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La Chine veut donner à manger à 1,6 milliard de musulmans dans le monde

Temps de lecture : 8 min

Le marché des aliments halal, estimé à 1,6 trillion de dollars, fait saliver la Chine. Mais jusqu’à présent, ce pays officiellement athée n’a pas réussi à s’y imposer.

GOH CHAI HIN / AFP
GOH CHAI HIN / AFP

Difficile de passer du temps dans les villes saintes de La Mecque et de Médine sans consommer chinois. Le made in China est partout, des bibelots à la qualité douteuse que des vendeurs ambulants proposent aux abords des plus grands sites de pèlerinages de l’islam aux sacs de marques, probablement achetés au Carrefour local, qui ornent les bras des femmes des classes moyennes et populaires. Les résidents s’aventurent hors de chez eux en pantoufles made in China, vêtus de pyjamas made in China. Ils utilisent des bouilloires made in China pour préparer le thé qu’ils servent dans des services made in China. Ils se mouchent dans des mouchoirs chinois, prient sur des tapis chinois.

Un seul domaine de la consommation de masse des villes saoudiennes reste hors de portée de l’omniprésente industrie chinoise: l’alimentation. L’Arabie saoudite importe pourtant plus de 90% de ses denrées alimentaires: des biscuits européens, de l’huile malaisienne et du thon thaïlandais garnissent ainsi les étagères de ses supermarchés et de ses épiceries, aux côtés de conserves et de jus de fruits locaux. Mais dans ces rayons, la place de la Chine reste négligeable, le plus souvent limitée à un occasionnel paquet de bonbons certifiés halal, produit par une entreprise allemande dans une usine de Shenzhen, au sud de la Chine.

Zhang Hongyi, directeur de Jingyitai Halal Food Co., entreprise basée dans le Ningxia au nord-est de la Chine, a ainsi expliqué en novembre 2014 au Global Times, un journal étatique: «La Mecque est le centre du monde musulman. Si nous parvenons à nous implanter dans cette ville, nous obtiendrons la confiance des musulmans du monde entier, ce qui facilitera notre pénétration d’autres marchés.» Car c’est bien de confiance dont il est question aujourd’hui.

Boom démographique

La capacité de la Chine à mettre ses produits locaux dans des mains étrangères est à l’heure actuelle sans équivalent: on a même retrouvé au Lesotho, pays principalement catholique comptant très peu de musulmans, des conserves chinoises de poissons à la sauce tomate certifiées halal dans des lieux uniquement accessibles à cheval. Mais en dépit des efforts du gouvernement, le halal chinois ne représente que 0,1 % d’un marché mondial valant 650 milliards de dollars aujourd’hui et qui devrait atteindre 1,6 trillion de dollars d’ici trois ans.

Cette fantastique croissance devrait d’ailleurs se poursuivre au cours des décennies à venir: non seulement la population musulmane croît plus vite qu’aucune autre, mais l’urbanisation et l’augmentation des revenus dans les pays en développement comptant de larges communautés musulmanes signifient aussi que de plus en plus de musulmans vont acheter plutôt que produire leur nourriture.

Yinchuan a une importance stratégique unique vis-à-vis des objectifs économiques et diplomatiques de la Chine avec les pays à majorité musulmane

Au-delà de l’importance des sommes en jeu, la Chine a les moyens de pénétrer ce marché. Car si le pays est un importateur net de produits alimentaires, il est un acteur important dans certains marchés de niche. À la fin des années 2000, la Chine a ainsi connu la plus forte croissance mondiale en tant qu’exportateur de produits cashers. Et grâce à plus de 500 usines certifiées dans le pays, une moitié des exportations alimentaires chinoises vers les États-Unis, le plus grand consommateur de produits cashers au monde, respectent aujourd’hui les rites du judaïsme. Une réussite remarquable pour un pays ne comptant aucune communauté juive autochtone. Or, la Chine possède déjà sa propre industrie halal, évaluée à 20 milliards de dollars américains et approvisionnant près de 23 millions de musulmans chinois.

