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Inviter Black M à Verdun, c'était ne rien comprendre à ce qui s'y joue

Nicolas Lebourg, mis à jour le 17.05.2016 à 16 h 51

Un concert de variétés, quel que soit le chanteur, représente une incompréhension totale de ce qu'est le lieu de mémoire Verdun.

Des soldats français s'apprêtent à passer à l'attaque à Verdun. ARCHIVES / AFP.

Des soldats français s'apprêtent à passer à l'attaque à Verdun. ARCHIVES / AFP.

Comme de coutume, la polémique vire au tragi-comique. Après quelques jours d'agitation autour de l'annonce d'un concert de Black M en vue de commémorer la bataille de Verdun, voici celle quant à son annulation. Le Front national s'en attribue le mérite, alors qu'il a suivi le mouvement. Le secrétaire d’État aux Anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, s'est quant à lui ému en estimant que cette déprogrammation constituait «un premier pas vers le totalitarisme, vers le fascisme». Pourtant, par-delà les réactions épidermiques, se joue quelque chose de plus profond, qui a à voir avec le rapport de la France a son histoire et l'incompréhension qu'en ont les gouvernants.

Certes, il y a d'abord la question de la nature ou non raciste de la bronca suscitée. Si cet aspect fut souvent manifeste sur les réseaux sociaux, le FN a quant à lui affirmé que c'était au nom de la solennité et du respect dû aux morts pour la patrie qu'il s'opposait à un concert de «rap» (terme peu heureux pour désigner Black M, qui est à Public Enemy ce que Jean-Marie Le Guen est à Jean Jaurès).

Le fait de choisir un artiste noir pour une commémoration nationale et populaire n'est pas une première. Lors du bicentenaire de la Révolution française, en 1989, l'un des moments forts du spectacle fut l'interprétation de La Marseillaise par la cantatrice américaine Jessye Norman, habillée d'un drapeau français.

Bruno Mégret, numéro 2 du FN de cette époque, s'était ouvertement ému de la problématique raciale:

«Le 14 juillet, c’est la fête de la nation française et […] la France n’est pas noire. [Le choix] systématique des figurants noirs [ou le fait que soit] noire la cantatrice pour interpréter la Marseillaise [est la preuve de la] volonté de déracinement ethnique, volonté de métissage culturel […], les Noirs ont rendu le monde plus perméable, [ils ont été] mis à l’honneur (…) comme agents privilégiés du cosmopolitisme.»

Il n'est pas impossible que ce raisonnement soit le non-dit d'aujourd'hui pour ceux qui fantasment sur «le grand remplacement». Néanmoins, on ne saurait de bonne foi limiter à cette seule raison l'opposition qui s'est manifestée. D'ailleurs, les réclamations d'annulation se sont faites en exhumant des paroles de chansons de l'intéressé, ou de son ancien groupe Sexion d'Assaut (calembour effarant en référence à des unités paramilitaires nazies), censées démontrer son homophobie ou son antisémitisme.

Certes, cela s'intègre effectivement dans la façon dont l'extrême droite néo-populiste a appris à polémiquer en se présentant comme défendant des minorités contre d'autres. Probablement s'agit-il aussi de la coutumière confusion entre l’œuvre et l'artiste, domaine où la gauche n'a que peu de leçons à donner à l'extrême droite si l'on se souvient de ceux qui accusèrent Michel Sardou de faire l'apologie du viol, Guy Bedos celle du racisme ou le dessinateur Riss celle de l'islamophobie, alors que chacun traitait de ces sujets et non les promouvait. Mais si cette confusion est nécessaire à l'auto-justification de la polémique, elle n'est pas suffisante pour comprendre son étendue.

La passion de commémorer

Notre rapport à l'histoire a changé depuis quarante ans. Quand un fait d'importance se passe, indépendamment de sa nature (attentat ou victoire sportive), tout un chacun commente d'emblée qu'il s'agit d'un événement «historique». Le présent devient instantanément du passé, se réfugiant dans d'immédiates rétrospectives télévisuelles où l'enchaînement chronologique des faits tient lieu de causalité. En même temps, le présent dévore le futur. On enchaîne ainsi actuellement les enquêtes d'opinion où le sondé est prié de dire comment il votera dans un an, en considérant cette fiction telle une réalité concrète, à la fois future et présente.

