Culture

Dix ans après son désastre cannois, il est temps de sauver «Southland Tales»

Temps de lecture : 6 min

Hué sur la Croisette en 2006, le deuxième film de Richard Kelly est depuis devenu culte. Et annonçait Trump, Daech ou la NSA...

The Rock et Sean William Scott dans «Southland Tales» de Richard Kelly.
The Rock et Sean William Scott dans «Southland Tales» de Richard Kelly.

«C’est ainsi que finit le monde.»

Cette réplique (empruntée aux «Hommes creux» de T.S. Eliot) ouvre Southland Tales, le film présenté ce soir-là en compétition à Cannes. Mais ce 21 mai 2006, la fin du monde n’est pas que sur l’écran. Elle est aussi dans la tête du jeune Richard Kelly, le réalisateur (à peine trentenaire) du film.

«Ridicule», «prétentieux», «immature», «vulgaire», «incohérent» sont quelques-uns des adjectifs que la critique américaine utilisera pour parler de son film. Le critique du Guardian ira même jusqu’à écrire que Southland Tales «est le pire film qu’il ait jamais vu de sa vie». Le défunt critique Roger Ebert, dans son livre A Horrible Experience of Unbearable Length: More Movies That Suck, raconte:

«J'étais étourdi, confus, désorienté, ennuyé, offensé et abasourdi par les huées autour de moi lors de la plus désastreuse projection de presse cannoise depuis The Brown Bunny [de Vincent Gallo, projeté en 2003, ndlr]

The Rock, Timberlake et Amy Poehler

Une hystérie probablement proportionnelle à l’attente autour du film. Au moment où il débarque à Cannes, Richard Kelly affiche en effet l’aura du jeune prodige. Son premier film, Donnie Darko, réalisé à seulement 25 ans, n’avait pas attiré les foules en salles (et avait été un gigantesque flop au Festival de Sundance) mais avait trouvé son public dans les allées des vidéo-clubs, devenant un des films les plus adorés et cultes de la jeunesse des années 2000 et propulsant, dans la foulée, la carrière de Jake Gyllenhaal.

Entre temps, Kelly avait écrit le scénario de Domino pour Tony Scott et avait refusé les ponts d'or d’Hollywood pour diriger le troisième volet de la saga X-Men. Il n’était alors pas déplacé de voir en lui un héritier de Quentin Tarantino, lui aussi scénariste de Tony Scott à ses débuts (True Romance) et palmé dès son deuxième film, Pulp Fiction: même jeunesse, même intransigeance, même goût pour la pop-culture et les scénarios déstructurés.

Même goût aussi pour les castings à la marge et les acteurs «sans la carte» (peut-être trop pour Cannes, d’ailleurs): des catcheurs (The Rock), des stars de la comédie populaire (Sean William Scott, de la saga American Pie), des pop-stars (Justin Timberlake et Mandy Moore), des starlettes de la télé (Sarah Michelle Gellar) et pas mal de comédiens issus du «Saturday Night Live» (Cheri Oteri, Nora Dunn, Jon Lovitz, Janeane Garofalo, Amy Poehler).

Alors, il n’était pas déraisonnable de penser que le film avait sa place en compétition à Cannes.

Comme le dit le réalisateur Kevin Smith (qui joue dans le film) au Hollywood Reporter: «Le scénario était un Pulp Fiction politique».

On y suit ainsi à Los Angeles, quelques jours avant la fin du monde, dans une distorsion du continuum espace-temps, une star de films d’action amnésique (The Rock) marié à la fille (Mandy Moore) d’un sénateur républicain, des vétérans de la Troisième Guerre mondiale (Sean William Scott et Justin Timberlake), une star de films porno (Sarah Michelle Gellar), une cellule terroriste néo-marxiste cherchant à détruire USIDent, une branche du gouvernement destinée à observer et contrôler les citoyens, et un savant fou nommé Baron von Westphalen (Wallace Shawn) qui cherche à créer une source d’énergie alternative à partir des vagues de l’océan.

Perdu dans le labyrinthe de sa propre imagination

Oui, c’est vrai, ça paraît compliqué. Et ça l’est! Le film ne rend pas la tâche facile aux spectateurs. Même Justin Timberlake expliquait au magazine W, en 2011, qu’il ne savait «toujours pas de quoi parle le film». Idem en 2014 avec Kevin Smith à Radio Kawa.

Et il y a une raison à cela. Ce dédale narratif a commencé à naître dans l’esprit de Kelly dès 2001, après la sortie de Donnie Darko. L’idée était alors simple: une star de cinéma est arnaquée par une bande d’archétypes de Los Angeles. Et c’est là que tout a commencé à dérailler, comme il l’explique à Motherboard:

«Comme tout ce que je fais, ça évolue dans un sens où tout devient excessivement ambitieux et dense et trop long pour être distribué. Les couches de science-fiction et du monde orwellien sont arrivées dans les versions suivantes du scénario. Et c’est devenu une gigantesque et apocalyptique profession de foi au lieu d’une histoire de débiles de L.A. qui essayent d’extorquer de l’argent.»

