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Pourquoi les rappeurs des années 1990 sont-ils de retour?

Lino d'Ärsenik, Doc Gyneco, Sniper, Kool Shen et, en arrière plan, les Neg'Marrons | Montage Slate.fr

Lino d'Ärsenik, Doc Gyneco, Sniper, Kool Shen et, en arrière plan, les Neg'Marrons | Montage Slate.fr

Après plusieurs années en retrait, une poignée de rappeurs des années 1990 remontent sur scène ou sortent un nouveau disque. Kool Shen, 2 Bal 2 Neg', Assassin et les Neg'Marrons font le bilan, calmement.

Ils sont de retour et, à vrai dire, personne ne s'y attendait vraiment. Subitement, presque par surprise, une poignée de rappeurs historiques des années 1990 ont redonné signe de vie dans le milieu, une vingtaine d'années après l’avoir quitté. Clips, rééditions, albums ou concerts à l'appui, des artistes comme Kool Shen, Doc Gyneco, 2 Bal 2 Neg’, Neg’Marrons, Sniper, Lady Laistee, La Cliqua, Les Sages Poètes de la Rue, Rim'K du 113, Ideal J, Lino d'Ärsenik et même certains membres de la Fonky Family ont fait le choix de retourner aux affaires, pour le grand plaisir de leurs fans et des amateurs de rap français.

Mais, pourquoi, d'un seul coup et au même moment? Difficile d'apporter ici une réponse générique tant les trajectoires de ces artistes sont uniques. Une chose est sûre, en revanche, c'est que cette vague de retours –parfois improvisés et préparés en seulement quelques semaines– a été encouragée par un effet «boule de neige». En voyant des artistes comme Doc Gyneco ou Sniper revenir, d'autres artistes ont franchi le pas. «Le retour de certains rappeurs en a motivé d’autres, et ainsi de suite. C’est une envie partagée par tous ceux qui reviennent. Une porte s’est ouverte et ils ont saisi l’opportunité», explique Jacky des Neg’Marrons.

Pour autant, la sensation de précipitation que peuvent inspirer ces retours soudains ne sont, dans la plupart des cas, qu'une illusion. En réalité, pour ces «anciens», remonter sur scène répond à une démarche réfléchie et aboutie. Doc TMC, membre de 2 Bal 2 Neg' –un groupe né à la fin des années 1980, quelque part entre la naissance de Skyrock et le succès de NTM–, explique que l'idée d'un tel retour pour fêter l'anniversaire du disque 3 X Plus Efficace, sorti en 1996, est un projet de longue date.

Il a seulement fallu faire preuve de patience avant que toutes les conditions soient réunies.

«On n’a qu’une fois 20 ans, alors, on avait à cœur de revenir pour l'occasion. Ça a été un peu compliqué, car il a fallu que l’on soient tous disponibles au même moment, que l'on rétablisse le contact entre nous… Mais, au fond, on avait envie de prolonger l’aventure, de remonter sur scène et de boucler la boucle. Donc, on a pris les choses en main. On a recommencé les répètes, on sent un engouemente et ça nous fait très plaisir. À vrai dire, on a été un peu surpris des retours qu’on a reçus…»

«Back dans les bacs»

Pour la plupart des «revenants», la volonté de s'éloigner du milieu du rap français a été entrecoupée de retours inespérés, puis routiniers. «Certains rappeurs parviennent à tenir leur retraite, d'autres pas du tout», souligne Yérim Sar, journaliste pour la version française de Noisey. Les membres de Sniper, par exemple, ont entrepris plusieurs fois des retours en solo, puis en formation réduite (sans Blacko) en 2011, puis, en 2016, pour un album et un concert-anniversaire pour les dix ans de l'album Trait pour trait.

La première rime du titre «Déclassé» de Kool Shen sur son dernier album «Sur le fil du rasoir».

Une trajectoire qui rappelle également celle de Kool Shen qui, après avoir mis officiellement un terme à sa carrière en 2004, est remonté sur scène avec JoeyStarr en 2008, a sorti un album solo en 2009 ainsi qu'un maxi en 2005. Dix ans plus tard, si Bruno Lopes a décidé de lâcher un temps les tables de poker pour retourner en studio –et par la même occasion de retrouver son nom de scène, Kool Shen–, c'est d'abord par envie.

Il met un point d'honneur à le préciser: c'est une collaboration avec Busta Flex qui lui a «redonné le goût de l'écriture». «Quand c’est pour des questions d’argent, c’est dérangeant. La première rime de mon album le dit», explique-t-il avant de nous rapper les paroles du titre «Déclassé», issu de son dernier album, Sur le fil du rasoir: «Si tu t'demandes pourquoi j'reviens / J'te réponds cash: pas pour l'salaire, pour ça y a l'poker».

Pour l'ancien membre de NTM, aujourd'hui âgé de 50 ans, revenir c'est aussi prendre le train du rap français en marche, accepter ses évolutions et s'adapter aux changements de sonorités. «Je me sentais capable de prendre des instrus trap, de faire ça à ma façon. Il faut être capable d’évoluer, de ne pas simplement faire des re-dits de ce que l’on a fait auparavant», estime t-il. Quitte à ce que les fans de la première ne s’y retrouvent plus vraiment. «Si un ancien revient et qu’il ne propose plus la même chose, s'il essaie de se moderniser, il y a malheureusement un risque que le public nostalgique ne l’écoute pas», note Yérim Sar.