Ce désordre dans le rapport au temps fait que les commémorations elles-mêmes se veulent événements historiques et donc sujets à débats, car, comme le disait l'historien suisse Philippe Burrin, la France se présente historiquement ses conflits (chaque mouvement social se fait avec des références à la Révolution française) et car elle se présente conflictuellement son histoire (les fameuses «guerres franco-françaises», selon une expression inventée en 1950). Cela peut aller jusqu'à l'ubuesque, puisque la commémoration officielle au 5 décembre de la Guerre d'Algérie ne renvoie à aucun événement historique de ce conflit, mais à une commémoration faite par le Président Chirac –nous commémorons la commémoration d'un phénomène dont il nous fallut par ailleurs trente ans pour arriver à le qualifier de «guerre», le terme étant antérieurement celui d'«événements».

La commémoration est une passion chronophage : la commémoration de la bataille de Verdun n'est ainsi qu'une des 86 «commémorations nationales» officielles de l'année, parmi lesquelles on trouve par exemple la sortie du film de Claude Lelouch Un homme et une femme... S'y ajoutent les commémorations annuelles, dont le nombre croît, qu'il s'agisse d'une volonté de réparation expiatoire du passé (16 juillet: contre les persécutions racistes et antisémites; 10 mai: mémoire de la traite et de l’esclavage, etc.), ou du morcellement de la mémoire combattante (8 juin quant aux «morts pour la France» d'Indochine, 26 septembre pour ceux d'Algérie, du Maroc et de la Tunisie, etc.). Dans cette perspective, on ne saurait ramener la polémique relative au chanteur Black M à la seule question du racisme. Il est aussi question d'un véritable malentendu des pouvoirs publics quant au sens de ces commémorations.

Mémoire et consensus

Pour comprendre ce qui se joue, il faut emprunter à l'historien Pierre Nora son concept de «lieu de mémoire», qu'il définit en ces termes:

«le lieu de mémoire suppose, d’entrée de jeu, l’enfourchement de deux ordres de réalités: une réalité tangible et saisissable, parfois matérielle, parfois moins, inscrite dans l’espace, le temps, le langage, la tradition, et une réalité purement symbolique, porteuse d’une histoire. […] Lieu de mémoire, donc: toute unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique du patrimoine mémoriel d’une quelconque communauté.»

Autrement dit, la bataille de Verdun est dans nos représentations un élément patrimonial forgeant notre identité historique commune. L'erreur des pouvoirs publics n'est pas dans le choix de l'artiste, mais dans sa présence: Black M à Verdun, c'est encore plus saugrenu que Johnny Hallyday place de la République pour commémorer les attentats de janvier 2015.

Si des racistes peuvent reprocher sa peau à Black M, ils le font comme ils purent le faire contre la présence de Jessye Norman. Mais, les antiracistes, eux, peuvent avoir applaudi le chant de la cantatrice et récuser le concert du chanteur, car la première était dans un dispositif actualisant le lien au lieu de mémoire «Révolution française» mais en s'y intégrant ( Marseillaise, drapeau), alors qu'un concert de variétés, quel que soit le chanteur, représente une incompréhension totale de ce qu'est le lieu de mémoire «Verdun».

Il est donc tout à fait inapproprié de transformer l'annulation de cet événement festif en victoire idéologique de l'extrême droite, voire en signe de fascisation. C'est l'incompréhension foncière de ce que constitue une commémoration en tant que moment d'entretien des lieux de mémoire qui a amené à choisir un concert de variétés, là où il eût fallu un dispositif dont le sens s'inscrivait dans le référentiel établi. Dire cela n'est pas vouloir être rassurant, tant cela témoigne que non seulement nos dirigeants interprètent mal le passé, mais aussi qu'ils comprennent mal notre présent.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (54 articles)
Chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine (Cepel, université de Montpellier)
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