Et cette propension à toujours plus densifier et complexifier ne s’est pas arrêtée au tournage, qui n’était pas encore terminé que Kelly s’est mis à combler certains vides narratifs dans une série de trois romans graphiques servant de prequel au film:

«J’avais besoin des trois premiers chapitres pour compléter l’histoire. Mais même les romans graphiques n’étaient pas assez. Ils étaient destinés à être une matrice pour un prequel animé qui aurait figuré dans la version longue du film.»

Bref, Richard Kelly s’est perdu dans le labyrinthe de sa propre imagination.

Pas étonnant que le film soit arrivé à Cannes dans une version «non terminée» de 2h40 avec des effets spéciaux manquants:

«Je voulais aller à Cannes et dire à tout le monde que c’était un work-in-progress mais je me souviens de beaucoup de gens de mon entourage me disant de ne pas le dire, que ce ne sont pas des choses à dire.»

Moins de 300.000 dollars de recettes

Malgré les huées, le film arrive quand même à trouver un distributeur… le dernier jour du Festival. Sony Pictures achète les droits de distribution américains pour 5 millions de dollars mais, incapable de le marketer, finit par refiler la patate chaude à l’indépendant Samuel Goldwyn Films. Southland Tales est alors remonté dans une version abrégée de 2h18 (avec des bribes des romans graphiques en guise d’introduction) et les effets spéciaux manquants, eux, sont réalisés par des étudiants… bénévoles.

Un an et demi après Cannes, Southland Tales doit donc sortir en salles aux Etats-Unis dans 63 salles. Ce n’est pas beaucoup mais les acteurs du film ont envie de le défendre: The Rock est prévu au «Saturday Night Live» le week-end de sortie alors que Sarah Michelle Gellar doit passer chez Letterman et Sean William Scott chez Jimmy Kimmel.

Mais comme une malédiction qui continue de faire son oeuvre, cette promo n’arrivera jamais: le 5 novembre 2007, les scénaristes se mettent en grève, obligeant l’ensemble des talk-shows à baisser le rideau. Sorti le 14 novembre, Southland Tales ne rapportera finalement que 275.000 dollars, une misère. En France, le film ne passe même pas par la case cinéma, relégué à un direct-to-DVD en mars 2009.

C’est ainsi qu’aurait pu se finir l’histoire. Pas sur un boum, sur un murmure.

«Une sorte d'enfant incompris»

«J'ai arrêté de compter mais je dois être autour de 45 revisionnages. [...] Pour moi, ce film est à la limite d’une méditation», me dit mon amie Aïcha. Comme de nombreux autres, elle est obsédée par Southland Tales depuis déjà pas mal d’années. Et ils sont quelques-uns comme elle, discrets admirateurs d’un film que personne (ou presque) n’a vu. Un des plus célèbres n’est autre que le chanteur Marilyn Manson. Grâce à eux, Southland Tales n’est pas de ces films qui échouent trop vite dans les bacs à DVD des solderies. Dix ans plus tard, il n’a pas été oublié.

«J’y pense tout le temps. C’est la chose dont je suis le plus fier. J’ai l’impression que c’est une sorte d’enfant incompris.»

Et s’il y en a un qui n’a pas rangé le film sous son lit pour tenter d’oublier un vilain cauchemar, c’est bien Richard Kelly. Il suffit de voir son compte Twitter: dix ans tout juste après la fameuse projection cannoise, le lien dans sa bio ne renvoie pas (naturellement) vers le site internet de sa société de production mais vers le site scientifique Inverse expliquant pourquoi Southland Tales est «le plus grand film américain du XXIe siècle». De même, son image-bannière est un organigramme de USIDent, l’organisation orwellienne du film. Quant à son fil de tweets, il est rempli d’analogies au film à chaque fois qu’une actu se présente.

Voilà pourquoi j’écris cet article dix ans plus tard alors que j’aurais pu m’intéresser, par exemple, au Marie-Antoinette de Sofia Coppola, lui aussi copieusement hué cette année-là. Car comme l’écrivait le critique du Boston Globe en 2007, Southland Tales est «un fiasco dont la face B est un genre de chef d’oeuvre visionnaire».

Présenté comme un film post-11 septembre sur l’Amérique de Bush, une farce de science-fiction pop et mélancolique sur le complexe militaro-industriel et la culture trash post-MTV, Southland Tales donnait l’impression de parler du présent en montrant un futur (très proche). En fait, il extrapolait le présent et ne faisait que parler du futur. Notre présent. Il parlait des Kardashian, de la Syrie, de Daech, de Trump, des Pussy Riots, de Hillary Clinton, de la NSA et de Edward Snowden. Southland Tales était en fait très en avance sur son temps.

Et plus vous regardez le film, plus les années passent, plus il fait sens. Certes, dans sa forme actuelle, il reste incomplet (et forcément imparfait), mais si vous prêtez attention, le monde réel nous a (malheureusement) appris à le compléter.

Peut-être est-il enfin temps de faire de Southland Tales le plus grand film du XXIe siècle?

Michael Atlan

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