyer sur elle pour d’infinies discussions avec vos amis est un bonheur que je vous souhaite, en plus des inévitables découvertes propres à la consultation des listes des autres. Pour faire honneur au titre de cette rubrique, voici une liste de 20 morceaux extraits de la liste de votre serviteur.

 

5.Un copier-collerLe cahier des charges de Radio France

«La société conçoit et fait diffuser cinq programmes nationaux:

1° Un programme généraliste d'information, de distraction et de culture, diffusé vingt-quatre heures sur vingt-quatre;

2° Un programme musical présentant les divers genres musicaux, favorisant la création musicale et s'attachant à mettre en valeur les oeuvres du patrimoine et la musique vivante;

3° Un programme présentant les divers aspects et modes d'expression des cultures, mettant en valeur le patrimoine et développant la création radiophonique;

4° Un programme d'information, de services, de divertissement et de musique constituant notamment le complément des programmes spécifiques des stations locales;

5° Un programme d'information continue diffusé vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

 

En outre, la société conçoit et fait diffuser:

a) Un programme de musique continue et de services;

b) Les programmes des stations locales privilégiant la proximité dans leur offre d'information, de services et de divertissements;

c) Un programme à dominante musicale privilégiant la dimension éducative, sociale et culturelle des divers modes d'expression de la jeunesse et la découverte de nouveaux talents;

d) Les programmes autres que nationaux satisfaisant une offre spécifique de service public.»

 

Chapitre III-I, Article 25 du cahier des charges de Radio France.

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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