Culture

Comment les vampires au cinéma sont devenus des types normaux

Vincent Manilève, mis à jour le 16.05.2016 à 15 h 54

Avec l’étrange «The Transfiguration» projeté à Cannes, la créature confirme sa transformation entamée il y a quelques années.

Extrait du film «The Transfiguration».

Extrait du film «The Transfiguration».

Certaines personnes ont quitté la projection au bout de 45 minutes. Peut-être choquées par l’hémoglobine montrée à l’écran, ou simplement ennuyées par, disons-le clairement, le rythme trop lent et silencieux du film. Une chose est sûre en tout cas, The Transfiguration, projeté à Cannes dans le cadre de la sélection Un certain regard, ne vaut pas forcément le détour. En racontant l’histoire d’un adolescent new-yorkais si fasciné par les vampires qu’il va tout faire pour en devenir un, le réalisateur Michael O’Shea, qui réalise-là son premier film, tenait une bonne histoire, mais s’égare trop et tombe dans la violence gratuite et pesante. 


Néanmoins, ce film qui multiplie les références aux autres films de vampires conserve quelques passages très intéressants. Et Michael O’Shea, qui pose un cadre réel à son histoire et estime appartenir au «nouveau mouvement néo-réaliste» du monde indé, pose une nouvelle question: à quoi ressemble un vampire réaliste? Est-ce qu'un vampire peut vraiment exister dans notre monde à nous? Peut-il être simplement normal? 

Depuis presque 100 ans, le vampire a beaucoup changé

La littérature, les films, puis les séries, dépeignent presque tous des vampires aux caractéristiques différentes. D’abord décrit au XVIIIe siècle comme des revenants dont le but est de terrifier, les vampires vont adopter un style et des caractéristiques précises grâce au livre Dracula, publié en 1897 par Bram Stoker. Initialement présenté comme un vieil homme à la laideur repoussante, Dracula va devenir un mythe populaire quand on veut penser à de grands vilains, et on va lui accoler une cape, un air séducteur et des dents acérées, le déguisement parfait pour Halloween. Les premiers films, réalisés à partir de 1922 (Nosferatu le Vampire) et pendant de nombreuses décennies, vont reprendre cette mythologie. Christopher Lee jouera une dizaine de fois le comte Dracula entre 1958 et 1976, variant parfois l’image du personnage, devenue cliché. Le vampire devient une parodie de lui-même (Le Bal des vampires de Polanski en 1967 joue justement sur ces clichés) et ses caractéristiques rentrent dans l’inconscient collectif: il craint le soleil, les gousses d’ail, l’eau bénite et les pieux plantés en plein cœur. Mais il s’agit toujours d’une créature qui se différencie d’une façon ou d’une autre de l’humain ordinaire. 


Il faudra attendre les années 1990 pour voir un retour de cette figure sous un angle suffisamment sérieux. Francis Ford Coppola propose d’abord une adaptation du roman de Bram Stoker, puis les films de vampires vont commencer à s’inscrire dans le réel et le contemporain. Dans Entretien avec un vampire, sorti en 1994 et adapté d’un roman d’Anne Rice, un journaliste de San Francisco va alors recueillir les confessions d’un vampire vieux de plusieurs centaines d’années. Certes l’histoire se passe essentiellement au XVIIIe siècle, mais l’ancrage est réel. En 1998, le virage pop est complètement amorcé avec l’adaptation du comics Marvel Blade. Wesley Snipes joue un être, mi-homme mi-vampire, qui va décider de chasser les créatures de la nuit pour venger la mort de sa mère. Même si les scènes d’actions sont irréalistes, le fait de donner 50% d’humanité à ce personnage montre bien une nouvelle fois comment le vampire s’humanise peu à peu.

Porter une cape ou des dents pointues qui dépassent n’est plus nécessaire pour être un vampire, il peut très bien s’intégrer dans la vie de groupe. Dans la série Buffy contre les vampires, deux vampires (Angel, puis Spike) rejoindront Buffy et le Scooby Gang dans leur lutte contre les créatures des ténèbres.

Plus tard, ils s'intégreront encore plus à la vie de tous les jours. Les séries True Blood et Vampire Diaries en sont de parfaits exemples. Dans la première, la boisson «Tru Blood», un sang synthétique, permet aux vampires de sortir de leur cachette et de prétendre à une vie normale avec les humains (même si le soleil reste mortel). Dans la seconde, même si le pieu en bois est toujours efficace, il suffit d’une bague pour faire bronzette tranquillement. Et Stefan, l’un des vampires, adore l’ail. Ces personnages vont finir de lancer le vampire comme objet d’attirance et d’assouvissement sexuel.

Quand le ciné indé vient nous sauver de Twilight

Mais ce mouvement va aussi nous amener Twilight. Adaptés des livres de Stephenie Meyer, les cinq films de la saga sortie entre 2008 et 2012 font du vampire un être romantique, sensible, et qui brille comme un diamant au soleil. L’auteure des livres étant mormone, les valeurs véhiculées par les vampires prennent le contresens de ce qu’on leur accolait par le passé, à savoir la sensualité, le désir, le sexe… Le vampire doit d'abord tomber amoureux, demander la main de son aimée, l'épouser et ensuite peut-être pourra-t-il envisager une relation sexuelle. La saga connaît des millions de fans, mais se fera aussi des millions d’ennemis, qui ne veulent pas de ces histoires assez mièvres. On pensait le genre perdu, mais le cinéma indépendant est arrivé à la rescousse. 

À travers la voix de ses personnages dans The Transfiguration, Michael O’Shea, grand fan de films d’horreur, n’arrête pas de rappeler que Twilight «n’est pas vraiment très réaliste». Il propose ainsi un héros complètement normal, qui n’est pas un vampire en soi, qui va à l’école, qui subit les moqueries de caïds de la cité, mais qui décide aussi de tuer des inconnus pour s’abreuver de leur sang. Le fantastique est secondaire, ce qui nous intéresse ici, c’est de voir ce qui peut humaniser le vampire.

Il y a quelques années, Morse, un autre film indépendant réalisé par le suédois Tomas Alfredson, proposait aussi un enfant pour incarner la créature. Eli, 12 ans, est une petite fille tout juste arrivée dans la banlieue de Stockholm, va tomber amoureuse d’un garçon qui habite près de chez lui. Le film sera salué par la critique et un remake américain a même été réalisé. La violence du fantastique est là, mais la brutalité du réelle aussi, et cette alliance des deux mondes marche. En proposant ce genre de films, le cinéma indépendant pourrait bien faire oublier les quelques errements du genre, et même si The Transfiguration n'est pas vraiment réussi, il faut continuer de développer cette figure fascinante qu’est le «vampire next door».

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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