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Al-Qaida se prépare à fonder un émirat dans le nord de la Syrie

Charles Lister, traduit par Yann Champion, mis à jour le 24.05.2016 à 10 h 23

Après des années de préparation, le Front al-Nosra est en train de poser les jalons du premier État souverain d’al-Qaida.

Al-Qaida a de grandes ambitions en Syrie. Durant ces trois dernières années, un nombre sans précédent de figures importantes du groupe a débarqué dans le pays, dans le cadre de ce qui ne peut être décrit que comme la résurgence secrète du leadership central d’al-Qaida aux portes de l’Europe. Après près de cinq années passées à s’infiltrer en profondeur dans le pays, la branche syrienne du groupe djihadiste, le Front al-Nosra est désormais en train de poser les jalons du premier État souverain d’al-Qaida.

L’État islamique et al-Qaida utilisent des tactiques différentes en Syrie, mais leur objectif ultime est le même: la création d’un émirat islamique. Alors que l’État islamique a imposé un contrôle unilatéral sur les populations et rapidement proclamé son indépendance, la branche syrienne d’al-Qaida a agi de façon beaucoup plus réfléchie en cherchant à établir son influence dans les zones que le groupe espère diriger. C’est une stratégie à long terme que le groupe terroriste a commencé à adopter dès la fin des années 2000, d’abord au Yémen, en 2011, puis au Mali, en 2012.

Une formalisation du pouvoir

C’est toutefois le Front al-Nosra en Syrie qui a élaboré ce qui s’avère être le premier scénario potentiellement fructueux. Après des années de travail acharné pour accroître son influence dans le nord de la Syrie, le Front al-Nosra a récemment lancé une campagne de consultations au sujet de la proclamation d’un émirat à l’intérieur de ses propres rangs et parmi les groupes d’opposition sympathisants. Au vu des intérêts en jeu, al-Qaida a récemment envoyé en Syrie plusieurs figures hautement importantes de ses instances dirigeantes. Leur mission est de calmer les inquiétudes soulevées par les autres mouvements islamistes syriens ainsi que par les membres du Front al-Nosra qui, pour l’instant, s’opposent à l’idée d’un émirat indépendant.

La présence dans le nord-ouest de la Syrie d’un émirat d’al-Qaida militairement puissant, accepté par la population, dirigé par plusieurs dizaines de figures importantes du mouvement et fort de nombreux combattants syriens pourrait avoir des répercussions conséquentes sur la situation en Syrie et la sécurité internationale.

La proclamation d’un émirat impliquerait pour le groupe l’exercice d’un contrôle total sur les territoires revendiqués

La formalisation du pouvoir du Front al-Nosra dans le nord de la Syrie durcirait encore un peu plus sa position envers l’opposition syrienne modérée. La proclamation d’un émirat impliquerait pour le groupe l’exercice d’un contrôle total (avec imposition d’une interprétation stricte de la charia) sur les territoires revendiqués. Il est très vraisemblable que le nombre d’exécutions capitales augmenterait de manière impressionnante, que les libertés civiles seraient restreintes et que la tolérance du Front al-Nosra envers les mouvements d’opposition non religieux, nationalistes et civils n’aurait pu lieu d’être.

Al-Qaida meilleur stratège que Daech?

Les implications internationales de la proclamation d’un émirat seraient encore plus marquantes. La conjonction d’un émirat d’al-Qaida et de la résurgence d’un commandement central d’al-Qaida dans le nord de la Syrie impliquerait un regain de confiance mondial pour l’organisation djihadiste. Al-Qaida se présenterait comme un mouvement djihadiste rusé, méthodique et opiniâtre qui, contrairement à l’État islamique, aurait adopté une stratégie plus en phase avec le commun des musulmans sunnites. Enfin, décision serait prise de lancer la préparation d’attaques à l’étranger, en profitant de la proximité de la Syrie avec l’Europe et du réseau dont dispose al-Qaida dans la région afin de faire peser une menace plus importante encore qu’au Yémen ou en Afghanistan. Si l’État islamique continue à perdre du terrain en Irak et en Syrie, nous verrons aussi sans doute plusieurs de ses membres quitter ses rangs pour rejoindre ceux du voisin enhardi, al-Qaida.

