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Comment représenter le monde complexe du capitalisme au cinéma?

Vincent Manilève, mis à jour le 16.05.2016 à 15 h 50

Ces dernières années, des façons originales de montrer les dérives des grandes banques sur grand écran ont permis de mieux appréhender le milieux. Aujourd'hui, Thomas Piketty se lance dans ce genre complexe.

Extrait du film «Money Monster» de Jodie Foster, via Allociné

Extrait du film «Money Monster» de Jodie Foster, via Allociné

Le projet paraît hors norme. Vendredi 13 mai, le réalisateur Justin Pemberton est venu annoncer sur la Croisette qu'il voulait adapter au cinéma le Le capital au XXIe siècle. Le best-seller mondial du professeur d’EHESS Thomas Piketty –également présent lors de l'annonce–, avec ses plus de 3 millions d’exemplaires vendus deviendrait ainsi un documentaire.

Mais comment? Comment rendre intelligible et visuelle la complexité des 1.000 pages de ce livre?

Le défi est de s’assurer que le public discernera le cœur du problème: l’augmentation dramatique des  inégalités de revenus et de propriété, la loi fondamentale du capitalisme ou encore la victoire de l’héritage sur le travail.

Quand je l'ai interrogé, Justin Pemberton, (qui a par exemple réalisé des docus sur le nucléaire, ou le sport), m'a immédiatement fait comprendre qu'il ne souhaitait pas retranscrire à l'identique le livre de Thomas Piketty:

«On pourrait être effrayé à l'idée d'adapter un tel livre, mais j'ai décidé de ne pas l'être. La meilleure façon de l'expliquer c'est de s'imaginer en train d'en parler à quelqu'un, comme à une soirée où l'on dirait “Ce livre parle de...”. Le but est d'en tirer le plus de clarté, nous ne pouvons pas retranscrire 1.000 pages de texte, l'audiobook fait 26 heures. Il faut qu'on arrive à mettre les idées à l'écran.»

Essayer de parler de finance sur grand écran est toujours un exercice complexe et pourtant les exemples ne manquent pas, et ils se sont même multipliés ces dernières années, dénotant un besoin de comprendre et de rendre la finance, qui régit les sociétés occcidentales, accessible.

Le documentaire Inside Job, qui a reçu l’Oscar du meilleur documentaire en 2011, ne dénotait pas une construction particulièrement originale: une voix off, des images d’archives, des extraits de documents surlignés en jaunes… mais rien de très pédagogique. Les fictions, de leur côté, ont longtemps délaissé toute explication de ce qui aurait pu ennuyer le spectateur: Le Loup de Wall Street ou Wall Street ne s’intéressent pas tant au fonctionnement de la finance qu’aux hommes qui la font, avec leurs excès et leur cupidité.

Penser à «de la merde» quand on entend le mot «subprime»

 

Cela change peut-être avec Margin Call. Sorti en 2011, le film de J.C. Chandor réalise ce que le site Pro Publica a appelé «le film le plus perspicace jamais tourné à propos de Wall Street». Se déroulant sur 36 heures seulement, on prend alors conscience, grâce à l’histoire de quelques employés d’une banque ressemblant à celle de Lehman Brothers, qu'à l'arrivée de la première déferlante de la crise financière, tout a été fait pour minimiser l’impact financier sur les banques et la déporter sur les clients. 

Plus récemment, le réalisateur Adam McKay, que l’on connaît plus pour ses comédies légendaires avec Will Ferell (Anchorman ou Step Brothers), a opéré un virage très intéressant en réalisant le film The Big Short, avec Ryan Gosling, Christian Bale et Steve Carell.

Comme Justin Pemberton adapte le livre de Piketty, McKay interprétait celui du journaliste Michael Lewis, The Big Short: Inside the Doomsday Machine, qui racontait comment comment certains financiers avaient anticipé et profité de la crise des subprimes en 2007 et celle des banques en 2008. Dans le film, les dialogues sont techniques: aucun des protagonistes ne s’embête pour expliquer aux spectateurs ce que signifient des expressions comme «obligations adossées à des actifs». Et ce n’est pas grave, car ce qui est mis en avant, c’est la cupidité doublée de stupidité des banques. En revanche, trois séquences brillantes, complètement déconnectées de l’intrigue, prennent le temps d’expliquer les grandes notions financières au cœur du film. Tout d’abord, c’est l’actrice Margot Robbie, aussi vue dans Le Loup de Wall Street, qui explique dans son bain la crise financière mondiale en une minute à peine. 

 

«Dès que vous entendez le mot “subprime”, dites-vous que “c'est de la merde”», lâche-t-elle en reposant son verre de champagne. Vient ensuite le tour de la chanteuse Selena Gomez, qui utilise une partie de poker pour nous montrer l’absurdité de ces fameuses «obligations synthétiques adossée à des actifs», ou encore le chef-cuisinier Anthony Bourdain se sert de ses poissons un peu trop vieux qu’il transforme en soupe pour expliquer à sont tour ces fameuses obligations.

Il est intéressant de noter que dans une de ses précédentes comédies de McKay justement consacrée à la finance, The Other Guys, le générique de fin expliquait, à grand renfort d’infographies assez simples et de Rage Against The Machine, le système de Ponzi, un montage financier frauduleux qui a permis à Bernard Madoff de voler des milliards en 2008. 

 

Dans Money Monster, de Jodie Foster, présenté à Cannes, on retrouve cette même volonté de rendre les entourloupes financières accessibles et compréhensibles pour le grand public. Dans un thriller aux accents comiques, on voit un présentateur télé chargé de prodiguer des conseils en investissements (George Clooney) se faire prendre en otage par un téléspectateur qui l'a écouté et qui a tout perdu: il a investi toutes ses économies dans une entreprise qui jouait avec ses actionnaires et son capital. 

©Sony Pictures Entertainement

Le capitalisme comme Pop Culture

Le documentaire du Le Capital au XXIe siècle est donc un défi difficile à relever et devra trouver le bon équilibre entre vulgarisation et précision des explications. Mais comme l’avait fait The Big Short, les réalisateurs misent sur ce qu’ils appellent «le capitalisme comme pop culture». Justin Pemberton, tout en rappelant que le capitalisme est bien évidemment plus complexe qu'on ne le croit, nous explique que ce dernier irrigue une grande partie de notre culture:

«Quand on parle de pop culture, on peut penser à Kendrick Lamar, parce qu'il parle beaucoup du capitalisme. Il suffit de regarder ses paroles. Mais on parle aussi de références à la littérature via des films qui ont été faits à partir de romans de Jane Austen par exemple. Le capitalisme est partout, même dans des cartoons comme les Pierrafeu ou les Simpson. Ce sont des exemples simples à comprendre.»

Si le documentaire inclura aussi des interviews, il misera donc, avant tout, sur des figures connues du grand public pour les rassurer et les amener vers des notions complexes qui les dépassent. Et c'est peut-être une très bonne chose. Honnêtement, qui refuserait  qu'Homer Simpson nous explique, malgré lui, la loi fondamentale du capitalisme selon Piketty?

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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