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«L’Amérique avait entendu parler de Stephen Curry, maintenant elle sait qui c’est!»

Temps de lecture : 9 min

En 2008, le futur meilleur joueur du monde s'était révélé en manquant de peu, à coup de remontées fantastiques et de paniers décisifs, d'emmener sa petite université au sommet du basket américain.

Stephen Curry lors de la victoire des Davidson Wildcats contre les Georgetown Hoyas, le 23 mars 2008.
Stephen Curry lors de la victoire des Davidson Wildcats contre les Georgetown Hoyas, le 23 mars 2008.

En mars 2008, Stephen Curry et le Davidson College (Caroline du Nord, population: 1.674 étudiants) vainquirent l'université de Gonzaga au premier tour du tournoi de la NCAA, le sport étudiant américain. Les Davidson Wildcats battirent ensuite Georgetown avant de terrasser l'université du Wisconsin une semaine plus tard. Le deuxième année tout frêle au visage poupin et ses coéquipiers étudiants en lettres et sciences sociales affrontèrent ensuite en quarts de finale (l'«Elite Eight») les Kansas Jayhawks, têtes de série numéro 1. Davidson avait la balle, deux points de retard et il restait moins de vingt secondes à jouer. Si Curry, qui avait inscrit 128 points dans le tournoi à ce stade, marquait un panier à trois points, alors Davidson –Davidson!– battrait les puissants Jayhawks.

Mais Curry ne marqua pas. Alors qu’il avait l’opportunité d’envoyer son équipe au Final Four, la future star passa le ballon à un coéquipier. Le meilleur shooter de l’histoire du basket délégua à un type qui ne jouerait jamais en NBA.

Le joueur qui rata ce tir susceptible de faire basculer la partie n’était même pas un remplaçant. L’ironie veut que Jason Richards, le meneur senior des Wildcats, s’était fait une réputation en passant le ballon à Curry: il s’était distingué comme meilleur passeur du pays en 2007-2008 et avait permis à ses coéquipiers de marquer d’innombrables lay-ups et tirs ouverts.

Richards, qui travaille désormais dans l'encadrement de l'équipe de basket-ball de l'université de Pittsburgh, m’a confié qu’un programme violent de matchs amicaux avait contribué à lancer cette équipe de Davidson sur la voie de la gloire. Les Wildcats avaient affronté certaines des meilleures équipes du pays, notamment les universités de North Carolina, Duke, North Carolina State et UCLA: ils avait perdu à chaque fois, mais avec un écart moyen de seulement six points par match.

Curry et Davidson avaient reporté leur frustration sur les toutes petites facs de la Southern Conference, gagné leurs vingt matchs de la saison régulière puis triomphé lors des play-offs de la conférence. Bien que Curry ait marqué en moyenne 26 points par match et ait été retenu dans l'équipe-type des remplaçants de la NCAA, il n’avait pas encore accédé au statut de héros populaire du basket. Cela viendrait après mars 2008.

Coucou aux parents

Davidson ouvrit le tournoi de la NCAA contre la fac de Gonzaga (état de Washington), une des plus puissantes équipes des conférences «intermédiaires». Les Wildcats, classés tête de série n°10 dans la région Midwest, étaient en réalité favoris contre les Bulldogs de Gonzaga, têtes de série n°7. Cela était dû en grande partie au comité du tournoi, qui avait envoyé les deux équipes s'affronter à Raleigh, en Caroline du Nord, à 250 km seulement du campus de Davidson.

«J’étais presque désolé pour Gonzaga», raconte Richards. «Ils avaient dû traverser le pays en avion pour venir nous affronter chez nous.» Mais les Zags ne montrèrent pas le moindre signe de décalage horaire, Curry fut plafonné à 10 points en première mi-temps et l’équipe adverse atteignit la pause avec une avance de cinq points. C’est là que le futur MVP monta au créneau.

Il marqua un trois points au bout de vingt secondes en deuxième mi-temps, puis réalisa un tir main gauche avant de faire l'objet d'une faute quelques instants plus tard. Puis il marqua un nouveau trois points alors que Davidson était en position difficile, avec 11 points de retard à 14 minutes 50 de la fin. Cinq minutes plus tard, il fit remonter son équipe en alignant les tirs longue distance et les lay-ups qui allaient devenir sa signature.

Gonzaga égalisa à 74-74 à 1 mn 45 de la fin, préparant le terrain pour le premier moment emblématique du tournoi pour Curry. Les Bulldogs étendirent leur zone presque sur la moitié du terrain pour l'empêcher d’avoir le ballon et le meneur québécois de Davidson Max Paulhus Gosselin –MPG pour ses coéquipiers– rata un tir en suspension précipité. Mais le pivot junior Andrew Lovedale, né au Nigeria et élevé en Angleterre, partit en quête d’un rebond offensif. Il savait très bien à qui passer la balle.