À quel point cette proclamation d’un émirat d’al-Qaida en Syrie est-elle proche? Le Front al-Nosra semble avoir ralenti ses projets d’émirats, du moins temporairement, avec la récente cessation des hostilités en Syrie. Cela a permis aux groupes d’opposition islamistes syriens d’exprimer leur hostilité envers lesdits projets d’émirat. Certains sont même allés jusqu’à avancer que le Front al-Nosra devrait rompre les liens qui l’unissent à al-Qaida pour mieux s’intégrer dans le mouvement général d’«opposition révolutionnaire».

«Durant un court moment, ils ont commencé à consulter des gens en dehors d’al-Nosra, mais les réponses ont été très négatives, a expliqué un islamiste syrien au cœur des réseaux. Les Syriens ne veulent pas d’un émirat

Certains membres de la choura, le conseil d’al-Nosra, voulent encore attendre, tandis que d’autres disent que c’est maintenant leur droit de le faire

L’influent islamiste syrien poursuit: «Depuis, al-Nosra a recentré la concertation à l’intérieur de sa propre communauté, car cette expérience a poussé certains membres de la choura, le conseil d’al-Nosra, à vouloir encore attendre [avant d’installer un émirat], tandis que d’autres disent que c’est maintenant leur droit de le faire. Ce sont des négociations très compliquées.»

L’abandon de l’Occident

Mais désormais, avec la fin effective de la cessation des hostilités et l’enlisement du processus politique en cours à Genève, le poids du Front al-Nosra sur le terrain s’accroît à nouveau. Le groupe est en train de reformer une coalition militaire et prévoit de bientôt lancer de vastes opérations au sud d’Alep afin de mettre à mal la tentative américaine et russe d’imposer une trêve dans la ville.

Si cette escalade se poursuit, le meilleur espoir de l’Occident pour contrer les ambitions d’al-Qaida serait de considérablement accroître l’assistance aux partenaires militaires et civils de l’opposition générale approuvée à l’intérieur de la Syrie. Si le Front al-Nosra a acquis une telle influence en Syrie, c’est précisément parce que les éléments plus modérés de l’opposition n’ont pas reçu un soutien suffisant pour rivaliser avec sa force sur le champ de bataille et sa capacité à contrôler le territoire. Il faut que cela change.

Que cela nous plaise ou non, les États-Unis et leurs alliés sont désormais impliqués dans une guerre d’influence urgente avec la branche la plus efficace jamais vue d’al-Qaida. Ignorer ou perdre cette «guerre» pourrait avoir des conséquences catastrophiques.

Les instances dirigeantes d’al-Qaida arrivent en Syrie

Des vétérans d’al-Qaida et des figures importantes du groupe ont commencé à arriver en Syrie dès la mi-2013 afin de soutenir les dirigeants du Front al-Nosra. L’émergence agressive de l’État islamique en Syrie en avril de cette année avait poussé la majorité des combattants étrangers du Front al-Nosra à rejoindre Daech, ce qui avait incité al-Qaida à réaffirmer son «poids» sur place.

Parmi les premiers arrivés se trouvèrent ainsi le cousin au troisième degré d’Oussama ben Laden, Abdulmohsen Abdullah Ibrahim al-Sharikh (connu sous le nom de Sanafi al-Nasr), le leader d’al-Qaida en Iran, Muhsin al-Fadhli, plusieurs anciens commandants figurant sur la liste des personnes les plus recherchées en Arabie saoudite, notamment Abdullah Suleiman Salih al-Dhabah (Abou Ali al-Qasimi), et des figures majeures du djihadisme en Syrie, avec des décennies d’expérience du combat, comme Radwan Nammous (Abou Firas al-Suri) et Abou Hammam al-Suri, le premier finissant tué par un drone.

De la mi-2012 à la mi-2014, le Front al-Nosra a souligné sa contribution militaire et son aversion envers la corruption tout en minimisant son idéologie djihadiste

Pour al-Qaida, établir une présence durable en Syrie représentait une opportunité inestimable. Le pays est proche de l’Europe, a une frontière commune avec Israël et peut profiter de soutiens en matière de logistique et de recrutement de la part de djihadistes irakiens, turcs, jordaniens et libanais. D’un point de vue théologique, la Syrie se trouve également au cœur de nombreuses prophéties apocalyptiques des hadiths au sujet de la fin du monde et des armées de guerriers saints émanant de ces territoires.