Le Yinchuan aux avants-postes

Si la Chine devient un jour un géant du marché halal mondial, Yinchuan, capitale battue par les ventes du Ningxia, une région musulmane autonome et faiblement peuplée du nord ouest du pays, en ressentira probablement les principaux effets. La ville arbore déjà des minarets en plâtre posés sur des hôtels en béton et des mosquées géantes quasiment vides, mais elle possède également un authentique héritage musulman: les restaurants halal sont partout, des femmes voilées et des hommes coiffés de calots déambulent dans les rues, et pendant le mois du ramadan, des fêtes de rupture du jeune sont organisées à travers toute la ville.

Les musulmans de la région vivent ici depuis des siècles et ne parlent pas arabe. Pourtant, la signalétique urbaine est rédigée en chinois et en arabe, prête à accueillir les milliers de musulmans étrangers qui font leur apparition lors du salon sino-arabe organisé chaque année depuis 2010 par l’État à Yinchuan afin d’attirer dignitaires, officiels, investisseurs et entrepreneurs arabes.

L’afflux annuel de visiteurs a radicalement transformé Yinchuan et Wuzhong, une ville de moindre importance située à une heure en bus où 80% des habitants sont des musulmans de l’ethnie hui. Yinchuan est la capitale d’une petite région isolée et pauvre, mais la ville possède malgré tout un vaste aéroport dernier cri, pourvu de restaurants et de boutiques de luxe. De nombreux hôtels sont apparu dans le centre-ville: certains jouent la carte de l’islam avec dôme façon mosquée à l’extérieur, tapis de prière et indicateurs de qibla dans chaque chambre, et jeunes hôtesses vêtues de couleurs vives et de voiles assortis. Un nouveau parc industriel halal a également été construit dans les faubourgs de la ville et l’État finance aujourd’hui les voyages d’entrepreneurs halal chinois dans les pays du Golfe.

«Une ceinture, une route»

À Wuzhong, une gigantesque mosquée aux allures de hall d’exposition accueille une fois par an les foules de visiteurs pour la prière du vendredi. Achevé en 2011 et connu sous le nom de Centre culturel islamique, le bâtiment demeure quasiment vide le reste de l’année, bien qu’il héberge plusieurs associations de la ville comme la Wuzhong Poker Association ou le Wuzhong Model Art Troupe.

Tout cela fait suite à une initiative du gouvernement chinois destinée à renforcer ses liens avec le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président Xi Jinping a en effet lancé une campagne appelée «Une ceinture, une route» visant à étendre les liens économiques et diplomatiques avec ces régions du monde. «Yinchuan a une importance stratégique unique vis-à-vis des objectifs économiques et diplomatiques de la Chine avec les pays à majorité musulmane, explique Wang Yuting, professeur associé de sociologie à l’université américaine de Sharjah, aux Émirats arabes unis. Au cours des dernières années, le gouvernement a considérablement soutenu l’industrie halal, ajoute-t-elle. Il a ainsi contribué à ses 10% de croissance annuelle.»

Pékin espère ainsi créer des fers de lance à partir de plusieurs centaines d’entreprises halal chinoises déjà en activité. Ce secteur, fortement décentralisé, est aujourd’hui composé d’entreprises locales inconnues au niveau national, distribuant leurs produits dans les petites poches de population musulmane dispersées à travers le pays.

Il existe de nombreux problèmes concernant la gestion des produits halal ne pouvant plus être ignorés

Il manque toutefois à la Chine un processus de certification national (la plupart des certifications étant délivrées localement), puisqu’obtenir des certifications internationalement reconnues peut parfois être un problème. En effet, si la certification malaisienne est la référence, il s’agit encore d'un phénomène récent. Et, dans de nombreux pays à majorité musulmane du Moyen-Orient à l’industrie faiblement développée, comme l’Arabie saoudite, de nombreux consommateurs préfèrent les produits locaux qu’ils connaissent et en qui ils ont confiance.

