Culture

Cannes Jour 4: délaissé par «Ma Loute»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.01.2017 à 12 h 56

Espéré comme la rencontre entre le talent de son réalisateur, de l'heureuse folie du précédent «P'tit Quinquin» et de la présence d'acteurs de premier plan, le nouveau film de Bruno Dumont prouve qu'au cinéma aussi toutes les promesses ne pas toujours tenues.

Image extraite du film «Ma Loute», de Bruno Dumont, avec Fabrice Luchini.

Image extraite du film «Ma Loute», de Bruno Dumont, avec Fabrice Luchini.

C’est, au fond, une histoire exemplaire, même si elle n’est pas heureuse. Aimer le cinéma, dédier une part importante de son temps et de son énergie à le faire aimer, engendre inévitablement des relations fortes avec certains de ceux qui les font, et qu’on retrouve à chacun de leurs nouveaux films.

Il ne s’agit pas tant ici de relations personnelles, on peut même très bien n’avoir jamais rencontré les cinéastes en question. Il s’agit d’une forme particulière de proximité, de connivence, comme des voyages effectués ensemble, des aventures partagées même à distance.

Rendez-vous amoureux

Faire un film est une aventure incommensurable avec celle de voir le même film, bien sûr. Mais cette expérience, celle de tout spectateur investi dans une attente forte envers les films, en particulier ceux que proposent des auteurs auxquels on doit des émotions et enchantements mémorables, attache à leur nom et intensifie l’attente de la nouvelle œuvre.

Les grands festivals sont par excellence le lieu de tels rendez-vous, et pour moi, le cinéma de Bruno Dumont est de ceux qui répondent avec éclat de cet engagement à la fois artistique et affectueux.

Pour avoir été avec passion aux côtés des premiers films de ce réalisateur depuis La Vie de Jésus en 1997, pour avoir été bouleversé par le premier tournant que représentait dans son parcours Camille Claudel 1915, pour m’être enthousiasmé de l’invention et de la singularité de P’tit Quinquin, il allait de soi que l’arrivée sur les écrans de Cannes, et au même moment sur ceux de France, était un rendez-vous heureux, une promesse qui pouvait être tenue de mille manières, mais dont on ne doutait pas qu’elle le serait.

Effets et excès

Au lieu de quoi voir apparaître sur l'écran un film tout en surcharge et en artifice. Retrouver des beautés fulgurantes et des idées pleines de verve mais qui passent comme un oiseau dans le ciel. Regarder s’accumuler effets et excès sans jamais en ressentir la nécessité ni la justesse. Cela suscite dès lors une sorte de tristesse, un sentiment d’abandon.

Situé au début du 20e siècle au bord de la mer du Nord dans des paysages de peinture scandinave (sublimes) habités de figures de bande dessinée sans âme et sans grâce, Ma Loute accumule les gags et les clins d’œil, grand guignol dont on guette en vain l’enjeu.

P’tit Quinquin allait très loin dans le burlesque et le grotesque, le fantastique aussi, sans jamais perdre ses mille points d’attache avec les réalités des êtres, des rapports humains, des émotions.

Un luxe inutile

Cette fois, avec des moyens matériels bien plus importants, et quelque chose d’inutilement luxueux dans le rapport à la fiction tout autant que dans le casting ou la décoration, c’est cette énergie d’un «sentiment du monde» qu’on cherche en vain, qui réapparait fugacement le temps d’un baiser entre deux adolescents que tout devait séparer, avant de s’évanouir.

On ne cède pas facilement, on cherche à sa rattraper, on s’en veut d’être dans une attente trop calibrée, on s’enjoint de se rendre disponible à autre chose, qui est le droit absolu de tout artiste. Mais comme dans les déceptions amoureuses, lorsque le courant ne passe plus, il ne sert à rien d’insister. Et jamais les tours de prestidigitation ne sembleront de la magie. Il y a beaucoup de transports et d'envols dans Ma Loute, seul le film ne transporte ni ne s'envole.

Alors sans colère ni reproche, avec plutôt un sentiment d’abandon, on laisse le générique de fin défiler, la lumière se rallumer dans la salle, gêné de n’avoir pas su ou pu retrouver un compagnon sur lequel on comptait.

C’est aussi l’avantage des festivals. Bientôt une autre projection commence, une autre possibilité se présente, de retrouvailles ou de découverte. Mais les «amis», au sens très précis donné ici à ce mot, ne sont pas si nombreux qu’on se console aisément d'un tel rendez-vous manqué.   

Ma Loute de Bruno Dumont, avec Brandon Lavieville, Raph, Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi. Durée: 2h 02. Sortie le 13 mai 2016  

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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