De la mi-2012 à la mi-2014, le Front al-Nosra a souligné sa contribution militaire et son aversion envers la corruption tout en minimisant son idéologie djihadiste. Cela avait poussé les Syriens à accepter al-Nosra et même souvent à embrasser sa cause sur le front, même si, en privé, ils exprimaient des inquiétudes sur ses intentions à long terme. Cependant, la proclamation d’un califat par l’État islamique en juin 2014 mit sérieusement en cause la crédibilité djihadiste du Front al-Nosra, qui ne contrôlait jusqu’alors aucun territoire de manière unilatérale, coopérait fréquemment avec les forces nationalistes pour diriger certaines zones et n’imposait la charia qu’au minimum.

Modération

Depuis, la branche d’al-Qaida a un peu plus montré son visage extrémiste tout en essayant de ne pas trop risquer son statut de formation acceptée au sein de l’opposition générale. Néanmoins, des inquiétudes relatives aux intentions à long terme du Front al-Nosra pour la Syrie ont commencé à apparaître au sein des groupes d’opposition dès la fin 2014 –c’est vers cette même période que les États-Unis commencèrent à lancer des frappes aériennes contre des cellules apparentes du Front al-Nosra présumées préparer des attaques contre l’Occident.

Cela provoqua une «re-modération» partielle du groupe à la fin 2014 et au début 2015. Le leader d’al-Qaida, Ayman al-Zawahiri alla même jusqu’à ordonner en secret à l’organisation d’adopter, une fois encore, un visage plus modéré et sympathique et de cesser les attaques à l’étranger. Le Front al-Nosra joua par la suite un rôle majeur dans la prise de la province nord d’Idlib aux mains du régime de Bachar el-Assad entre mars et juin 2015, réaffirmant ainsi son statut d’allié de poids pour les révolutionnaires.

L’émirat du Front al-Nosra prend forme

À la mi-2015, le Front al-Nosra était devenu la force militaire dominante dans une grande partie de la province d’Idlib. Seul le groupe salafiste syrien Ahrar al-Sham jouissait d’un pouvoir similaire dans la région. Après avoir pourtant clamé son intention de partager le pouvoir et de gouverner avec les autres groupes d’opposition civils et militaires, le Front al-Nosra ne tarda pas à lancer des tentatives unilatérales de contrôler certaines parties de la ville d’Idlib et des localités de Jisr al-Shughour et Ariha.

L’ancien colonel des forces spéciales égyptiennes Saif al-Adel aurait été expressément envoyé par Zawahiri pour aider le Front al-Nosra

Malgré la résistance civile locale, le Front al-Nosra est resté déterminé à établir son influence et a étendu régulièrement sa zone de contrôle. L’établissement d’une «administration des districts libérés» (corps en charge d’une vaste palette d’activités de gouvernance) a en particulier indiqué l’intention du groupe de formaliser son contrôle sur le territoire et la population. À l’été 2015, suite au retrait des forces du Front al-Nosra du nord d’Alep, Idlib est clairement apparu comme le cœur du projet d’al-Qaida en Syrie.

La Syrie, front prioritaire?

Alors que le Front al-Nosra tentait de consolider son contrôle sur Idlib, encouragé par les forces nouvellement arrivées du nord d’Alep, le personnage le plus important d’al-Qaida après Zawahiri est arrivé dans le nord de la Syrie. Ayant été relâché d’une prison iranienne dans le cadre d’un échange de prisonniers avec la branche yéménite d’al-Qaida, l’ancien colonel des forces spéciales égyptiennes Saif al-Adel aurait été expressément envoyé par Zawahiri pour aider le Front al-Nosra.

«Tout cela fait partie des plans d’al-Qaida, m’a expliqué un salafiste renommé basé à Idlib. Saif al-Adel est là pour s’assurer de la bonne réalisation du projet de Zawahiri en Syrie. El-Sham est aujourd’hui au centre de la stratégie mondiale d’al-Qaida

Avec Saif al-Adel voyageaient très certainement trois autres figures clés d’al-Qaida, ayant toutes à leur palmarès d’avoir été liées avec les plus hautes instances du mouvement. Sur ces trois djihadistes, deux étaient ressortissants égyptiens —Abou al-Khayr al-Masri et Abdullah Ahmed Abdullah (aussi connu sous le nom Abou Mohammed al-Masri). Tous deux furent impliqués dans les attentats de 1998 contre deux ambassades américaines en Afrique; Abou al-Khayr a aussi été le bras droit du leader d’al-Qaida, Ayman al-Zawahiri, et il est marié à l’une des filles d’Oussama ben Laden.

