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Ordination de femmes diacres: le pape lève un premier tabou

Temps de lecture : 4 min

François bouscule, une fois de plus, les conservatismes qui paralysent son Eglise divisée.

JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.
JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Une révolution se prépare à la tête de l’Eglise catholique: l’accès des femmes à l’ordination sacrée! Non pas ordination de «prêtre», mais, dans un premier temps, ordination de «diacre», le degré juste en-dessous… Rien n’est encore fait, mais en créant au Vatican une «commission de réflexion» sur un sujet aussi explosif, le pape François bouscule, une fois de plus, les conservatismes qui paralysent son Eglise divisée par la question des femmes. A moins qu’il n’enterre, à la façon des «commissions», une revendication très ancienne des milieux catholiques féministes et de la partie la plus progressiste du clergé et de l’épiscopat mondial.

«Où est ici la moitié de l’humanité?» fulminait déjà un cardinal de haut rang dans les années 1960, lors du concile Vatican II, face aux rangées désespérément masculines de plus de deux mille clercs chargés de délibérer et de décider du sort de l’Eglise. On était au XXe siècle! Les femmes avaient obtenu le droit de vote, l’égalité devant l’école, l’université, l’emploi, pouvaient maîtriser leur fécondité, brisaient (en partie) le monopole masculin dans la politique, l’entreprise, les médias. Partout les postes à responsabilité devenaient (théoriquement) accessibles aux femmes! Et l’Eglise restait sourde et étrangère à une telle révolution.

Depuis ces années, il faut l’admettre, le Vatican s’est courageusement élevé contre toutes les formes de discrimination dans le monde fondées sur le sexe. Il a considérablement élargi l’accès des femmes aux responsabilités dans sa propre Eglise. En se référant aux Evangiles et à l’affection que Jésus portait aux femmes qui le suivaient, les papes n’ont cessé de louer la place, la sensibilité propre, les valeurs féminines capables d’«humaniser» la société. Mais ils n’ont en rien bousculé leur hiérarchie, remis en cause la supériorité masculine dans leurs rangs. Ils ont gardé solidement fermée la porte à tout «ministère» ordonné de prêtre ou de diacre.

Une brèche dans l’édifice du pouvoir

Ainsi nage t-on aujourd’hui en plein paradoxe. Les femmes sont très largement majoritaires dans les ordres religieux, dans les écoles catholiques, les aumôneries d’étudiants, d’hopitaux, de prisons. Elles sont de plus en plus qualifiées et diplômées dans les instituts de théologie. A près de cent pour cent, ce sont elles qui assurent l’enseignement religieux des enfants. Elles préparent aussi les fidèles au mariage, au baptême, prêchent des retraites, enseignent aux séminaristes, animent les messes du dimanche, des cérémonies comme les funérailles. Elles sont promues de plus en plus souvent comme «collaborateurs» des prêtres, des évêques et associées aux cercles dirigeants du Vatican.

Mais si elles assurent un pouvoir –de fait– dans les églises, les femmes n’ont –en fait– aucun pouvoir dans l’Eglise. Elles sont écartées des «ministères ordonnés» –sacerdoce, diaconat– et de la plupart des instances de concertation et de décision. Elles n’ont pas voix au chapitre dans l’élaboration des documents et des orientations fondamentales, y compris celles qui portent sur la vie du couple, la contraception, le divorce ou la procréation artificielle.

Ni juridiction, ni accès pour les femmes à l’espace du «sacré»! Et on aboutit à des situations absurdes: ce sont elles qui préparent les fidèles au baptême, au mariage, à l’onction des malades, mais ces sacrements ne peuvent être célébrés que par un prêtre qui est toujours … un homme. On voit ainsi des «aumônières» d’hôpital, par exemple dans des services d’accompagnement des mourants, bien formées et qualifiées, mais obligées d’attendre un prêtre pour le «dernier moment». «Le mourant interprète cela comme un abandon de ma part», me disait une fois l’une d’entre elles.

La peur de la contagion

C’est cette situation que le pape François voudrait voir corrigée, même dans un avenir qui parait encore lointain. Il mesure à quel point le catholicisme, déjà très affaibli dans ses terres européennes, épuise ses énergies dans des querelles byzantines comme celle de l’accès des femmes au sacerdoce et au diaconat que les autres Eglises (anglicane, protestantes) ont résolues depuis longtemps.

Il sait que l’accès des femmes à la prêtrise est hors de tout débat au «sommet» de l’Eglise. Non seulement parce que son prédécesseur Jean-Paul II l’avait formellement interdit (dans un décret de 1994 qui établissait «définitivement» que l’ordination au sacerdoce est «exclusivement réservée aux hommes»), mais aussi parce que l’ordination des femmes relève non pas de la simple «discipline» de l’Eglise (qui a changé au cours des siècles), mais de sa plus grande Tradition et de son dogme le plus imprescriptible. Tout prêtre célèbre l’eucharistie (la messe) in persona Christi (en la personne du Christ). Il ne peut donc qu’être un homme, puisque le Christ était un homme.

En proposant aujourd’hui aux femmes de devenir «diacres», le pape ouvrirait une brèche sérieuse dans l’édifice. Un «diacre» ne peut pas célébrer la messe, ni recevoir la confession, ni donner l’absolution, mais il peut monter à l’autel pour prêcher. Il peut baptiser, marier, etc. Depuis le concile Vatican II, des hommes mariés peuvent être ordonnés diacres, ce qui avait soulevé déjà bien des résistances. Aujourd’hui, le diaconat est passé dans les mœurs et un pays comme la France ordonne même chaque année beaucoup plus de diacres que de prêtres. Alors pourquoi ne pas accepter cette solution de bon sens? Pourquoi ne pas ouvrir le diaconat aux femmes comme le faisait l’Eglise des premiers siècles et comme le font, depuis longtemps, les Eglises protestantes qui accueillent des «diaconesses»?

En un terrain aussi miné, l’initiative que vient d’annoncer le pape François est loin d’être assurée du succès. Déjà, la «promotion» à la prêtrise de diacres mariés –au sein d’une Eglise où l’effondrement numérique du clergé est considérable– n’est pas pour demain: en effet, si on élargit les attributions du diacre marié, le célibat obligatoire du prêtre peinera à faire la preuve de sa pertinence et risquera d’être fortement contesté. Ce même raisonnement, inspiré par la peur de la contagion, vaut aussi pour les femmes: si on ouvre la voie à des «femmes-diacres», au nom de quels arguments pourra t-on empêcher demain que les femmes accèdent aussi au sacerdoce et à la prêtrise, c’est-à-dire à l’espace du sacré? Ce ne serait plus alors une simple révolution. Une partie entrera en dissidence et l’Eglise risquera de voler en éclats.

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