«On a toujours travaillé sur des situations spéciales comme ça à l’entraînement, et l’attention aux détails était la clé de notre réussite», note Richards, «donc le rebond d’Andrew et son renvoi pour Steph étaient simplement une seconde nature, pour lui comme pour nous.» Curry avait commencé à retourner en défense, mais il se précipita vers la ligne des trois points lorsqu’il vit que son équipe avait encore le ballon. Le genre de situation chaotique typique qui fait son bonheur chez les Golden State Warriors.

Il marqua son trois points à 1 minute 05 de la fin, un tir si parfait que le panier en frémit à peine.


«Non mais c’est une blague?!», aboya Billy Packer, le commentateur de CBS. Curry saisit l’occasion pour faire coucou à ses parents en repartant vers l’arrière. Davidson gagna 82-76. Curry termina le match avec 40 points à son actif, dont 30 lors de cette époustouflante seconde mi-temps. «L’Amérique en avait entendu parler, maintenant elle sait qui c’est!», s’exclama le commentateur Jim Nantz quand retentit le buzzer.

Visite de LeBron James

L’équipe de Georgetown, tête de série n°2, et sa défense coriace, soutenue par les 2m18 du futur pivot des Pacers et des Lakers Roy Hibbert, était la prochaine sur la liste. Les Hoyas semblaient trop forts pour Davidson, affichant une avance de 17 points lors de la seconde mi-temps. Mais l’entraîneur des Wildcats, Bob McKillop, sans se laisser démonter, demanda à ses joueurs pendant un temps mort s’ils prenaient du bon temps, malgré le vaste écart de points.

Non mais c’est une blague?!

Billy Packer, commentateur de CBS, au moment d'un shoot gagnant de Stephen Curry

«Nous n’avons jamais eu l’impression de nous mettre dans une vraie impasse», explique Richards. «Nous connaissions notre puissance de feu offensive et nous savions qu’au bout d’un moment, nos shoots se mettraient à rentrer. Nous étions dans le même genre de situation que lorsque nous avions affronté UNC–Greensboro un peu avant, la même année, et que notre invincibilité dans la conférence était mise en danger. Nous avions été distancés [20 points de retard, ndlr] mais nous avions riposté et nous avions fini par gagner le match.»

Georgetown n’était pas UNC–Greensboro. Curry rata 10 de ses 12 premiers shots contre les Hoyas, mais il ne cessa jamais de faire courir les défenseurs à travers une myriade d’écrans. Cette fois encore il se déchaîna lors de la seconde mi-temps et marqua 25 de ses 30 points pour impulser une furieuse remontée. En un rien de temps, Curry s’offrit un panier primé à trois points, en marqua trois autres et effectua une passe parfaite à Lovedale pour un lay-up. Richards, qui avait marqué 20 points, trouva Curry pour trois points supplémentaires qui donnèrent l’avantage à Davidson. Un autre trois points de Curry, son cinquième de la partie, laissa Georgetown sur le carreau.

«C’était dingue», se souvient Richards. «UNC a joué après nous, et tous leurs fans chantaient pour nous. Steph les a totalement conquis.» (Certains devaient se demander pourquoi ce natif de Charlotte ne portait pas le maillot bleu de l'équipe de Caroline du Nord, et n’avait été recruté par aucun des gros poissons de la Tobacco Road.)

Les dernières rencontres du tournoi régional du Midwest avaient lieu au Ford Field de Detroit, et Davidson affréta des bus entiers pour transporter apparemment l’intégralité de ses étudiants et de ses professeurs pour un trajet de 11 heures. «Nous étions sous le choc», raconte Richards. «Je ne sais pas comment ils ont réussi à transporter tout le monde là-bas, et encore moins comment ils ont pu leur trouver des chambres d’hôtel.»

L'université du Wisconsin, tête de série numéro trois, affichait le plus petit nombre de points encaissés par match en moyenne nationale et semblait apte à mettre fin au rêve de Davidson. Le robuste meneur Michael Flowers était censé être un «Curry stopper», mais ce dernier alluma les Badgers en leur mettant 33 points de plus dans la vue, pour une victoire 73-56. Curry inscrivit à lui tout seul plus de points (22 contre 20) que Wisconsin lors de la seconde mi-temps, sous les yeux de LeBron James assis dans les gradins, qui se fendit d’une visite royale dans les vestiaires des vainqueurs. «C’était incroyable», se souvient Richards. «Quand les Cavs sont venus à Charlotte pour affronter les Bobcats quelques semaines plus tard, le plus grand joueur du monde –après Steph, évidemment!– nous a tous invités.»

«C'étais le chaos, alors Steph m'a refilé le ballon»

Il ne restait plus qu’un obstacle entre Davidson et le Final Four, mais il était gigantesque. «Kansas était solide sur toutes les positions» explique Richards, «surtout son meneur. Mais on n’a rien changé, on a gardé notre "liberté contrôlée", comme disait le coach McKillop, et à mesure que le match avançait, on gagnait en confiance.»

Les Jayhawks, menés par les futurs pros Mario Chalmers, Brandon Rush et Darrell Arthur, étaient les mieux classés dans la région mais la partie fut serrée tout du long. Kansas fit tourner quatre défenseurs contre Curry, ce qui l’épuisa, le conduisit à rater 16 de ses 25 shoots et à se rabattre sur un piteux 4 sur 16 derrière la ligne à trois points. Téméraire, il continua de tirer. «Je ne me faisais pas de souci pour lui», dit Richards. Alors que les Wildcats avaient cinq points de retard dans la dernière minute, il trouva Curry depuis la touche. Ce dernier recula pour se dégager de la place et rata un trois points, bloquant le score à 59-57.

Le match entre l'université du Kansas et Davidson.

Kansas échoua de l’autre côté du terrain, laissant à Davidson sa chance de réussir un immense exploit. «On a eu recours à la même stratégie beaucoup utilisée contre Georgetown, un écran au niveau la ligne des trois points alors que Steph avait le ballon», explique Richards. Curry a remonté le ballon contre Rush, qui a trébuché sur le pied de Paulhus Gosselin qui faisait écran pour Davidson. Cela aurait dû être une excellente nouvelle pour Curry. Mais Chalmers, qui allait lui-même marquer le panier décisif pour le titre de champion huit jours plus tard, s’est tourné vivement vers Curry et lui a bloqué toute ouverture.

À mesure que les secondes s’égrenaient, le commentateur de CBS Gus Johnson hurlait que Curry n'allait «peut-être pas laisser tomber». Mais alors que Richards se tournait et dépassait la ligne des trois points pour aider son coéquipier, Sherron Collins, de Kansas, s'est écarté de lui et s’est jeté sur Curry, qui n’a eu d’autre choix que de passer le ballon. «Ça s’est transformé en prise à deux», raconte Richards. «C’était le chaos à ce moment-là, alors Steph me l’a refilé.»

La chance de Davidson ne reposait donc plus entre les mains du joueur le plus habile au tir de la planète mais... entre celles de quelqu’un d’autre.

Pour être juste, Richards n’était vraiment pas un mauvais shooter. Il affichait une moyenne de 13 points et de 1,6 trois points par match sur la saison régulière et dans le tournoi, il avait marqué 53 points en plus de ses 36 passes décisives. «J'étais une double menace», dit-il. Mais une équipe avec Steph Curry était sur le point d’aller –ou pas– au Final Four et tout allait se jouer sur le talent d’un autre joueur que lui. C’était un peu comme si David avait refilé son lance-pierre à Saul.

Richards a tiré d’environ 3 mètres derrière la ligne, un peu à droite du panier. «J’avais confiance», raconte Richards. «De là où j’étais, il rentrait.»

«Évidemment, non.»

«Les gens se souviennent juste que Steph a été génial pendant le tournoi»

Le ballon n’a même pas touché l’arceau et a rebondi sur le panneau au moment où le buzzer retentissait. «On a senti notre rêve, on l’a touché, on l’a vu et on a raté», a déclaré McKillop après le match. «On a été à deux point du Final Four avec une fac de 1.700 étudiants de la Southern Conference.»

Richards, l’image même de l’agonie, est tombé en arrière tandis que les Jayhawks se réjouissaient autour de lui. Il continue de se rejouer ce moment final dans sa tête et se demande s’ils n’auraient pas mieux fait de jouer l’attaque différemment –il aurait eu le ballon en main et Curry se serait dégagé de l’écran pour trouver une ouverture.

«J’y pense beaucoup», explique-t-il. «Tu l’as toujours dans la tête, tu te demandes: comment aurait-on pu faire autrement? Mais c’est la vie –on se pose cette question pour tout un tas de choses, pas seulement pour le basket. Je réponds volontiers quand on m’interroge là-dessus, mais heureusement, peu de gens se rappellent mon tir. Ils se souviennent juste que Steph a été génial pendant le tournoi.»

Richards a été signé par le Heat de Miami, mais ses rêves de pro se sont envolés lorsqu’il s’est déchiré le ligament croisé antérieur trois fois la même année. Sa carrière sur le terrain terminée, il a été engagé par les Pittsburgh Panthers, chez qui il vient de terminer sa troisième année en tant que coordinateur vidéo et directeur des statistiques.

Il est toujours ami avec son ancien partenaire de défense, avec qui il est même resté en Californie du Nord pendant les précédents play-offs. Comme le reste d’entre nous, il surveille Curry de très très près. «Il est la raison pour laquelle j’ai acheté un League Pass et je reste réveillé jusqu’à 1h30 du matin», s’amuse-t-il. «À cause de Steph, je vieillis prématurément.»

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