Le troisième individu était un Palestinien-Jordanien, Khaled al-Arouri, qui est marié à une fille du fondateur de l’État islamique, Abou Moussab al-Zarqawi. Si ces trois personnages se trouvent encore dans le nord de la Syrie avec Saif al-Adel, alors l’importance de la présence d’al-Qaida en Syrie dépasse incontestablement celle de sa présence en Afghanistan et au Pakistan.

Vers plus de morts?

Ce qui est clair, c’est que peu de temps après l’arrivée d’Adel dans le nord de la Syrie, le Front al-Nosra a organisé des réunions au sein de ses plus hauts cercles dirigeants pour débattre de la stratégie générale du groupe et de la faisabilité d’un émirat à Idlib. Ces réunions étaient jugées si importantes que deux des plus importantes figures du Front al-Nosra dans le sud de la Syrie furent dépêchées à Idlib afin d’y prendre part, selon les sources qui ont parlé à l’auteur de ces lignes.

En janvier, le groupe a convié une réunion de leaders des groupes armés à Idlib et a proposé un grand fusionnement militaire

L’un d’eux, Sami al-Oraydi, était le premier responsable en charge de la charia du Front al-Nosra et donc, de facto, le chef adjoint du groupe. L’autre, Iyad al-Toubasi (connu sous le nom d’Abou Julaybib), était l’un des sept membres fondateurs du Front al-Nosra en octobre 2011 et était devenu célèbre dans le sud pour avoir mené une campagne secrète d’assassinats contre des figures de l’opposition qui avaient voulu résister à l’influence du groupe.

Survenue durant l’intervention de la Russie en Syrie, l’arrivée d’Abou Julaybib dans le nord du pays fin 2015 a été largement interprétée comme le signe que le Front al-Nosra se prépare à mener des attaques ciblées similaires contre les détracteurs de ses projets d’émirat.

«C’est très inquiétant, pour être honnête, m’a avoué un commandant islamiste de Lattaquié. Tout le monde sait de quoi Abou Julaybib est capable, et compte tenu des circonstances, cela ne peut mener qu’à une seule chose: plus de morts.»

Changement de tactique

D’influents membres du Front al-Nosra ont alors entamé un processus de consultation informel auprès d’un petit nombre de cheikhs conservateurs d’Idlib, Lattaquié et Alep afin de jauger le niveau d’appréciation des projets du groupe. «Ils n’ont pas eu les réponses qu’ils cherchaient, m’a dit le salafiste d’Idlib. Ça a été un grand choc pour eux. Ils ne s’y attendaient vraiment pas.»

Préoccupé par cette opposition arrivant très tôt, le Front al-Nosra a changé de tactique. En janvier, le groupe a convié une réunion de leaders des groupes armés à Idlib et a proposé un grand fusionnement militaire. En faisant cela, le Front al-Nosra a exploité son principal moyen de pression sur les groupes de l’opposition: bien que la grande majorité de l’opposition syrienne soit opposée aux projets d’al-Qaida sur le sol syrien, la branche syrienne du mouvement djihadiste mondial reste un allié inestimable sur les champs de bataille.

Si certains groupes présents dans la salle se montrèrent intéressés par cette union, Ahrar al-Sham rejeta la proposition en raison de l’allégeance prêtée par le Front al-Nosra à al-Qaida. Deux sources souhaitant rester anonymes ont affirmé que le leader du Front al-Nosra, Abou Mohammed al-Jolani, s’était servi de cette première rencontre comme d’une base de réflexion pour ses projets d’émirat en rencontrant, en marge de la réunion, deux factions djihadistes plus petites (Jund al-Aqsa et le parti islamique du Turkestan), qui exprimèrent toutes deux leur soutien.

Mis en difficulté par un calme fragile

Déjà découragé par les premières réponses négatives, le Front al-Nosra dut composer avec un second défi que fut l’accord de cessation des hostilités entré en vigueur dans plusieurs secteurs de la Syrie fin février. Son influence dans le pays étant directement liée à sa capacité à montrer sa valeur sur le champ de bataille, la diminution des violences entraîna une spectaculaire remontée des mouvements de protestation modérés syriens et donna un regain d’énergie aux éléments les plus modérés de l’opposition.

