Culture

J’ai tenté de comprendre le mystère Shia LaBeouf en 2h42

Vincent Manilève, mis à jour le 17.05.2016 à 8 h 17

L’acteur de 29 ans fascine ou énerve. Mais pour le comprendre, lui et le rôle qu’il interprète dans «American Honey», il faut remonter loin en arrière et saisir d'où il vient.

Shia LaBeouf à Cannes, le 15 mai 2016. LOIC VENANCE / AFP

Shia LaBeouf à Cannes, le 15 mai 2016. LOIC VENANCE / AFP

Il fallait que j’arrive tôt pour la séance. Pas par peur de ne pas avoir de place, mais par empressement à l’idée de voir le film du soir, projeté samedi 14 mai dans la salle Debussy du palais des festivals à Cannes. American Honey (2h42) est le cinquième film de la réalisatrice britannique Andrea Arnold, à qui l’on doit aussi Fish Tank. Il raconte comment une jeune fille perdue va s’enfuir avec des vagabonds pour vendre des magazines aux riches Blancs à travers les États-Unis. 

Après une dizaine de minutes passée à observer les spectateurs tenter de trouver une place forcément déjà prise, les lumières s’éteignent et le film commence. Je n’ai pas à attendre longtemps avant d’apercevoir quelqu'un qui m’intrigue depuis longtemps déjà: Shia LaBeouf. Cet acteur que l'on déteste ou que l'on adore depuis quelques années, notamment à cause de son immersion dans ce que lui et ses amis appellent le «métamodernisme».

Grâce à des happenings artistiques bizarroïdes, il a en effet réussi à se mettre à dos une bonne partie d’internet. Que penser d’un homme qui vient à une projection officielle avec un sac en papier «I’M NOT FAMOUS ANYMORE» sur la tête? Shia. Qui applaudit une chanson parodique le qualifiant de meurtrier cannibale? Shia. Qui plagie un dessinateur et s’excuse de la façon la plus étrange qui soit? Vous avez deviné. Ayant toujours été fasciné par ces personnages en apparence mégalomanes –Kanye West ou James Franco sont des exemples parmi d’autres–, le cas de Shia LaBeouf m’occupe l’esprit depuis de longs mois et j'espérais l'interviewer à Cannes. 

 

«Je fais partie des exclus. C'est là d'où je viens.»

C’est pour cela que ce soir-là, dans la salle de projection du palais des festivals à Cannes, mon attention se porte avant tout sur lui. Presque 30 ans, piercing au sourcil, tatouages et natte négligée, Shia Labeouf impressionne dès les premières minutes d’American Honey dans le rôle de Jake, un vendeur de magazines un peu grande gueule. Quand il cherche l’héroïne du regard dans un supermarché, quand il improvise une danse sur «We Found Love» de Rihanna, quand il va baratiner de riches Blancs pour leur vendre ses magazines… Difficile de résister à sa performance, qui a convaincu la Croisette. Mais une courte phrase, que son personnage prononce au début du film, m’a particulièrement interpellé: «Je viens de rien». De rien. Lors de la conférence de presse qui s’est tenue à Cannes le 15 mai, l’acteur a également dit: «À Bakersfield, où mon père a vécu pendant un temps, la seule chose qu'il y avait était une prison. Je fais partie des exclus. C’est là d’où je viens. […] Je suis Jake.»

Un enfant élevé au rang de star par Disney Channel

 

Jusque-là, ce que je savais de ses origines, je le devais à l’émission «KD2A» sur France 2, qui diffusait La Guerre des Stevens. Cette série diffusée à l'origine sur Disney Channel en 2000 le montrait encore adolescent, interprétant Louis, personnage déjà turbulent et baratineur dont les grandes passions étaient de porter des chemises trop grandes pour lui ou de mener la vie dure à sa sœur. En regardant American Honey pourtant, et en l’écoutant parler de ses origines en conférence de presse, j’ai réalisé qu’il y avait sûrement plus qu’un mégalomane derrière le nom de Shia LeBeouf. 


Je n’ai pas osé lui poser là question ce-jour-là, en conférence de presse à Cannes. J’ai préféré me pencher un peu sur son enfance, qu’il a passée à arpenter le quartier latino d’Echo Park, à Los Angeles. On réalise bien vite que son succès avec La Guerre des Stevens était une chance inespérée pour lui et sa famille. Composée d’artistes manqués qui n’ont jamais connu le succès, la famille LaBeouf appartient à cette classe américaine que l'on ne voit jamais à la télévision, mais dont Andrea Arnold a décidé de parler dans son dernier film.

Une mère hippie et un papa clown alcoolique

Shia affirme que son père clown a réussi à dresser un poulet pour le faire sauter dans un cerceau de feu.

 

Sa mère Shayna est une ancienne danseuse de ballet de New York aux allures de hippie qui a vendu un temps du cannabis. Son grand-père maternel a fui l’Allemagne nazie et a ouvert un «barber shop» à New York, en faisant du stand-up à côté. Son père, Jeffrey LaBeouf, un «cajun» vétéran du Vietnam, a appris la Commedia dell’arte en France avant de devenir clown de rodéo (son fils affirme même qu’il a entraîné un poulet pour qu’il saute à travers un cerceau en feu). L’homme avait aussi ses travers, il était alcoolique, vendait de la drogue, et multipliait les allers-retours en centre de désintoxication. «Il avait des amis de l’armée qui avaient des hélicoptères et qui allaient à Hawaï pour cultiver [de la marijuana] dans des zones non répertoriées», a-t-il raconté à Vanity Fair en 2008. À Los Angeles, son père fera la même chose en plantant ses mauvaises graines le long des autoroutes. Certains week-ends, il déguisait sa femme et son fils en clown pour aller vendre des hot-dogs à Echo Park. Dans une interview à Parade en 2009, Shia expliquait la raison d'être de ces étranges moments

«C’était de la magouille. On marchait dans le voisinage déguisés en clowns. L’embarras chez moi n’existait pas. Je m’amusais parce je me disais, qu’au milieu de cette performance, mes parents ne pourraient pas s’engueuler. Donc, évidemment, il devait y avoir des moments calmes, sinon nous ne pouvions pas tenir la semaine financièrement parlant.»

