France / Parents & enfants

À Mayotte, la population augmente, l'Éducation nationale ne suit pas

Temps de lecture : 4 min

En 1976, le département d’outre-mer ne comptait que 6.000 élèves. On en prévoit 94.000 pour la rentrée 2016. Et les infrastructures scolaires ne suivent pas le rythme...

Élèves au tableau dans une école primaire de Mayotte, le 26 mars 2013 | RICHARD BOUHET/AFP
Élèves au tableau dans une école primaire de Mayotte, le 26 mars 2013 | RICHARD BOUHET/AFP

Mamoudzou (Mayotte)

S’il y a bien un secteur à Mayotte où l’égalité réelle avec la métropole est encore bien lointaine, c’est celui de l’éducation. Pendant quinze jours, du 30 mars au 15 avril, le 101e département français a vécu au rythme des barrages lors d’une grève générale de grande ampleur pour réclamer l’égalité avec le reste du territoire national. Parmi les revendications des grévistes, des services publics à la hauteur, notamment dans l’Éducation nationale, car la situation mahoraise dans ce domaine est unique en France: en 2014, selon les chiffres de l’Insee, les trois quarts des plus de 15 ans n’avaient aucun diplôme qualifiant. Les chiffres de l’illettrisme sont quant à eux, disons-le, catastrophiques: en 2012, 33% des Mahorais ayant été scolarisés en France ne savaient ni lire ni écrire (contre 7% en France métropolitaine). Surtout, la moitié des habitants du département a moins de 18 ans. Des jeunes qu’il faut scolariser et éduquer tandis que les infrastructures, elles, ne suivent pas, très insuffisantes en nombre et vétustes pour la plupart.

Pour pallier le manque de salles de classes, il y a un système très particulier à Mayotte: celui du fonctionnement par rotation. Un tiers des salles de classe du département sont concernées, soit 67 sur 180. Parmi elles, les salles de la maternelle publique T6 de Kaweni, un quartier de Mamoudzou, chef-lieu du département, à quelques mètres du plus grand bidonville de France. En ce jeudi midi, une dizaine de mamans attendent à l’ombre la sortie de leur progéniture. Il est 11h45 et il fait 33 degrés. En petit groupe, les enfants sortent de l’établissement croisant d’autres camarades qui foulent tranquillement l’entrée de la maternelle, un dernier morceau de brioche dans la bouche pour les uns, des chips à la main pour quelques autres. Car l’école n’est pas finie pour tous: la moitié des élèves rentre à la maison, l’autre commence à peine sa journée. C’est la «rotation»: les salles de classe des écoles sont utilisées deux fois en une seule journée. Et les syndicalistes de l’éducation comme les instituteurs et les parents d’élèves aimeraient bien que ce système s’arrête.

Explosion des effectifs

À quelques mètres, à l’école de Kaweni-Poste par exemple, la moitié des élèves a cours le matin, l’autre l’après-midi pendant sept semaines, puis les groupes s’inversent au moment des vacances scolaires. Une organisation qui oblige les établissements à faire débuter les cours plus tôt: à la maternelle T6 de Kaweni, les élèves du matin débutent leur classe à 6h50 jusque 11h45; pour les groupes de l’après-midi, la journée de classe débute à 12h20 pour se terminer à 17h15.

«En 2010, les élèves changeaient de groupe toutes les semaines mais cela abîmait fortement leur rythme», explique Didier Tabaraud-Lefer, inspecteur de l’Éducation nationale dans la circonscription de Mamoudzou. «Nous avons l’habitude de nous lever tôt à Mayotte mais, pour mon fils, c’est assez dur d’aller aussi tôt à l’école», raconte Fatima Djamil, une maman. Souvent, il me dit qu’il s’endort très rapidement en classe. Et comme je ne travaille pas et élève seule mes enfants, il ne mange pas très bien avant d’aller à l’école.»

Chaque jour, c’est au moins vingt-six bébés qui naissent à Mayotte, l’équivalent d’une salle de classe à construire

La raison de ce système de rotation: l’explosion des effectifs scolaires à Mayotte en à peine trente ans. Difficile d’imaginer qu’en 1976 le département ne comptait que 6.000 élèves. À la rentrée 2016, le vice-rectorat qui a en charge l’académie de Mayotte prévoit un effectif de près de 94.000 élèves, premier et second dégré confondus. À Mayotte, le taux de fécondité est de 4,1 enfants par femme. En 2015, Mayotte a enregistré près de 9.000 naissances dans les cinq maternités du département, selon les chiffres du Centre Hospitalier de Mayotte. Un record en France. À cela, il faut ajouter les accouchements réalisés à domicile, qui ne sont pas recensés. Chaque jour, c’est donc au moins vingt-six bébés qui naissent à Mayotte. Vingt-six bébés, c’est l’équivalent d’une salle de classe à construire par jour. Sans compter les milliers de mineurs non scolarisés selon les associations.

Constructions et rénovations

Qui dit population jeune dit besoins importants d’infrastructures scolaires. Le premier collège n’a ouvert qu’en 1963 à Dzaoudzi, le premier lycée en 1976 à Mamoudzou. Les écoles maternelles publiques, elles, datent de 1993.

Aujourd’hui, pour faire face à la pression démographique et accueillir ses jeunes, l’État n’a jamais autant construit de nouveaux établissements et rénové ceux qui sont en mauvais état. À la rentrée 2016, trente-cinq classes de second degré vont ouvrir; dans le primaire, l’appel à projets vient juste de s’achever. «D’autres [établissements] seront agrandis, comme les collèges de Banderle et de MGombani, précise Nathalie Costantini, vice-rectrice de Mayotte. Notre rythme de construction est d’un collège et demi par an. Ce n’est pas encore suffisant mais nous avons beaucoup progressé.»

Quant aux écoles primaires et maternelles du département, 80% n’ont pas l’accord des commissions de sécurité. «Il s’agit le plus souvent de failles liées au système d’alarme, aux installations électriques en dehors des normes, à l’absence d’extincteurs, à des matériaux utilisés non conformes», explique Didier Tabaraud-Lefer. Jusqu’à présent, c’était un syndicat mixte intercommunal, le Smiam (Syndicat mixte d’investissement pour l’aménagement de Mayotte) qui avait la charge la gestion des écoles et des constructions scolaires avec une dotation annuelle de l’État de 10 millions d’euros. Défaillant, n’ayant construit que trop peu de classes, le Smiam a été dissous par l’État et c’est désormais la préfecture qui a repris la main des constructions et rénovations scolaires.

Dans ce secteur si important pour Mayotte qu’est l’éducation, les chantiers sont encore nombreux. La prochaine étape? La construction de cantines dans les établissements scolaires. La grande majorité d’entre eux n’en disposent pas, fonctionnant avec des systèmes de collations. Selon les estimations du vice-rectorat, la mise en place de cuisines et de cantines scolaires dans chaque établissement coûterait 70 millions d’euros. Soit 20 millions d’euros de plus que le budget total annuel des constructions d’écoles. Le chemin pour l’égalité réelle dans l’éducation s’annonce définitivement bien long à Mayotte.

Nassira El Moaddem Journaliste

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