Nous avions surtout l’impression d’être menacés: si nous ne participions pas à l’opération, nous serions considérés comme des ennemis

Dans certaines parties d’Idlib, certaines manifestations commencèrent même à adopter des slogans hostiles au régime de Bachar el-Assad et à al-Qaida. Dans la ville de Maarat al-Numan, la patience du Front al-Nosra atteignit ses limites le 11 mars, lorsque ses combattants dispersèrent violemment les manifestants et attaquèrent la 13e division, un groupe de l’Armée syrienne libre (ASL) soutenu par la CIA et assisté par un centre de commandement multinational installé en Turquie.

L’expulsion de la 13e division de Maarat al-Numan déclencha des manifestations durant plusieurs jours à Idlib et plus loin, dont certaines (ici, ici et ici) comprenaient des membres dirigeants d’Ahrar al-Sham. Pour la première fois en plusieurs années, la stratégie d’al-Qaida en Syrie sembla n’avoir pas réussi au groupe.

Prose combat

Le Front al-Nosra considéra rapidement la cessation des hostilités comme une menace pour son influence et commença à tenter d’y mettre un terme. À partir du 20 mars, la branche d’al-Qaida organisa une série de rencontres avec les groupes d’opposition armés actifs dans le nord de Hama, à Lattaquié et dans le sud d’Alep, avec l’intention de les persuader qu’il était plus dans leur intérêt de combattre que de soutenir le processus politique en cours à Genève.

«Ils avaient des arguments convaincants, m’a affirmé l’un des commandants de l’opposition qui avait assisté à l’une des rencontres. Mais nous avions surtout l’impression d’être menacés: si nous ne participions pas à l’opération, nous serions considérés comme des ennemis

Trois semaines plus tard, des offensives simultanées furent lancées dans les trois zones opérationnelles —toutes menées par le Front al-Nosra. En quelques heures, le Front al-Nosra regagna son statut d’allié incontournable de l’opposition dans cette lutte révolutionnaire brutale et cruelle, tandis que l’opposition modérée repassait au second plan. Fait étonnant, même les unités de la 13e division —que le Front al-Nosra avait ouvertement attaqué à Maarat al-Numan quelques semaines plus tôt— participèrent à l’offensive au sud d’Alep.

Reprise des combats

Même si les groupes d’opposition avaient ressenti une obligation croissante de riposter contre le régime et ses violations continues du cessez-le-feu, il est peu probable qu’ils aient été en mesure d’organiser une offensive importante dans le nord de la Syrie sans la puissance militaire du Front al-Nosra.

«Vous ne croyez pas que nous préfèrerions ne pas avoir al-Nosra à nos côtés?, m’a demandé un commandant de l’ALS. Ils représentent tout ce à quoi nous nous opposons. Parfois, ils sont pareils que le gouvernement. Mais que pouvons-nous faire quand nos prétendus alliés à l’étranger ne nous donnent rien pour nous défendre? Nous dépendons des autres uniquement parce que nous ne pouvons pas faire le travail par nous-mêmes

L’évolution de la situation sur le champ de bataille devrait jouer un rôle déterminant dans l’issue des débats sur l’établissement d’un émirat

Maintenant que les combats ont repris, le Front al-Nosra aurait intensifié son processus de consultation en rapport avec son projet de création d’un émirat à Idlib. Sur l’invitation d’al-Qaida, Rifai Ahmad Taha, djihadiste égyptien très influent, est arrivé dans le nord de la Syrie le 1er avril depuis la Turquie. Taha est un djihadiste à la réputation solide: il a été l’un des membres fondateurs du groupe radical égyptien al-Gamaa al-Islamiyya, suspecté d’avoir participé aux attentats à la bombe de 1998 contre des ambassades américaines, en Afrique de l’Est, et c’était l’un des signataires de la fatwa lancée en 1998 par Oussama ben Laden contre les États-Unis et Israël.

Empêcher la création d’un émirat du Front al-Nosra

Bien qu’invité en tant que médiateur «indépendant», Taha avait pour tâche, selon trois sources islamistes à Idlib et en Alep, d’encourager l’unité au sein des trois cercles de commandement d’al-Qaida (selon une autre source, Taha était également en Syrie pour rencontrer ceux qui préconisent la rupture de tout lien entre le Front al-Nosra et al-Qaida). Le premier cercle avec lequel il s’est mis en relation se composait des dirigeants clés du Front al-Nosra autour d’Al-Jolani, qui avait commencé à prôner le retour à une stratégie «à long terme». Le second incluait des factions dures des dirigeants religieux et militaires du Front al-Nosra, qui soutenaient l’établissement d’un émirat. Et le troisième comprenait un groupuscule d’al-Qaida central naissant et séparé, qui souhaitait la création d’un émirat aussi rapidement que possible, afin de servir de tremplin à la préparation d’attentats externes.