Faire le clown, Shia adore. C’est comme ça qu’il va se lancer, à l’instar de son grand-père, dans le stand-up. Malgré le divorce de ses parents en 1996, il monte sur les planches de comedy clubs à Los Angeles à l’âge de 10 ans pour tenter quelques blagues, inspirées des moments gênants où il entendait ses parents faire l’amour, fumer du cannabis ou quand sa mère hippie apparaissait nue chez eux. Son père, pas fâché, l’aide à développer son humour très porté sur le sexe et la vulgarité, ce que cherche souvent le public de ces endroits.  

Pour décrocher ses premiers rôles, il fait un canular téléphonique à un agent

Il suffit de voir comment il a réussi à décrocher son premier rôle. Après quelques tentatives de stand-up, celui qui n’avait que 12 ans tente un coup de bluff, poussé par un ami acteur dont il enviait la planche de surf. En 2007, le LA Times écrit:

«LaBeouf a pris le nom d’un agent dans les Pages Jaunes et l’a appelée, en prétendant être un manager anglais qui lui prédisait que Shia LaBeouf était une future vedette. Même si l’agent savait que c’était un adolescent, “elle n’avait jamais été approchée comme ça”, dit LaBeouf.»

Il devait devenir le nouveau Tom Hanks

 

La femme l’a rappelé et a été convaincue par ses performances. Le garçon, qui va tricher à l’école pour avoir les bonnes notes nécessaires à sa carrière, va alors apparaître de façon furtive dans des séries comme X-Files ou Urgences. Mais c’est Disney qui va le lancer en le choisissant pour La Guerre des Stevens. Payé à faire des bêtises devant une caméra, le rêve. Shia peut se payer la Sega Genesis dont il rêvait. Et son père, qui a rejoint les alcooliques anonymes, est payé par Disney pour le chaperonner. Ensemble, un peu comme pour Jake dans American Honey, ils vivront dans un motel pendant trois ans. La série sera annulée mais, comme beaucoup d’enfants Disney, le garçon va se voir proposer un pont en or par Mickey: La Morsure du lézard, un film sorti en 2003 qui connaîtra un joli succès et lui permettra d’être repéré par Steven Spielberg.

Dès lors, tout va s’enchaîner. I, Robot, Paranoïak, Transformers, Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, Wall Street: l’argent ne dort jamais… On le présente bien vite comme un nouveau golden boy à la Tom Hanks. En 2010, Le Figaro, en citant le journal Forbes, expliquait que, «pour un dollar investi sur lui, il en rapporte 81. En un an, ses films ont rapporté plus de 3,5 milliards de dollars. Résultat des courses: il est simplement l'acteur le plus rentable de Hollywood.»

«I AM NOT FAMOUS ANYMORE»

Mais cette période dorée ne va pas durer: l’acteur va commencer à sombrer, rattrapé par l’alcoolisme, et multiplier les frasques qui nuisent à son image. Image avec laquelle il joue en tentant des looks toujours plus négligés. Une affaire de plagiat  finira de liguer internet contre lui. Il va alors rejoindre Lindsay Lohan dans la liste des enfants Disney au destin chaotique.  

Ces dernières années pourtant, après avoir laissé les personnages de blockbusters et les différents faits divers dans lesquels il était impliqué, il s’est lancé dans une campagne de happenings souvent étranges (que lui et son groupe appellent donc le «métamodernisme») pour obtenir un nouveau statut, celui que sa famille a toujours cherché: celui d’artiste. C’est pour cela qu'on l'a vu avec un sac en papier sur la tête, regarder ses propres films à la suite en se faisant filmer, ou crier «DO IT» dans une vidéo devenue virale. Un journaliste du Guardian avait alors parfaitement résumé ce qu’était devenu Shia Labeouf: «le troll ultime d’internet et des médias». C'est lors de l'une de ces performances artistiques que Shia LaBeouf a été, selon ses propres termes, victime d'un viol«Une femme, venue avec son petit ami (qui attendait dehors à ce moment-là), a fouetté mes jambes pendant dix minutes, m’a déshabillé et a commencé à me violer…» À l'époque, parce qu'il s'agit d'un viol potentiel sur un homme et parce qu'il s'agit de Shia LaBeouf, le public et les médias lui tomberont dessus. Le Figaro dira ainsi qu'il a «sombré un peu plus dans le ridicule».

Mais aujourd’hui, après des années d’errements et de flou artistique, American Honey remet le jeune homme sur le devant de la scène grâce à une performance hypnotisante. Avec ce rôle, le public et les médias semblent avoir retrouvé l'intérêt qu'ils lui portaient au début de sa carrière. Lors de son échange avec les journalistes en salle de conférence à Cannes, il est apparu souriant et hésitant, comme Louis Stevens, et magnétique et mystérieux, comme le Jake d'American Honey. La salle a applaudi tout le casting lors de son arrivée, et Shia a compris que la relation compliquée avec son public et la presse pouvait repartir sur de bonnes bases. Fini les chemises trop grandes de Louis Stevens, les déguisements de clown, la longue barbe négligée des mauvais jours et le regard sombre qu'il offrait aux paparazzi. Shia a trouvé le costume qu'il lui fallait, celui d’un acteur toujours complexe, mais qui n’a jamais été aussi fascinant.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte