France

Comment Daech imprime sa marque sur la société française

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 10.11.2016 à 18 h 03

Un essai signé Jérôme Fourquet et Alain Mergier analyse comment les Français ont vécu l'année 2015, avec l'idée de jauger le seuil de résistance à la tentation sécuritaire de la partie la plus «ouverte» de la population.

«2015, Année terroriste», Jérôme Fourquet et Alain Mergier. Fondation Jean-Jaurès.

«2015, Année terroriste», Jérôme Fourquet et Alain Mergier. Fondation Jean-Jaurès.

Un an après les attentats du 13 novembre 2015 survenus à Paris et Saint-Denis, nous republions cet article.

«Fluctuat nec mergitur». A l’issue d’une année 2015 bornée par les attaques terroristes sur le sol français, et particulièrement après le 13 novembre, la devise de Paris a pris une acuité nouvelle dans une société française «battue par les flots, mais (qui) ne sombre pas».

Reste à savoir combien de temps et à quelles conditions le bateau pourra rester à flot. C’est la question que se posent le directeur du département Opinion de l’Ifop, Jérôme Fourquet, et le sociologue Alain Mergier, dans un essai édité par la Fondation Jean-Jaurès, 2015, Année terroriste. Le duo avait déjà, dans un essai remarqué publié dans la foulée des attaques de janvier et de la grande marche du 11 janvier, cartographié les sentiments des Français confrontés à l’irruption de la violence armée. Ils montraient qu’une partie de la société était restée à distance des manifestations, qu’elle jugeait trop naïves face à une menace qu’elles redoutaient depuis longtemps. Il s’agissait d’une France populaire tentée par le vote FN, pour laquelle un continuum se dégageait, allant de la crise des banlieues françaises à la lointaine géopolitique de l’islam radical, provoquant un amalgame de fait dans une partie de l’opinion.

L’essai 2015, Année terroriste, change de focale. C’est cette fois la partie du pays la plus hermétique au discours de l’extrême droite que les chercheurs ont voulu entendre. Celle qui justement refuse les amalgames, décrypte l’actualité et ne bascule pas dans la rancœur. Le duo d'auteurs a privilégié une approche qualitative et interrogé une quinzaine de personnes de milieux diplômés et urbains: des cadres et des professions libérales et intellectuelles. De sensibilité de gauche ou de droite, elles ont voté Hollande ou Sarkozy en 2012. Mais elles ont en commun d’être «viscéralement opposées à tout basculement vers le Front national» et de ne pas se reconnaître dans la «dérive vers l’extrême droite qui caractérise une partie des Républicains.» Les auteurs ont voulu savoir si «le rempart que forment ces catégories [était] inébranlable», partant du principe que «si même eux se mettent à vaciller, cela signifie que la stabilité générale de l’édifice républicain est en péril».

Pour savoir à quel point la population «rempart» a vacillé depuis janvier et novembre 2015, les auteurs rembobinent le film du traitement de l’actualité de l’année 2015, particulièrement anxiogène, qui s’articule autour d’un phénomène aux multiples visages, Daech. Armée quasi régulière au Moyen-Orient, le groupe est aussi un acteur qui finance et organise le terrorisme au cœur de l’Europe. Ces faits qui ont l’air disparates forment pourtant les pièces d’un même puzzle mental que les individus ont tendance à reconstituer pour obtenir un tableau d’ensemble, unifié et cohérent de ce qui se passe. C’est l’effet «synecdoque», soulignent Fourquet et Mergier: «La synecdoque – figure de rhétorique par laquelle la partie renvoie au tout– assure le lien entre les différents événements, petits ou grands.» Conséquence, «la moindre information sur l’existence d’un converti dans un village breton fonctionne comme la synecdoque de la puissance mortifère de Daesh.»

Daech au village, ou le djihad près de chez vous

«Parfois, je me demande si ce n’est pas à force d’en entendre tellement parler partout que l’on a le sentiment qu’ils sont partout», commente un témoin de l’enquête. Le terrorisme islamiste est effectivement devenu le «bruit de fond» médiatique de notre société. Daech, groupe aussi archaïque dans ses actes qu’hypermoderne dans sa communication, sait parfaitement décupler la peur en la répandant par tous les canaux de communication. «On peut même dire que l’EI a envahi en partie notre espace mental.» «Il nous prend la tête, littéralement», il «occupe notre esprit.»