Taha, cependant, ne joua pas les médiateurs bien longtemps. Il fut tué par une frappe de drone américain quatre jours seulement après son arrivée en Syrie. Il était accompagné d’Abou Omar al-Masri, ancien bras droit de l’Emir Khattab —un djihadiste saoudien connu pour ses faits de guerre en Tchétchénie– qui était actif en Syrie depuis le début 2012. Depuis la mort de Taha, le Front al-Nosra a lentement poursuivi son processus de consultation, dans l’espoir de faire accepter ses projets de création d’un émirat.

En interne, la branche d’al-Qaida reste divisée sur la vitesse à laquelle établir l’émirat. Au final, l’évolution de la situation sur le champ de bataille devrait jouer un rôle déterminant dans l’issue de ces débats.

C’est maintenant aux États-Unis et à ses alliés de déterminer quelle partie de l’opposition générale syrienne est assez sûre pour résister à ce genre de manœuvre

Un nouveau cessez-le-feu ruinerait probablement les projets d’al-Qaida, mais une escalade constante des hostilités pourrait au contraire provoquer un désespoir tel au sein de l’opposition qu’il pourrait permettre une certaine acceptation d’un émirat. Une version rajeunie de l’«Armée de la conquête», une coalition rebelle constituée en partie par le Front al-Nosra, semble désormais prête à faire son apparition à Idlib et Alep, conséquence des discussions entamées par la branche d’al-Qaida en janvier. Cette évolution indique que certains Syriens ont déjà commencé à resserrer leur coopération avec le Front al-Nosra, mais en raison d’une nécessité militaire et non idéologique.

Un manque de détermination?

Avec la reprise des combats en Syrie et, par conséquent, la montée de l’importance du Front al-Nosra, il est à prévoir que le groupe poursuive jusqu’au bout ses projets de création d’un émirat à Idlib avant la fin 2016. C’est maintenant aux États-Unis et à ses alliés de déterminer quelle partie de l’opposition générale syrienne est assez sûre pour résister à ce genre de manœuvre. La première étape est de reconnaître que la grande majorité de l’opposition générale rejette, par principe, l’idée même d’un émirat d’al-Qaida dans leur pays et l’imposition d’objectifs djihadistes transnationaux sur le sol syrien.

Cependant, l’Occident n’a pas encore prouvé sa détermination à fournir un soutien suffisant à l’opposition pour qu’elle puisse offrir une alternative viable au Front al-Nosra pour gouverner le nord de la Syrie. Dans la ville de Maarat al-Numan, le groupe rebelle 13e division a été lié à des groupes de la société civile locale et à un système judiciaire modéré que dirigent plusieurs cheiks sunnites modérés. Néanmoins, ces institutions n’étaient pas assez puissantes pour faire efficacement face au Front al-Nosra. Et au lieu d’offrir une aide conséquente à l’un des leurs «atouts» syriens les plus influents et populaires, les États-Unis se sont contentés d’attendre et de regarder en silence la 13e division se faire attaquer à Maarat al-Numan et finalement battre par al-Qaida.

Faire tache d’encre?

Il reste encore une chance de rattraper certaines de ces occasions manquées. Néanmoins, cela nécessitera une augmentation substantielle de l’aide militaire, politique et financière accordée à un plus vaste nombre de groupes d’opposition syriens. Il existe actuellement plus de 50 groupes distincts de l’Armée syrienne libre approuvée par la CIA, qui agissent tous en coordination avec des entités civiles, politiques et judiciaires légitimes. En augmentant son soutien de manière importante, l’Occident devrait adopter une stratégie de «tache d’encre» qui donnerait plus de pouvoir à ces courants de l’opposition «en tandem». Le but devrait être de mettre en place un réseau (qui s’agrandirait petit à petit) de groupes d’opposition soutenus par l’étranger et vraiment influents, de communautés où la réussite des uns profiterait aux autres et ferait barrage à l’influence d’al-Qaida.

Toutefois, si les dirigeants occidentaux continuent sur leur lancée actuelle, al-Qaida poursuivra sa route vers un émirat. Ce n’est qu’en soutenant les groupes locaux opposés à ces projets djihadistes transnationaux que nous pouvons éviter d’offrir le nord-ouest de la Syrie à al-Qaida sur un plateau d’argent.

Charles Lister
Charles Lister (3 articles)
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