Culture

Comment se préparer à la misogynie du cinéma quand on est une jeune réalisatrice?

Vincent Manilève, mis à jour le 16.05.2016 à 15 h 53

L’égalité hommes-femmes n’est toujours pas acquise et dès la formation, certaines futures réalisatrices appréhendent leur entrée dans l'industrie.

Film team | Till Krech via Flickr CC License by

Film team | Till Krech via Flickr CC License by

Savez-vous combien de femmes ont gagné la Palme d’or à Cannes? Une seule, c’était Jane Campion en 1993 pour le film La leçon de piano. Cette année, seules trois femmes sont nommées dans la sélection officielle: Maren Ade, Andrea Arnold et Nicole Garcia. Ces deux seuls chiffres, pourtant éloignés d’une vingtaine d’années, montrent bien que la visibilité des femmes réalisatrices n’a pas tant évolué que ça au sein des grandes institutions comme le Festival de Cannes. 

Dans un récent rapport publié en partenariat avec la marque Kering et dans le cadre du Festival, l’European Women Audiovisual Network s’est penché sur la place des femmes dans la réalisation à travers plusieurs pays européens. En France, même si la situation est l'une des plus favorables aux femmes, le constat n'en est pas moins dramatique: «la part des financements nationaux alloués à des productions avec des femmes réalisatrices reste stable avec environ 20% du total entre 2006 et 2013, et ce malgré leur présente qui augmente dans l’industrie», écrivent les auteurs de l’étude. Même chose pour les récompenses ou d’accès de leur film au box-office. 

 

 

C’est dans ce monde hostile que devront naviguer de jeunes étudiantes en réalisation pour trouver une place qu’on a du mal à leur laisser. Des inégalités qui créent forcément des angoisses chez celles qui s'apprêtent à entrer dans la profession, et les découragent parfois même complètement. 

J'ai une amie qui voulait être cadreuse, mais qui a peur de se retrouver qu'avec des mecs qui vont se foutre de sa gueule. Maintenant elle travaille à la Cinémathèque

Kenza Barrah

Kenzah Barrah, étudiante en Master 2 de cinéma à l'Université Paris Diderot, veut devenir réalisatrice et refuse de laisser tomber. Mais au sein de sa promotion, plutôt paritaire, certaines ont changé de cursus en cours de route. «Je sais que beaucoup d'étudiantes sont allées dans le domaine de la recherche, du journalisme ou de la critique en voulant, au début, devenir réalisatrices, scénaristes ou cadreuses. Ce sont les hommes qui continuaient dans la réalisation. J'ai une amie qui voulait être cadreuse, mais qui a peur de se retrouver qu'avec des mecs qui vont se foutre de sa gueule. Maintenant elle travaille à la Cinémathèque.»

Le cas de la jeune femme de 24 ans est loin d’être isolé; comme le note l’EWA dans son rapport, «le nombre de femmes qui veulent être réalisatrices et qui sont acceptées dans une école de cinéma équivaut à 56%. Mais leur présence dans l’industrie chute par la suite.» 

Dans une interview donnée au magazine Society, la programmatrice du festival de Sundance Caroline Libresco estimait, malgré les statistiques paritaires dans les écoles:

«Il se passe quelque chose qui fait qu'entre l'école et Hollywood, les femmes disparaissent».

Sur le plateau, certaines jeunes réalisatrices «masculinisent» leur apparence

Si elle refuse de perdre espoir, Kenza Barrah nous a ainsi avoué ressentir un certain défaitisme:

«Je ressens plus de peur et de craintes à montrer mes projets quand je vois d'autres amis hommes réalisateurs. J'ai l'impression qu’on leur fait confiance plus vite, alors que moi, je devrai doublement faire mes preuves parce que je suis une fille.»

Sans avoir encore subi de discrimination particulièrement marquante, elle se souvient d’un projet avec un ami qui, alors qu’il devait juste l’assister, essayait de prendre l’ascendant sur elle, comme si ses décisions à elle n’avaient aucune valeur: «La femme a eu son émancipation bien après l'homme, et cela provoque un effet boule de neige dans toute la société, qui a encore du mal à imaginer une femme diriger. Quand on pense à une femme réalisatrice, on sait que certains dirigeants dans le milieu du cinéma se demandent si elle va être capable d'y arriver, rient un peu d'elle, lui parlent de son physique, de sa façon de s’habiller.» Elle nous apprend ainsi que certaines amies à elle «essayent de masculiniser leur physique»: «Elles ne vont pas arriver maquillées et en jupe sur un tournage car ce n'est pas l'image qu'elles veulent renvoyer.»

Les déséquilibres hommes/femmes tant dans les équipes de tournage que les sujets mêmes des films se retrouvent déjà à notre niveau étudiant

Samantha Babboni

Ce genre d’anecdote, Samantha Babboni en connaît aussi. Quand cette étudiante à l’école de la Cité a remporté un prix pour un court-métrage sur le thème des zombies, on lui a dit que c’était «trop bien» qu’elle gagne, en tant que femme. «Je suppose que tout le monde attendait la victoire d’un étudiant plutôt que d’une étudiante», nous a-t-elle expliqué par mail. Très engagée sur les questions de parité, elle vient de lancer avec une autre réalisatrice l’association 52 POUR CENT, comme le pourcentage de femmes dans un public de cinéma. «Les déséquilibres hommes/femmes tant dans les équipes de tournage que les sujets mêmes des films, dont on entend de plus en plus parler à Hollywood ou en France, se retrouvent déjà à notre niveau étudiant, explique la réalisatrice. Les étudiants scénaristes, hommes et femmes, ont tendance à écrire des personnages principaux masculins, les personnages féminins étant plus souvent secondaires et cantonnées à des rôles où elle ne font que représenter l’“objet du désir” du personnage principal. Les étudiant(e)s en réalisation ont quant à eux tendance à s’entourer d’équipes majoritairement masculines, notamment dans les postes en image, lumière, électricité.»