Silence radio pour les «anciens»

S’il semble avoir mis d’accord la presse et l’industrie musicale, le mot «retour» pour qualifier la réapparition de pointures du rap français des années 1990 ne fait pas forcément l'unanimité dans le milieu. Car, certains ne sont jamais véritablement partis. Ceux-là ont continué à composer, à tourner, à produire, souvent dans l’indifférence générale. «Malgré le silence des médias qui leur ont préféré les nouvelles générations de rappeurs, de Rohff à PNL, il faut bien se dire que beaucoup n’ont jamais arrêté», insiste Jacky des Neg'Marrons. Parmi eux, on retrouve notamment des rappeurs dont la carrière s’est principalement bâtie sur leur expérience de la scène, ajoute Yérim Sar:

«Il y a des groupes comme la Scred Connexion qui n’ont jamais lâché la scène, et qui vendent généralement peu, parce que leur public n’achète plus ou qu’il n’est simplement pas à la recherche de nouveaux projets. Leur public veut simplement revoir ses morceaux préférés, et c’est le genre de groupes qui ont une vie scénique assez riche.»

C’est également le cas pour Assassin, un groupe pionnier du rap français des années 1990 qui continue à se produire en concerts, mais dont les médias se font rarement l’écho –ou alors pour des épisodes polémiques. «Nous n’avons jamais arrêté de faire des concerts depuis que le groupe existe. Au cours des cinq dernières années, nous n’avons fait près d’une centaine de concerts avec six shows différents», nous détaille Rockin’ Squat, leader d’Assassin. Le dernier en date a même eu lieu fin novembre dernier dans la salle (branchée) de la Gaîté Lyrique à Paris.

Les retours de rappeurs sont vus comme exceptionnels, mais ça ne devrait pas être le cas

Jacky des Neg'Marrons

Dans la bouche de ces artistes confirmés et pionniers, ce sont souvent les mêmes responsables que l'on pointe du doigt pour expliquer cette mise à l'écart des «anciens»: les radios, à l'image de Skyrock ou Générations, qui ont eu la mémoire courte et qui n'ont pas joué leur rôle dans la transmission de l’héritage du rap français aux nouvelles générations, regrette Jacky:

«Les médias radiophoniques n’ont pas fait leur travail, c’est-à-dire expliquer l’histoire du rap, de sa culture. Ils ont un rôle éducatif qu’ils ne remplissent pas. Aujourd’hui, les retours de rappeurs sont vus comme exceptionnels alors que ça ne devrait pas être le cas. La France cultive une forme d'hermétisme entre les générations. Les nouveaux rappeurs concentrent toute l’attention aujourd’hui, bénéficient de toute la couverture médiatique, mais, dans vingt ans, ils rencontreront les mêmes problèmes que nous.»

Sur ce point, la comparaison avec les États-Unis –où les générations de rappeurs se mélangent bien plus facilement avec des artistes plus âgés– est assez cruelle. Voir Young Thug partager la scène avec Public Enemy ou Jay-Z n'aurait rien de vraiment surprenant, souligne Doc TMC de 2 Bal 2 Neg’. «En France, il n’y a pas eu ce passage de relai et c’est regrettable. Le rap français n’a pas su éduquer les générations suivantes», finit-il.

La nostalgie pour le rap «à l'ancienne»

Festivals, concerts à guichets fermés... Si le retour en force des anciennes gloires du rap français suscite aujourd'hui un engouement aussi important, c'est parce qu'il répond à une demande forte du public. «C'est une période qui a marqué, qui restera comme référente», explique Julien Cholewa, programmateur du festival Paris Hip-Hop qui rassemble, pour son édition 2016, plusieurs pointures du rap des années 1990: les Neg'Marrons, Assassin ou encore 2 Bal 2 Neg'.

Le concert de Sniper à La Cigale (Paris) a rapidement affiché complet après la mise en vente des places.

«On le voit sur les réseaux sociaux, il y a encore beaucoup de gens qui ont envie qu'on remonte ensemble [avec JoeyStarr], par nostalgie, parce qu'ils ont grandi avec notre musique», confie Kool Shen. Doc TMC va, lui aussi, dans ce sens: «Il y a un retour de l'âge d'or du hip-hop des belles années. Les groupes qui ont vingt ans d'existence sont plus nombreux qu'avant. Aux yeux des gens, tu deviens un monument».

