Culture

Au sixième jour du Festival de Cannes, les Américains à la rescousse

Temps de lecture : 4 min

Après un week-end dominé par les déceptions, l’espoir renait grâce à deux grands cinéastes venus des États-Unis: Jim Jarmusch qui présente la magique «Paterson» et Jeff Nichols qui signe «Loving».

Adam Driver dans «Paterson» de Jim Jarmusch, 2016. | Mary Cybulski
Adam Driver dans «Paterson» de Jim Jarmusch, 2016. | Mary Cybulski

On aura beau avoir insisté ici surtout sur les propositions les plus intéressantes du 69e Festival de Cannes, il faut bien dire que, en compétition, les débuts auront été plutôt décevants, après le démarrage en fanfare du premier jour. Et les quelques titres glanés dans les autres sélections n’auront en rien relevé le niveau.

C’est d’Amérique que sont arrivés des vents salvateurs, bien que fort différents. Après American Honey, signé de la Britannique Andrea Arnold mais entièrement tourné aux Etats-Unis, deux films battant pavillon étoilé se succèdent en compétition, et relèvent le niveau général. Tout en rappelant que «cinéma américain» et «Hollywood» ne sont pas synonymes.

Paterson est à la fois le nom du film, le nom de son personnage principal, et le nom de la ville du New Jersey où il se situe. Paterson raconte une semaine dans la vie d'un jeune couple.

Paterson, interprété par Adam Driver (repéré comme un excellent acteur dans ses précédentes apparitions, notamment dans le rôle du scientifique du Midnight Special de… Jeff Nichols, et ici absolument exceptionnel) est chauffeur de bus et poète. Laura (Golshifteh Farahani, sans hésiter dans le meilleur rôle de sa carrière) se partage entre fabrication de gâteaux qu’elle vend au marché, apprentissage besogneux de la guitare et décoration de leur petite maison, avec un penchant immodéré pour les géométries en noir et blanc.

En vers libres

C’est quoi, l’histoire? Euh… il n’y a pas vraiment d’histoire. Il y a des personnages de fiction, des lieux, des situations. Il y a une attention amusée et affectueuse à chaque instant, à chaque modulation.

Il sera question du temps, qui est très fort pour passer à la fois selon un écoulement linéaire, de manière circulaire, et en couches superposées. Il sera question d’avoir des rêves, et d’en faire le matériau de la vie quotidienne. Il sera question de tendresse, d’écoute, d’attention aux autres. Et des signes qui émaillent le cours de l’existence, comme les rimes scandent les poèmes –surtout en vers libres.

Il sera question de ce que c’est que d’être lié à une communauté, à des voisins, à la femme ou à l’homme qu’on aime, à des mots, des souvenirs, des images. Et même d'un monde où il se pourrait qu’aucun de ces liens se soit une contrainte ni une souffrance –mais il arrive qu’ils le soient. Il y aura une scène d’une grande violence, des poèmes d’amour à même l’écran, et des gags d’une délicatesse éperdue, quasi-surnaturelle.

Il y aura… cela qui est bien rare au cinéma: qu’on se réjouisse de retrouver une situation déjà vue, un personnage déjà rencontré. Comme si Paterson, Laura, mais aussi le vieux barman ou le poète japonais de passage, et même le collègue indien dépressif ou l’acteur noir amoureux transi, devenaient des amis, avec lesquels on serait prêt à discuter d’un écrivain local, des beautés de la chute d’eau qui domine la ville, d’une partie d’échecs en cours.

Eloge du rituel

Jim Jarmusch a toujours excellé dans l’invention de rituels, la mise en place de pratiques réglées qui semblent d’abord arbitraires et suscitent une sensibilité aux vérités du monde, souvent sur un mode humoristique. Down by Law, Mystery Train, Dead Man, The Limits of Control en avaient donné des exemples mémorables, mais jamais sans doute cette manière stylée de regarder ses frères et sœurs de l’espèce humaine n’avait semblé aussi naturelle, aussi élégamment inscrite dans le tissu des travaux et des jours.

Jarmusch est depuis plus de trente ans une figure majeure du cinéma d’auteur nord-américain. De vingt-cinq ans son cadet, Jeff Nichols depuis son deuxième film, Take Shelter en 2011, s’affirme comme un réalisateur contemporain au style très personnel, renouvelant l’usage des genres en tordant les rails forgés par Hollywood.

Ruth Negga et Joel Edgerton dans «Loving» de Jeff Nichols

Avec Loving, qui lui aussi porte le nom de ses personnages principaux, nom qui a également un autre sens, Nichols s’attaque cette fois au genre particulier qu’est «le récit inspiré d’un histoire vraie», reconstitution d’un événement historique ayant marqué les esprits et modifié les règles de la vie commune aux États-Unis. L'«affaire Loving» est en effet un des épisodes marquants de la lutte pour les droits civiques des années 60, qui a abouti à rendre illégal l’interdiction des mariages interraciaux dans les États du Sud de la grande démocratie raciste qu’étaient, et que sont d’ailleurs toujours, les USA.

Tordre les rails

Véracité des faits, importance politique et éthique des enjeux: le cadre est plus contraignant qu’avec les films fantastiques, d’action ou de catastrophe qui formaient les références des précédents films de Nichols.

Sa manière d'à la fois jouer le jeu et d'en décaler subtilement les règles est aussi passionnante que peu spectaculaire, et Loving passera aisément pour le film le moins innovant de son réalisateur, d’autant que la reconstitution d’époque ajoute un vernis d'artifice.

Mais la manière d’esquiver les discours pour privilégier le langage des corps et le poids des silences, la façon de filmer les visages, l'attention aux distorsions réciproques des enjeux de l'histoire individuelle et de l'Histoire en train de changer, l’absence d’idéalisation des rapports au sein du couple que forment Richard et Mildred Loving témoignent de la finesse des partis pris de mise en scène.

On songe au Harvey Milk de Gus Van Sant, autre film où un auteur très créatif prenait en charge une «affaire» importante de l’histoire américaine contemporaine, la reconnaissance de la cause gay, et la servait sans se renier.

Aussi différents soient-ils, les films de Jarmusch et de Nichols concernent leur pays, le fait d’habiter ensemble, ce qui s’y joue, ce qui y importe. On remarquera aussi que ces deux réalisateurs auront été particulièrement prolifique cette année: Midnight Special était en compétition au Festival de Berlin en février et est sortie en France le 16 mars, et Cannes présentera en fin de Festival un autre film de Jim Jarmusch, Gimme Danger, documentaire consacré à Iggy Pop, et dont le titre semble faire un écho ironique au Take Shelter de son cadet. Welcome, amis américains, et merci.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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