Les générations anciennes s’estompent peu à peu 

Cette situation s’explique aujourd’hui encore par la superposition de plusieurs générations d’hommes et de femmes, qui ont connu deux sociétés différentes. La première, celle des trentenaires d’aujourd’hui, réussit de mieux en mieux à instaurer la parité. Mais la seconde, celle qui a émergé il y a une quarantaine d’années et qui valorise un système essentiellement masculin (que ce soit en réalisation ou en production) continue aujourd’hui de tirer les ficelles du métier. Une opinion développée par le directeur de la prestigieuse École nationale supérieure des métiers de l'image et du son (Fémis) Marc Nicolas:

«Il y a un effet de génération. Dans la génération des trentenaires, à la sortie de l'école, il y a une situation d'égalité. Par contre, si on regarde les réalisatrices qui ont 60 ans, elles font partie d'une génération qui était très marquée par les inégalités. C'était très différent, il était plus rare que les femmes veuillent faire de la réalisation, car elles avaient moins d'exemples. Pour les productrices c'est pareil, il y a quarante ans, il n'y en avait pas beaucoup.»

Le directeur cite alors d'anciennes de l'école, Alice Winocour, Léa Fehner, Céline Sciamma ou Claire Burger. Et cette année à Cannes, le court-métrage d’Anna Cazenave Gambet (promo 2017) a été sélectionné pour le Cinéfondation du festival.

La confiance en soi doit s'instaurer dès la formation

En ce qui concerne les différentes strates générationnelles, le temps fera son effet, lentement mais sûrement, et les talents féminins continueront d'émerger. Reste un problème: comment faire en sorte que les hommes fassent enfin confiance aux femmes pour ces métiers? Et comment s’assurer qu’elles osent aller demander de l'aide sans se demander à partir de quel moment tout bascule. La solution passe bien évidemment par les écoles du cinéma puisque, comme le rappelle l’EWA, 60% des réalisateurs interrogés explique avoir été formés dans ces établissements. C’est à ce moment-là que se nouent les relations qu’auront les hommes et les femmes plus tard dans le métier.

En ce qui concerne la parité d’un point de vue institutionnel justement, Marc Nicolas est catégorique. «Il n'y a aucune raison qu'il en soit autrement», nous explique-t-il quand on lui demande si la question de l'égalité homme-femme est bien prise en compte lors des recrutements. «Si nous n'avons pas de quota, les jurés des oraux de nos concours sont sensibilisés à ces questions de parité.» Et dans les effectifs, à quelques exceptions près, un équilibre commence à être trouvé. «Il y a encore une petite dominance masculine dans le département son, une très forte dominance féminine dans le département scripte, et dans les autres départements c'est à peu près paritaire.» Cependant, analyser les chiffres précis de la répartition à la Fémis est compliqué puisqu'il n'y a que six étudiants par an et par département. Ainsi, cette année, la parité homme-femme chez les étudiants en réalisation est atteinte: il n'y a que trois hommes et trois femmes. 

Les étudiantes en réalisation intègrent des formules beaucoup trop modestes, comme "je pense que", "je crois que"

Samantha Babboni

Mais la quête de la confiance ne dépend pas uniquement des décisions en matière de recrutement. D'un côté, l'EWA demande à ce qu'il y ait «des mesures plus fortes dans les écoles pour confirmer le rôle des femmes dans l'industrie». Et de l'autre, les étudiantes doivent apprendre à s'affirmer, que ce soit pour les autres ou pour soi-même. Samantha Babboni nous donne ainsi un exemple très concret de ce qui pourrait être changé:

«Les étudiantes en réalisation intègrent des formules beaucoup trop modestes ou trop minimalistes quand elles parlent de leurs connaissances comme “je pense que”, “je crois qu’on m’a dit que”. Ce genre de formule discrédite souvent leurs connaissances face aux étudiants qui vont droit au but. Entre étudiantes, nous apprenons peu à peu à relever ces réflexes de langues et les corriger. J’ai donc changé ma façon de m’exprimer en utilisant le moins possibles de formules modestes, mais en disant simplement les choses en étant plus confiante.» 

Des signes d'espoirs subsistent pourtant. Des associations comme 52 POUR CENT ou Le Deuxième regard vont sensibiliser de plus en plus le grand public, créant ainsi une meilleure visibilité pour la cause des femmes réalisatrices. Et qu'il s'agisse de Kenza Barrah ou Samantha Babboni, toutes les deux veulent croire que la société actuelle est prête à leur ouvrir toutes ses portes. «Plus on en parlera et on agira consciemment et plus la tendance s’inversera, conclut Samantha. Cela ne peut aller que dans le bon sens».

 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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