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L'affaire Black M, ou la vengeance de la France de Sardou

Claude Askolovitch, mis à jour le 17.05.2016 à 12 h 09

La montée de haine autour du concert que le rappeur devait donner aux commémorations de Verdun est un miroir de celle qui touchait le chanteur, de l'autre côté de l'échiquier politique, à la fin des années soixante-dix.

Black M en concert au Printemps de Bourges 2015 (GUILLAUME SOUVANT / AFP) et Michel Sardou en concert le 31 décembre 1974 à l'Olympia (STAFF / AFP).

Black M en concert au Printemps de Bourges 2015 (GUILLAUME SOUVANT / AFP) et Michel Sardou en concert le 31 décembre 1974 à l'Olympia (STAFF / AFP).

Quand le concert de Black M a été annulé, le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants Jean-Marc Todeschini s’est fâché, lâchant le mot en F qui mobilise les gauches: «C’est le premier pas vers le fascisme», a lancé le socialiste, et sans doute était-il sincère, quand les extrêmes droite du web et de la politique transformaient un chanteur en incarnation de l’anti-France, et un concert pour adolescents en une injure faite aux morts de la Grande Guerre, jusqu’à écoeurer la mairie socialiste de Verdun… Audrey Azoulay, la ministre de la Culture, a dénoncé depuis Cannes le «coup de force inacceptable» d’un «ordre moral nauséabond et décomplexé». La gauche est belle, quand elle se dresse après la défaite… Mais sincérité n’est pas raison. Ou alors, il faut aller jusqu’au bout d’une situation.

Il y a quarante ans, c’était à gauche qu’on lynchait un chanteur, au cri de «fasciste» d’ailleurs, c’est un mot qui va bien en bouche. Tenez-vous bien, fans de Louane et «Je ne fuis pas je vole», l’hymne de la famille Bélier: il y a quarante ans, le réprouvé s’appelait Michel Sardou. Il a chanté les bals populaires et les gaîtés de l’escadron, puis s’est mis à roucouler du lourd, du sociétal, un peu en gouaille, un peu sérieusement, et il s’est retrouvé dans l’oeil du cyclone.

En 1973, dans «Les villes de grande solitude», Sardou conte l’errance d’un pochtron de la virilité, avec ce morceau de bravoure: «Quand j'ai bu plus que d’habitude / Me vient la faim d'un carnassier / L'envie d'éclater une banque / De me crucifier le caissier / J’ai envie de violer des femmes / De les forcer à m’admirer / Envie de boire toutes leurs larmes / Et de disparaître en fumée.» En 1976, façon nostalgie, il fait la chanson de la coloniale: «Autrefois à Colomb-Béchar / J'avais plein de serviteurs noirs / Et quatre filles dans mon lit / Au temps béni des colonies.» Et pour faire bon poids, il célèbre la peine de mort, quand la France se déchire dans l’horreur de l'affaire Patrick Henry: «Tu as volé mon enfant / Versé le sang de mon sang / Aucun Dieu ne m’apaisera / J'aurai ta peau, tu périras / Les philosophes, les imbéciles / Parc'que ton père était débile / Te pardonneront mais pas moi / Tu as tué l'enfant d'un amour / J'aurai ta mort, je suis pour.»

Bref. Dans l’ambiance de l’époque, Sardou cumule. Les féministes du MLF, les humanistes, l’extrême gauche, tous conspirent à lui nuire. La Jeune garde, organe des jeunes maoïstes, s’interroge: «Sardou, qui c'est? De plus en plus nombreux sont ceux qui répondent: un fasciste. Oui un fasciste, qui à coups de millions, avec l'appui des mass-medias, essaie de répandre son venin. [...] D'un côté, il exalte le mépris de la femme et le crime [...] et de l'autre, il appelle au lynchage dans "Je suis pour". Le tout enrobé dans un nationalisme du plus pur style fasciste.» Un autre journal engagé, de gauche qui réfléchit, Politique Hebdo, s’interroge: «Sardou fasciste? Peut-être. Mais rien ne sert d'insulter. Il vaut mieux tenter de comprendre les raisons de son succès...»

«L'outil insidieux d'une fascisation grandissante»

Sardou est l'outil insidieux d'une fascisation grandissante

Un tract non signé distribué au concert de Bruxelles de Michel Sardou, en février 1977

Comprendre, c’est excuser, comme dira l’autre. Fin 1976, quand le chanteur part en tournée, des comités anti-Sardou s’organisent. Au Havre, à Caen, à Belfort, Toulouse, Nîmes, Montpellier, des huées l’attendent, des échauffourées parfois, des cris toujours: «Facho!» À Bruxelles, en février 1977, ses opposants distribuent un tract, non signé. «Sardou est un maniaque sexuel. Les femmes ne sont que les instruments de son plaisir, de sa violence, de son mépris. Avec Minute et le Parisien, il est l'outil insidieux d'une fascisation grandissante. Ces idées sont dangereuses!!» Au Forest national, lieu de son concert, six cars de policiers protègent le spectacle. Les manifestants peignent une croix gammée sur une de ses voitures…

En mars, Sardou arrête sa tournée. Il devient un sujet national. La presse de droite le défend et pourfend le gauchisme. La presse de gauche s’interroge. Fallait-il simplement dénoncer, ou carrément passer à l’acte? L’Humanité hésite. «Les moyens que certains croient devoir employer contre Sardou sont plus que discutables», écrit le quotidien communiste, qui invite à la «lutte idéologique» contre le chanteur… Sardou a été malin. Il donne une interview au journal socialiste Le Matin de Paris. On s’est trompé sur lui. Il n’est pas ce qu’il chante.

«Bien sûr que je ferais la fête de l'Huma si on me le demandait. Excepté cette fête-là, les galas communistes, je les ai tous faits. J'ai voté Giscard en 1974 parce qu'on me faisait voir la gauche avec le couteau entre les dents. J'ai été marron. Maintenant, j'ai voté à gauche aux municipales. En 1978, je voterai socialiste.»

Et voilà? Dans quelques années, Mitterrand, devenu président, décorera ce trublion qui a mis un genou en terre. Sur le moment, la manoeuvre épate: «Voilà donc qu'après avoir chanté la peine de mort, le nationalisme étroit, l'impérialisme et le colonialisme, la phallocratie, Sardou annonce qu'il votera pour l'Union de la gauche», ironisent deux chercheurs, Louis-Jean Calvet et Jean-Loup Klein, qui publient un livre fouillé, typique des affres de l’époque, Faut-il brûler Sardou? (une source précieuse pour cet article, que l’on trouve sur le web!)… Et ils poursuivent:

«Nos voisins britanniques agrémentent leurs paquets de cigarettes d'une mise en garde officielle. Nous accepterions volontiers, si Sardou nous le demandait gentiment, de rédiger celle qui pourrait orner la couverture de ses disques.»

Ce n'est plus le gauchisme qui lynche, c'est l'extrême droite

Attention, chanson toxique pour le bien penser? Quarante ans plus tard, rien n’a changé, sauf que c’est désormais un rappeur que l’on brûle. Ce n’est plus le gauchisme qui lynche, mais l’extrême droite. Pour le reste, rien n’est différent. Traquer des textes, les solliciter, sortir une phrase, démontrer qu’un chanteur est de trop, une insulte à la morale, un danger en lui-même? Tout ce que vivait Sardou, au moment des Gardes rouges, Black M l’a vécu dans la France de Fdesouche, ce site internet qui donne le «la» des menacés du «Grand remplacement», et qui a lancé l’affaire en exhumant de vieux textes du rappeur. Black M n’est pas plus anti-français aujourd’hui que Sardou n’était fasciste jadis. Mais les haines savent prendre, quand elles arrivent à point. Les mouches changent d’âne, comme on disait.

Ce qui frappe dans l’affaire Black M, c’est la prise du pouvoir culturel, idéologique, par les perdants du monde ancien. L’extrême droite d’après-guerre avait déjà eu des velléités de censure. En 1980, l’union nationale parachutiste avait ciblé Serge Gainsbourg, coupable d’avoir traduit la Marseillaise en reggae. L’affaire avait tourné à la confusion des bérets rouges à la retraite. À Strasbourg, Gainsbourg avait défié les mastards, chantant seul et a cappella la Marseillaise de Rouget de Lisle, ridiculisant ses adversaires.

Jeunisme et jack-languisme sont des évidences pour l’homme de gauche

Cette fois-ci, ils ont gagné, à plate couture. L’ivresse de la domination idéologique, la capacité de détruire, le droit de juger et de punir –tout ce que possédaient les gauches, dans leurs fractions les plus enthousiastes et intolérantes, jadis– est désormais l’apanage des nationaux. FDesouche sur le web, ces jouisseurs de l’instant que sont les dignitaires frontistes dans le débat public, des alliées commodes –une partie de la droite classique qui se gargarise de réaction, une partie de la gauche intellectuelle qui se grise d’être devenue le parti de l’ordre… Tout ceci est le vrai pouvoir, dans notre France. La gauche, la vraie, ce qu’il en reste, n’a pas tenu trois jours.

L’idée de mettre un chanteur populaire, issu des cultures urbaines, gentiment plébiscité par les adolescents, au menu de l’after commémoratif du centenaire de Verdun, était d’une banalité insigne. Il s’agissait d’offrir aux centaines de jouvenceaux franco-allemands invités à se souvenir, trois jours durant, de l’horreur de la bataille, un instant festif et partagé avant le retour dans les foyers. C’était peut-être léger, trop doux, futile? Mais ce n’était pas un crime. Jeunisme et jack-languisme sont des évidence pour l’homme de gauche, le rap n’est pas l’ennemi de la Nation, il faut de toutes les cultures pour réunir le monde… Air connu. C’est cela qui a été défait.