«Ces événements ont non seulement saturé les médias, mais ils ont envahi les conversations des Français.» En décembre 2015, selon un baromètre mensuel de l’Ifop sur les sujets de conversations des Français, les attentats du 13 novembre à Saint-Denis et à Paris avaient été évoqués par 94% d'entre eux! Daech fut donc le sujet numéro un des tablées familiales des fêtes de fin d’année…

Beaucoup ressentaient, dans l’immédiat après-13-Novembre, que les Parisiens étaient beaucoup plus choqués que le reste de la population. Cet éloignement géographique n’a pas empêché la «prise de tête Daech» de s’immiscer dans les moindres recoins du pays. Les perquisitions, dont le nombre explose dans les jours qui suivent les attentats, se diffusent rapidement sur tout le territoire, comme par cercles concentriques des coeurs d'agglomérations urbaines aux petites villes et campagnes. Ces perquisitions administratives ciblent d’abord les quartiers sensibles de périphéries des zones urbaines, «souffrant déjà d’une mauvaise réputation pour faits de violence et trafics ordinaires», et «désormais associés à la menace terroriste». Les opérations se prolongent dans les petites villes et les territoires ruraux, les zones de gendarmerie, et «l’irruption dans des environnements paisibles de scènes et d’images de descentes policières très angoissantes» contribue «à nourrir le sentiment d’une menace présente partout dans le pays, aucune zone n’étant plus à l’abri» de la radicalisation islamiste et de même de la menace djihadiste.

2015, Année terroriste, Jérôme Fourquet et Alain Mergier. Fondation Jean-Jaurès.

Les titres d’articles témoignent du téléscopage entre Le Bonheur est dans le pré et le phénomène djihadiste: «Le djihad en bord de Loire», dans Le Monde, «Djihad, la filière bretonne» dans Paris Match. Le contraste et la sidération que ce rapprochement produit fonctionne encore plus puissamment quand ces parcours de radicalisés et de convertis sont publiés dans la presse quotidienne régionale: «Le troisième terroriste du Bataclan est originaire de Wissembourg» (Les Dernières Nouvelles d’Alsace), «L’incroyable dérive de Pierre, 19 ans, mort au djihad» et originaire de Port-Sur-Saône (L’Est républicain).

Cette diffusion géographique du sentiment d’une menace tangible se double d’une avancée dans tous les secteurs de la société d'un «péril islamiste». La couverture médiatique s’oriente rapidement vers l’infiltration des islamistes dans les entreprises, en particulier à la RATP. Viendront ensuite la question de la laïcité, celle de la radicalisation à l’école, dans les hôpitaux, chez les médecins libéraux et même celle de l’influence salafiste dans le monde du football…

Le «péril islamiste», ou la confirmation du pire scénario possible

L’année 2015 aura façonné «une nouvelle géographie de la violence», écrivent les auteurs, qui se manifeste de plusieurs manières. Les individus interrogés ne distinguent plus d’imaginaires distincts entre la violence des pays lointains ensanglantés par la guerre et le proche et familier, où ces méthodes, comme l’attentat suicide, ont fait irruption. Cette «géographie imaginaire» de la violence se caractérise encore par la porosité de ses frontières: les djihadistes semblent franchir allègrement ces dernières, et les candidats au djihad en Syrie comme aux attaques suicides viennent de tous les coins de France. La présence de convertis prouve par ailleurs qu’aucun milieu n’est à l’abri de la radicalisation islamiste. Comme le notent Mergier et Fourquet, c’est tout un champ lexical médical, volontiers employé par le Front national en France, qui s’insinue dans les consciences («cancer, métastase, épidémie, propagation, foyer infectieux...»)