Dans cette histoire, tout le monde semble gagnant: les «anciens» assouvissent leur manque de la scène et le public a l'opportunité de (re)vivre une époque révolue et abandonnée voire snobbée par les nouveaux courants du rap français. «C’est un retour à la performance scénique. Je ne veux pas dire que les rappeurs d’aujourd’hui ne performent pas [...], mais c’est vrai que les années 1990, c’est un retour au show, à la mise en scène. Des choses qui se sont un petit peu perdues actuellement... ou en tout cas qu’on voit moins», constate Anne-Valérie Atlan, organisatrice de l'évènement «L'âge d'or du rap français», un grand concert organisé au Casino de Paris où seront notamment réunis Assassin, Passi, Stomy Bugsy, Lady Laistee... et beaucoup d'autres figures du rap des années 1990. Même si, parfois, ces retour à la scène ne se passent pas aussi bien que prévu. Lors de sa tournée à travers la France pour la réédition de l'album «Première consultation», vingt ans après sa sortie, Doc Gyneco a essuyé de violentes et sévères critiques, lui reprochant notamment sa désinvolture.

Si les tourneurs et maisons de disques semblent donc avoir pris toute la mesure de la nostalgie et de l'appétit du public pour les classiques du rap français, ils sont loin d'être les seuls. Booba, pourtant pas toujours clément avec ses prédécesseurs, a décidé de relancer la célèbre émission «Couvre Feu» sur sa propre plateforme, OKLM Radio, avec Jacky des Neg'Marrons aux manettes. «Booba m'a apppelé pour remettre sur pied le programme car il était lui-même nostalgique de cette époque», confie-t-il.

Les groupes qui ont vingt ans d'existence sont plus nombreux qu'avant. Aux yeux des gens, tu deviens un monument

Doc TMC de 2 Bal 2 Neg'

Même Skyrock, souvent raillée pour son indifférence et son désintérêt pour les classiques du genre, s’est mis en tête de proposer à ses auditeurs une émission dédiée spécialement aux grands titres de hip-hop qui ont marqué les années 1990. Ainsi, consciente des envies des auditeurs, la radio a lancé «Skyrock Klassiks», en février. Une émission hebdomadaire qui remet à l’honneur les titres phares de Disiz la Peste, Nuttea ou de la Fonky Family.

Kool Shen est au rap ce que Johnny est au rock

Comme Johnny Hallyday ou les Rolling Stones, les retours à la scène de rappeurs confirmés répondent aujourd'hui à la même logique. À l'instar d'autres genres musicaux, le rap, en vieillissant, a gagné en respectabilité et en crédibilité. Les pointures parviennent à mobiliser les foules comme pouvaient y parvenir d'anciennes légendes du rock lorsqu'elles se reforment. Un privilège dont ne disposent que très peu souvent les rappeurs plus discrets. Selon Yérim Sar, «le public est au rendez-vous pour les poids lourds, mais pas vraiment pour les autres, moins connus».

Les festivals, les concerts et les tournées deviennent ainsi des lieux de rencontre entre un public nostalgique et ses idoles. Le rap a grandi et, vingt ans plus tard, a enfin gagné le droit d'être défini comme un genre musical à part entière. «C'est la suite normale d’une culture et d’une musique qui est diverse, avec des artistes qui ont des parcours sur vingt ou trente ans. Le rap n’est pas à la marge, c’est un mouvement mature», ajoute Julien Cholewa.

Les «anciens» sont de retour, donc, mais qui les attend vraiment? Les salles de concert où ils sont programmés affichent complet, mais qui s'est rué sur les billets? Kool Shen a sa petite idée:

«Les nostalgiques représentent quand même une bonne partie de notre public. Mais, en 2008, à Bercy et au Parc des Princes [avec Suprême NTM], c’était assez mélangé: les plus jeunes, de 16-18 ans, au premier rang, les trentenaires au milieu de la fosse et au fond fond fond, il y avait ceux qui avaient entre 40 et 45 ans. J’étais très étonné de voir que l’on avait réussi à toucher des jeunes. Ça doit être leurs parents qui leur ont fait écouter la musique, ou peut-être même leur grand père.»

Il est probable que pour leurs concerts, les Neg’Marrons et autres Sniper ou Assassin se retrouvent, eux aussi, face à des foules plurielles, de différentes générations. «On attend tous les publics: des jeunes, des quarantenaires qui vont revivre leurs belles années, des parents avec leurs ados. Et même des artistes de rap actuels qui viendront voir les artistes qui les ont inspirés», prédit Anne-Valérie Atlan. En clair, il faut s'attendre à ce que les jeunes se déplacent en nombre. «Il existe aujourd’hui un public âgé de 20 ans, 30 ans qui n’ont pas connu ces périodes là. Les plus jeunes sont plongés dans cet univers et sont influencés par cette période», appuie Julien Cholewa.

Car, les premiers sensibles à la nostalgie, et les premiers à l’avoir exploitée comme moyen de création musicale, ce sont justement ces jeunes-là. «Je ne crois pas que leur démarche était intéressée, je pense que c’était plutôt sincère. Ils devaient eux-mêmes être fans du rap de cette époque, mais ça a bien pris, commercialement parlant», analyse Yérim Sar. Une démarche qui leur a donné l'occasion de capitaliser sur les richesses du rap «à l'ancienne» et de s'appuyer sur ses bases solides. Une démarche qui a remis le rap classique au goût du jour. Par les jeunes, pour les jeunes. Le meilleur moyen de boucler la boucle, quelque part.

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