Quand la polémique est née, nourrie d’extraits choisis de vieilles chansons, la gauche a baissé la tête. Seul le maire de Verdun, Samuel Hazard, a tenu sa position. Le socialisme de pouvoir, lui, se défaussait. Black M n’avait rien à voir avec les commémorations, c’était l’idée de la ville, il ne fallait pas se laisser distraire des choses importantes (Hollande, Merkel), expliquait Jean-Marc Todeschini, le même qui, après la défaite, parlerait de fascisme. On comprenait que Verdun n’aurait pas d’aide financière pour organiser le concert. On lâchait.

Quand Hazard a craqué, abandonné dans une montée de haine, sa mairie assiégée d’insultes, les généraux de la gauche ont réalisé leur défaite. Ils ont alors sorti leur arme reliquat, ce qui leur reste: l’indignation larmoyante. Ils auraient mieux fait de soutenir Hazard, de le dire, de s’engager à assurer la paix du concert. Mais il aurait fallu être debout… La tremblote initiale et l’invocation du fascisme résument ce qui reste du socialisme: pas grand-chose, et une incompréhension totale du jeu de la société… Car s’il y a des fascistes, dans les contempteurs de Black M, il y a aussi énormément de non-alignés, persuadés à tort qu’on allait rapper sur l’ossuaire… Des finkielkrautiens sans le funèbre ou zemmouristes sans la haine, banalement patriotes ou nostalgiques, tenants d’un «y en a marre» culturel: marre du grand mélange où le rap vaudrait la sonnerie aux morts, marre de la bénévolence pour les marges, marre des gentillesses humanistes, marre de la tolérance pour les violences du rap, marre du métissage… Marre du présent de ce pays, qui était plus honnête quand on ne voyait qu’une tête, une tête de Français? On est aux marges, finalement.

Capacité à blesser

On peut discuter de tout et aussi des textes. Black M était-il le mauvais candidat pour faire renaître le jack-languisme? Il est aujourd’hui souriant, aimé, presque, sans danger. Surtout, il n’est pas contre la France. On a sollicité, dans son procès public, une phrase sur le «pays de kouffar» d’une vieille chanson de Sexion d’assaut, son groupe d’origine, suggérant –c’était un texte des parlementaires FN Marion Maréchal-Le Pen et Stéphane Ravier– que ce mot, «mécréant» en arabe, apparentait le chanteur à Daech. C’était infâme: «Désolé», le chant incriminé, parle d’amour et de tristesse, et le «pays de kouffar» était la plainte d’une famille immigrée confrontée au rejet.

Il y a une France qui se sent humiliée par le sort fait à Black M, à qui l’on dit, une nouvelle fois, qu’elle n’est pas d’ici,
pas de notre histoire, pas de notre mémoire

Il y a eu, en revanche, des choses insoutenables contre les homosexuels autour de Sexion d’assaut. «J'crois qu'il est grand temps que les pédés périssent / Coupe leur pénis / Laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique», chantait Maître Gims, star du groupe, en 2005, dans «On t’a humilié». Sardou, pour sa «Folle du régiment», infiniment plus tendre, était aussi taxé d’homophobie. C’est une constante. Constante aussi, le rattrapage par la patte blanche. Comme Sardou était allé chez Mitterrand, les Sexion d’assaut sont allés se faire pardonner puis adouber par les associations LGBT, reniant l’homophobie comme Sardou avait abjuré la droite! Les processus de survie ne changent guère, quelles que soient les tempêtes. La capacité de la France à pardonner cette violence-là, la violence homophobe, pose aussi beaucoup de questions, et pas seulement au monde du rap ou à la France immigrée: il est assez de politiques qui survivent après avoir éructé leur mépris des homos pour qu’on s’interroge largement…

Il est une autre constante enfin, dans ce pays, sous Giscard comme sous Hollande. Sa capacité à blesser, quand les majorités idéologiques deviennent lyncheuses. Il y a aujourd’hui une France qui se sent humiliée par le sort fait à Black M, à qui l’on dit, une nouvelle fois, sur tous les tons possibles, qu’elle n’est pas d’ici, pas de notre histoire, pas de notre mémoire, pas de notre monde, pas de nos deuils et qu’elle ne sera jamais digne d’y participer… Cette France, qui est métissée, immigrée, urbaine, jeune, qui est une part de notre avenir, va entretenir cette écorchure de plus. Ça fait du monde. Mais il y a quarante ans, il était une autre France, qui écoutait Sardou et n’y voyait pas malice, qui aimait ce chevelu qui nous assurait que nous n’étions pas «cinquante millions d’abrutis» et qu’un vieux bateau portant notre nom méritait notre compassion –il était une France de Sardou qui se sentait elle aussi blessée, dans l’hystérie des gauches contre le chanteur… Celle-là aussi, ça faisait du monde. La France de Sardou se venge, elle est aux portes du pouvoir.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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