L’autre frontière qui se brouille, dans la partie de la population qui a à cœur de résister aux réactions irrationnelles vis-à-vis du danger terroriste, concerne l’image de l’islam. Des manifestations et signes religieux plus visibles sont-ils le signe d’une radicalisation? Faut-il voir dans ces affirmations identitaires, un terreau fertile pour un recrutement de volontaires pour l’action armée ou, à l’inverse, la communauté religieuse fonctionne-t-elle comme un rempart? Voici les questions que se posent les Français interrogés.

Un scénariste machiavélique qui aurait décidé de faire de 2015 l’année de consécration des angoisses formulées par les partis d’extrême droite européens n’aurait pas fait mieux. La crise des migrants et, surtout, l’affaire de Cologne vont achever de donner à 2015 une tonalité anxiogène jusqu’à la célébration du passage à la nouvelle année. Bien que ce phénomène ne soit pas directement lié à la chaîne d’événements terroristes, il a «lui aussi contribué à faire tourner la machinerie idéologique dénonçant la montée du péril islamiste et musulman», dans la mesure où les représentations anxiogènes des flux migratoires trouvent dans la couverture médiatique de Cologne une forme de confirmation du pire scénario. La question de la place de femme dans l’islam est à nouveau sur le devant de la scène, et la polémique médiatique autour de la tribune de Kamel Daoud dans Le Monde a révélé que ces dilemmes étaient profonds et partagés dans l’opinion éclairée.

A l’issue de cette année terroriste, les auteurs remarquent qu’aucun n’interviewé n’est capable de restituer une liste fidèle des événements. Pour autant, ceux-ci «laissent des traces, et ces traces forment comme un puzzle. Le public a en mémoire une grande réserve de pièces de ce puzzle.» Comme Alain Mergier et Jérôme Fourquet l’avaient analysé après janvier, l’opinion a tendance à combler les espaces laissés vides par les médias et, d’une perception partielle des menaces qui l’entoure, construit un récit cohérent pour intégrer les multiples registres (radicalisation religieuse, guerres menées au Moyen-Orient, djihadisme français) en un même récit, celui d’un «péril islamiste». Un récit qui identifie un ennemi intérieur et extérieur identique, qui doit beaucoup au précédent historique de la lutte contre le communisme pendant la guerre froide.

La France «Charlie» plie mais ne rompt pas (pour l'instant)

Par sa violence lancinante, l’année 2015 fait travailler à plein régime les systèmes de valeurs et l’identification politique des cadres supérieurs interrogés dans l’enquête. De sensibilité de gauche ou de droite, ils expriment des valeurs d’ouverture et de tolérance, rejettent les explications simplistes et sont habitués à décrypter les informations parues dans les médias comme les discours politiques opportunistes. Or, en son «for intérieur», cette population met en regard les événements et ses principes. Durement mis à l’épreuve, ce système de valeur résiste en dépit de fissures apparentes.

En janvier 2015, «loin de fragiliser l’esprit républicain, les attaques terroristes convoquaient ses valeurs d’ouverture, de tolérance, de liberté, brandies comme des boucliers contre la barbarie islamiste.» C'était le grand moment de la mobilisation du 11 janvier, sursaut citoyen brocardé par Emmanuel Todd, qui y voyait l'affirmation d'«un pouvoir social, (d')une domination» sur les musulmans.

Après le 13-Novembre, un palier supplémentaire a été franchi en raison du nombre de victimes, des cibles, visées sans distinction, et des méthodes choisies (des attentats suicides). Le sursaut républicain laisse progressivement place à un régime de la menace, un état psychologique imposé par l’ennemi et qui suppose pour la majorité des citoyens de transiger avec les valeurs républicaines au profit de mesures exceptionnelles. Dans une telle situation, les «Charlie» doutent, ils débattent, ils s’interrogent…

L'après-13-Novembre n'a pas vu la même poussée d'actes islamophobes que janvier 2015 et, comme l'a formulé le maire communiste de Grigny, «tout le monde n’était pas Charlie mais tout le monde est Paris». Il est donc quelques raisons de penser que la «colonne vertébrale» du pays n'a pas sombré dans la peur ni abandonné ses principes. En cas de troisième vague d’attentats, une éventualité que craignent de nombreux spécialistes, elle basculerait vers une demande de durcissement des mesures sécuritaires, et même un réexamen de ses valeurs et principes, alertent les auteurs.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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