Un problème de confiance

La Chine possède bien son propre système local de certification halal, mais celui-ci ne permet pas aux entreprises d’être reconnues au-delà des frontières du pays. Ce qui n’est pas surprenant quand on connait les scandales qui ont affecté l’industrie halal locale. En septembre 2013, les fonctionnaires de la province du Shaanxi ont ainsi saisi plus de 18 tonnes de viande, vendue comme du bœuf mais contenant en réalité du porc. En mai 2015, une boulangerie halal a également été vandalisée après que du porc a été trouvé dans son camion de livraison. Et plusieurs entreprises chinoises auraient même avoué avoir utilisé une fausse certification malaisienne pour doper leurs ventes sur le marché chinois.

Ma Guoquan, un délégué du Ningxia, région à forte population musulmane, a soulevé ce point au cours de l’assemblée législative annuelle à Pékin en mars dernier en disant qu’«il existe de nombreux problèmes concernant la gestion des produits halal ne pouvant plus être ignorés».

Les musulmans des autres pays n’ont sans doute pas connaissance de ces histoires, mais ils ne font pas pour autant confiance au halal chinois. En juin 2014, l’éditorialiste mailaisien Azman Anuar a ainsi recommandé à ses concitoyens d’éviter les produits chinois.

«[Les Chinois] utilisent depuis longtemps des étiquettes malaisiennes et l’islam pour renforcer la popularité de leurs produits, écrit le journaliste. Mais en tant que musulmans, nous devons nous méfier des producteurs de poulets contrôlés par les Chinois, tout particulièrement dans les petites villes. Ils disent que leur poulet est abattu par des musulmans. Mais pouvons-nous leur faire confiance?»

«Le problème est que la Chine n’est pas un pays musulman et que le parti dirigeant promeut l’athéisme, a expliqué Zhang Hongyi dans une interview de 2014 au Global Times. Et même si nous affirmons être une entreprise musulmane respectant les règles du Coran à chaque étape de notre processus de fabrication, [les étrangers] sont méfiants et doutent de notre piété.»

Le problème est que la Chine n’est pas un pays musulman et que le parti dirigeant promeut l’athéisme

«Une opportunité de développement»

Et au vu de certains entrepreneurs halal chinois, ils ont peut-être raisons. Un matin de juin 2015, j’étais dans un bus reliant Yinchuan à Wuzhong pour rencontrer le directeur général de Ningxia Qiye Qing, une entreprise locale transformant les célèbres baies de goji, célèbres pour leurs bienfaits en médecine traditionnelle, en boisson orangée. Selon les normes chinoises, la boisson est certifiée halal, ce qui signifie qu’elle ne contient pas d’alcool. Une véritable prouesse technologique dans la production de jus de fruits qui contiennent le plus souvent de faibles traces d’alcool.

Le directeur de l’entreprise, He Jun, un membre de la majorité Han non musulmane, m’avait donné rendez-vous non pas dans ses usines ou dans son bureau, mais dans le restaurant chic d’un hôtel d’affaires à proximité. À côté de chaque assiette, une bouteille de jus de baies de goji avait été placée près d’un verre à pied.

Je lui ai demandé pourquoi il avait décidé de rendre ses produits halal compte tenu de l’investissement nécessaire. Après tout, ses produits sont distribués dans le pays entier, et pas uniquement dans le Ningxia qui compte une grande communauté musulmane. Il a répondu que le gouvernement local avait mis en place des programmes soutenant les entreprises halal. «C’est une opportunité de développement», a-t-il ajouté.

Mais quand je lui ai demandé de détailler les exigences religieuses devant être respectées pour obtenir la certification halal, il m’a renvoyé vers son assistant. Et bien qu’il se vantait de ses nombreux voyages à l’étranger, il ne semblait pas y avoir apprécié ses rencontres. Il m’a ainsi raconté avoir assisté à une conférence à Riyad au cours d’un voyage sponsorisé par les autorités chinoises. Une rencontre devait avoir lieu à 15 heures et tous les locaux étaient en retard. «Les Arabes sont tellement paresseux», s’est-il plaint.

En tant que géant de l’exportation, la Chine a les moyens de pénétrer, voire de dominer, le marché halal mondial. Mais pour cela, les entreprises chinoises de produits halal devront réussir à convaincre les musulmans du monde entier qu’ils peuvent faire confiance à leurs produits et à leurs entreprises.

* Wendy Zhou a contribué aux recherches

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