France

On a tous son gros dégueulasse

Titiou Lecoq, mis à jour le 13.05.2016 à 14 h 19

Si l'affaire Baupin commence à libérer la parole sur le sexisme en politique, le mal est plus profond. Les femmes sont encore largement victimes de rapports de pouvoir discriminants. Et du lot de comportements de domination qui va avec.

Stop | Tangi Bertin via Flickr CC License by

Stop | Tangi Bertin via Flickr CC License by

On en a tous connu au moins un.

Il n’y a pas de portrait-robot.

Il est gros, maigre, chauve, chevelu, petit, grand, beau, moche, velu, imberbe. On ne le reconnaît pas à son physique. On le reconnaît à la boule qui se noue dans le ventre quand on passe près de lui. Une espèce de malaise qui, avec le temps, se fait de plus en plus pesant.

Le mien, ou plutôt le nôtre, travaillait dans la même entreprise que moi, mais pas dans le même secteur. On n’avait donc aucune raison de communiquer outre mesure. Mais, très vite, le simple fait de devoir lui dire bonjour m’est devenu insupportable. Passer devant son bureau me donnait la sensation de traverser à poil un marécage et d'en sortir la peau grouillante de cloportes. Je guettais dans le couloir pour m'assurer qu’il était sorti de la salle de réunion avant d'y entrer. Je faisais semblant d’examiner la photocopieuse (oh, mais qu’elle est intéressante, magnifique design, c’est une Xerox 3000?) pour éviter de le croiser. Pourtant, il ne me disait rien de précis. J’étais épargnée de ses allusions grossières et salaces, contrairement à mes amies dont il était le chef. Elles, elles étaient un peu coincées.

La difficulté de verbaliser

Alors, j’en ai parlé à son supérieur, qui était également le mien. Au détour d’une discussion de boulot. (Astuce: ne jamais aborder ce genre de sujet «au détour»d’une conversation.) Sauf que je n’avais rien de précis à dénoncer. Et que j’ai eu droit à: «Ok, j’ai compris, vous ne l’aimez pas.» Bah non. C’était pas ça le problème. Mais notre plainte a été mise au même niveau que nos remarques sur les gens qui ne lavaient pas leurs tasses de café et les laissaient dans l’évier commun. Faut dire qu’on avait le commérage facile. Et que, notre supérieur, il n’avait pas vécu cette sensation de devoir traverser une pièce et de sentir, même de dos, ce putain de regard dégueu. Il y a une manière de regarder qui est une manière de prendre. Mais c’est difficilement verbalisable.

C’est quand même pas bien compliqué de recadrer quelqu’un, pense l’homme blanc de 50 ans

Donc il ne s’est rien passé. J’aurais dû, un jour, en salle de réunion, me retourner et lui dire frontalement: «Arrête de me regarder comme ça, c’est extrêmement désagréable.» Parce qu’il était du genre fuyant et qu’il se serait liquéfié. La plupart de ces gros ou petits dégueulasses ne veulent pas d’esclandre public. Ils sont lâches. Et c’est surtout la preuve qu’ils savent très bien de quoi on parle. Ils ont parfaitement conscience de ce qu’ils font, même sans geste. À l’époque, pourtant, je n’ai pas fait de remarque à ce mec pour une raison extrêmement conne et simple: ça ne m’a même pas traversé l’esprit. Après tout, il ne faisait que regarder.

Sous couvert de l'humour

De leur côté, nos supérieurs auraient dû immédiatement le convoquer pour le recadrer, d’autant que d’autres femmes étaient venues se plaindre. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils n’ont pas compris. Ils ont pris ça pour des commérages de bureaux, des trucs persos sans saisir la dimension sociale voire sociétale du problème. Pour eux, si on avait un problème, on n’avait qu’à le régler nous-mêmes. C’est quand même pas bien compliqué de recadrer quelqu’un, pense l’homme blanc de 50 ans.

On en a tous connu des mecs dégueulasses –statistiquement, certains d’entre vous doivent en fréquenter encore quotidiennement (désolée pour vous). Le seul truc qui me rassérène, c’est que je ne laisse plus passer. Rien. À 20 ans, quand un commercial avec qui je bossais alors que j’avais une angine m’a dit «Tu sais, j’ai un remède naturel contre la toux» en se touchant ostensiblement la bite, je n’ai rien dit. À l’époque, j’avais simplement pensé «quel gros con» mais je n’avais pas suffisamment été confrontée au sexisme pour mesurer l’importance de réagir systématiquement.

Ça me paraissait négligeable. En réalité, je n’en avais rien à foutre. Il pouvait se la mettre sur l’oreille. Si j'ai retenu sa phrase, c'est surtout parce qu'elle m'apparaissait comme le summum de la beauferie. Maintenant, je le clouerais sur place. Maintenant, je ne resterais pas deux minutes de plus dans les toilettes en espérant que l’autre dégueu se soit barré. Je lui mettrais la honte, parce que j’ai réfléchi à ce qu’il faut faire dans ce genre de cas. Parce que, du moment où quelque chose vous met mal à l’aise, c’est que, oui, il y a un problème.

Que ce soit une main au cul, une remarque salace, une dévalorisation systématique de ton taf, on doit fermer nos clapets, ravaler notre malaise

La culture du silence

Il n’y a pas longtemps, j’ai évoqué sur mon blog des problèmes avec un ancien employeur (rien à voir avec du harcèlement sexuel) avec qui je passe en jugement aux prud’hommes. Et j’ai été hallucinée par le nombre de gens qui m’ont dit que je n’aurais pas dû en parler publiquement. Ils suggéraient que, peut-être juridiquement, je n’avais pas le droit –c’est totalement faux, mais le fait que les gens le pensent est bien le signe d’une culture du silence. Les problèmes au travail, on dirait que c’est comme les affaires de famille, ça se règle en privé, derrière des portes closes. D’autres lecteurs craignaient que ma prise de parole me cause du tort, je risquais de passer pour une chieuse, de ne plus trouver de boulot. Peut-être. En même temps, les dominés de tout genre n’ont à ma connaissance jamais rien obtenu en étant conciliants et silencieux.

Mais, surtout, cela veut dire qu’on en est encore là… Qu’on a intériorisé la«nécessité» de faire le moins de vague possible. Que ce soit une main au cul, une remarque salace, un mec lourd qui pense que tu lui dois dix minutes de causette dans le métro alors que t’as juste pas envie, que ce soit une humiliation au boulot, une dévalorisation systématique de ton taf, les termes d’un contrat de travail pas respecté, on doit fermer nos clapets, ravaler notre malaise, prendre sur nous, être conciliant et si, en plus, on pouvait arrêter de faire la gueule, ça serait quand même plus sympa. Vous me direz que je mélange sexisme et hiérarchie, mais, en réalité, les deux fonctionnent sur le même principe de domination, des rapports de pouvoir discriminants. Les femmes subissant (et intériorisant) donc deux dominations différentes qui s’additionnent. Étant rarement en position de pouvoir au travail ou dans l’espace public, elles sont victimes d’une violence intersectionnelle. Et si elles ne sont pas blanches, alors là…

C’est vrai qu’on a peu de pouvoir, mais on en a quand même un: la parole. Et si on se prive même de celui-là, autant tout abandonner.

Ce texte est initialement paru dans la newsletter Slate x Titiou rédigée chaque vendredi par Titiou Lecoq. Pour s'inscrire, c'est ici:

 

 

Titiou Lecoq
Titiou Lecoq (197 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte